La philosophie fossilisée ?

J’ai rencontré en toi quelqu’un de très doux et de très beau... quand tu me dis aimer Kill Bill, James Bond, etc.

Lucile,

 

J’ai rencontré en toi quelqu’un de très doux et de très beau.

Quand tu me dis aimer Kill Bill, James Bond, etc.

Quand je te parle de la place faite à la violence et à son érotisation dans la culture (fille d’une culture croyante, glorifiant l’ire divine et ses vertus à la fois cathartiques et médiatrices).

Quand tu me dis que tout cela est trop philosophique pour toi, le sourire au lèvres, sans malveillance aucune, mais le plus sincèrement du monde.

Toi qui regrette le manque de place de la philosophie sur les bancs des écoles.

Toi, et ton authentique humilité, amère, désirante, dégoûtée.

Toi et moi, enfants d'une Europe qui se donaldisera ?

 

Si aujourd’hui, chacun des mots que nous employons doivent se dire frais… cool, en anglais. Cette cave préhistorique obsédée… Les gens ne se surprennent plus. Notre langue, cet organe, cette refoulée. Le p’tit con d’Henri IV d'Antoine Perraud pour décrire cet embourgeoisement imaginaire ?

 

Oui, c’est vrai. Inviter un semblant de culture sur la table semble promis à la crainte, le renvoi à la touche.

Ce que le psychanalyste anglais Adam Phillips envisage sous l'angle de l’intimidation intellectuelle généralisée, qu'elle se présente sous la forme d'une supériorité imposée, ou comme négligence nonchalante vis-à-vis du réfléchir.

D’une ambition émancipatrice, de l’envie d’injecter le beau du verbe, je fais de plus en plus face à des retours clients, des commentaires, des remarques. D’une réflexion, l’autre. Une tournure célinienne, une frustration en l’acte même d’écrire à l'idée de se gêner soi-même, auprès des autres. L'envie d'être acceptée.. par une société de fossoyeurs de plus en plus présents. La culture ne valorise plus le verbe, le mot qui manque, la pensée construite, la difficulté. La culture valorise l’immédiateté, la pulsion, le premier flux, la simplicité (mais à outrance, comme culture alternative). La simplicité, non plus comme idéal de la complexité, mais comme son bourreau.

 

J’adore ma langue maternelle, et j’adore l’anglais aussi. Pourtant, je n’aime plus, notamment (entre autres), le monde professionnel dans lequel je me baigne (celui des startups et des investissements à forme de bulle spéculative moderne), pour sa langue, ce franglais bâtard. Cet enfant mal né, mal éduqué, mal pensé, qui humilie ses parents, qui les réduit à des vieux schnoks ou d'old farts ? Nécessité professionnelle, paraît-il. Aller plus vite, être plus précis. Quel vent.

 

Si je vous dis vous, si j’emploie l'imparfait du subjonctif du p'tit con d'Henri IV, si ma métaphore est trop lointaine. Si au lieu de parler de tarentule et de sa plate dimension, je préfère évoquer le doux mot de lycose (du latin lycos, araignée-loup), parce que ce mot évoque bien plus, amène l’image de l’araignée fouisseuse, enfant-louve à l’appétit sulfureux. Ce mot qui, en lui, porte bien des personnages, bien des représentations et des allégories. Si l’audace sensuelle des lettres, si les nouveau-nés.

La gamme de Si, mineure, face à une nouvelle culture du moins-possible et du plus-simple-possible.

 

Sur les murs de la grotte, des ombres et des promesses, des idéaux de puissance et de destructivité. Chacun y croit, depuis l’enfance. Je n'ai pas besoin de parler, j'ai des muscles à gonfler, des lèvres à maquiller, des cheveux à teinter, des jambes à épiler, des yeux à crayonner, des tâches à dissimuler, des tendances à acheter, des voix à adopter, des gestes à imiter, des allures à me donner.

Sur les lèvres, des banalités, aucune innovation, du mot comme bétail symbolique, simple usage, misérable outil. La langue comme véhicule.

 

Une langue qui perd son courroux. Aujourd’hui, je bloque. Je lutte, pour m’exprimer, et mes futurs enfants ? Je suis jeune, mais je constate que l’expression m’est presque devenue handicapante.

 

Ben ouais, à quoi bon te dire... tu vois le truc.

 

 

Non, on ne voit pas nécessairement le truc. Exprime-toi, pour moi, pour toi, pour nous. Et ce n'est pas pour philosopher, c'est pour vivre.

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