Fichés, on s'en fiche!

Tu sais. Pas dans les détails, si complexes, si techniques qu'ils échappent à la plupart. N'importe : tu crois avoir compris l'essentiel. Tu soupires et laisses errer ton regard sur les visages tous différents. La nature a horreur du même. Dans le café, on se réchauffe ; le froid, une pluie glacée malgré le printemps ont traversé tes vêtements trop optimistes. Tu écoutes la petite musique réconfortante des tasses qui cognent les soucoupes, des verres qui s'entrechoquent, le chuintement de la machine à expresso, la rumeur assourdie de la ville s'agitant derrière la baie vitrée. Ronron des conversations. Autour de toi, des gens pianotent sur leurs téléphones, leurs ordinateurs portables. Ils savent. Ni plus ni moins que toi : l'essentiel, eux aussi.

Il y a eu le scandale des révélations. Ça fait parfois encore la une des journaux ou le sujet d'un film d'angoisse. Mais la surveillance généralisée, comme la mort, c'est inconvenant d'en parler. D'ailleurs, on balaie la question d'un revers de main avant de se connecter. Faut pas tomber dans la parano, dit-on. On sait qu'on est fiché, écouté, enregistré comme l'on sait qu'on est mortel. C'est désolant mais inéluctable. Justement, tu ne comprends pas pourquoi les gens, si soucieux de préserver leur vie privée, de protéger leur image, ne se dressent pas de colère pour imposer au gouvernement l'arrêt immédiat de leur surveillance et des lois qui les protègent vraiment au lieu de restreindre leur liberté. Pourquoi ils ne cessent pas de fournir des informations sur eux, en boycottant réseaux sociaux, fournisseurs d'accès et grandes entreprises du net. Pourquoi ils ne se forment pas au hacking dont dépendra sans doute leur survie. Tu reprends un café, puisque la pluie persiste. Tu es comme les gens.

Ceux qui pensent n'avoir rien fait que l'on puisse leur reprocher manquent d'imagination. Tu penses aux Juifs disparus, se rendant en confiance au recensement obligatoire, inscrire leur nom et leur adresse sur le fichier qui les conduira à la mort. Aujourd'hui, le pouvoir peut tout savoir sur chacun d'entre nous à notre insu. Un peu moins de liberté pour notre sécurité, disent-ils. Et l'on se plaît à faire semblant d'y croire. Après tout, on n'est pas des terroristes. On ricane : qu'est-ce qu'ils pourraient bien faire de mes mails à Mémé, de mes sms d'amour et de la liste de mes courses ? On ne le sait pas ? Eux le savent. Devant la mort, on ricane aussi, dans l'espoir magique de la conjurer. Qu'est-ce qu'ils vont en faire de toutes nos données librement données ? Qu'est-ce qu'ils en font déjà ? Anticiper nos comportements, programmer nos décisions, réguler nos rapports aux autres, transformer nos vies en produits bankable, nos corps en source inépuisable de profits ? Ces questions méritent d'être posées, collectivement, avec un peu de constance et de détermination. Mais on préfère parler foot, accident d'avion ou résultats des élections.

Dans la rue souffle un vent glacial. Les flaques dissimulent les trous du macadam. Tu te demandes si les pavés sont encore là-dessous, au chaud. S'ils attendent le vrai printemps.

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