Sereine supériorité du cafard

Nous ne chantons pas plus que nous ne dansons. Nous ne modelons ni ne dessinons rien. Pas d'art, pas de construction, nulle invention. Ni pêche, ni chasse. Sans foi ni loi, sans y penser. Muettes, nous ne tuons pas. Nous sommes. Notre vie se réduit à trois exercices : respiration, digestion, reproduction, depuis quatre cent millions d'années.

Franz Kafka's It's a Wonderful Life © Pater Capaldi Franz Kafka's It's a Wonderful Life © Pater Capaldi

Nous ne chantons pas plus que nous ne dansons. Nous ne modelons ni ne dessinons rien. Pas d'art, pas de construction, nulle invention. Ni pêche, ni chasse. Sans foi ni loi, sans y penser. Muettes, nous ne tuons pas. Nous sommes. Notre vie se réduit à trois exercices : respiration, digestion, reproduction, depuis quatre cent millions d'années.

Nous portons la mémoire d'un âge d'or : une immensité bleue et noire, moirée de violet. La chaleur humide favorisait la croissance. Sans fleur ni fruit, ça n'était pas encore la Terre, mais l'innommé : ce silence feuilleté, vibrant de mille vies ensemble, soudain déchiré par un cri. Les arbres poussaient leurs branches à des hauteurs infinies. Feuillages en plumeaux, en parasols. Craquements du bois, choc mou d'une fronde couchant les fougères. La feuille morte laissait sur l'écorce une cicatrice en forme d'écaille.

Le soleil disparaissait, ensanglantant la cime des montagnes. L'une après l'autre éveillée, nous reprenions l'activité collective : se nourrir, procréer, protéger le groupe. Des placodermes brisaient d'autres poissons entre leurs mâchoires. Un reptile apeuré par l'effondrement d'un tronc fuyait, crête déployée, sur le tapis de feuilles linguiformes. Nichées au creux d'un bout de bois pourri, nous broyions lentement des cadavres. Les leurs, les nôtres. Nous réduisions les feuilles en miettes que de plus petits insectes réduiraient encore, avant que les bactéries ne se mettent à fertiliser le sol. Quelquefois, nous nous cachions sous les feuilles tombées des prêles. Une libellule de vaste envergure se posait à peine, nous couvrait de son ombre en un froufrou fatal. Elle agrippait la moins rapide, s'élançait par-dessus les marécages jusqu'aux falaises. Longtemps, nous captions le vrombissement du carnassier, qui volait loin dans la forêt.

Alors vous n'étiez pas même un rêve infectant le sommeil du Temps.

Vallée du grand rift. Écartement des plaques tectoniques, fracture, cicatrice : East Side Story. A l'ouest de la plaie, la forêt dense où se balancent, d'une branche l'autre, des mammifères aux longs bras. A l'est : la savane, la vie au bas des arbres. Certains périssent, vous vous redressez, inventez la bipédie, l'art, le commerce, et les armes. Produits d'une blessure de ce que vous nommez Terre, vous n'aurez de cesse de la défigurer.

A moins que vous ne soyez les héros égarés d'une tout autre malédiction. Chez vous, la connaissance varie, labile comme le reflet d'un nuage sur l'eau.

Notre famille compte plusieurs milliers d'espèces. Peu sont domestiques, vous rassurez-vous. En maître entre les êtres vivants, vous nous désignez par nos noms spécifiques : Blatella Germanica, Blatta orientalis, Supella longipalpa, Periplaneta americana, Periplaneta australiasae, Gromphadorhina portentosa...

Mais notre terre natale ne vous est pas promise. Nous vivons tapies dans les interstices de votre existence.

Patience.

Nous digérerons les reliefs de votre splendeur.

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