Le père Fouettard, ou comment véhiculer des préjugés racistes à nos enfants

Ça y est, c’est la période. Le grand froid, les rues qui s’illuminent, les mandarines, les spéculoos et les beaux cadeaux pour les enfants les plus sages que le grand patron des écoliers à la longue barbe blanche leur offrira, accompagné de son âne et de son ... père fouettard.

CARTE BLANCHE

Le Père Fouettard, ou comment véhiculer des préjugés racistes à nos enfants.


Ça y est, c’est la période. Le grand froid, les rues qui s’illuminent, les mandarines, les spéculoos et les beaux cadeaux pour les enfants les plus sages que le grand patron des écoliers à la longue barbe blanche, accompagné de son âne et de son Père Fouettard, viendra leur offrir. 

Je m’appelle Hakima El Bouri. J’ai 40 ans et je suis aujourd’hui maman de trois enfants. Et d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais aimé cette période. Petite, elle était source de malaise et d’angoisse inexpliquée face à mes petits camarades. Trop jeune pour y poser des mots, pour comprendre l’origine de ce qui n’allait pas, mon mal-être me menait juste dans un petit coin de la classe pour y pleurer.

Arrivée en primaire, les choses devenaient plus explicites. Forcément, quand on commence à vous narguer en vous associant à ce personnage noir qui accompagne le grand Saint-Nicolas, ce fameux Père Fouettard. Ah oui, parce que j’ai oublié de vous dire en me présentant que j’étais Noire, comme la couleur de peau qu’on donne à ce monsieur qui punit les petites filles et les petits garçons qui n’ont pas été sages.

Bien qu’ayant grandi, je ne comprenais toujours pas pourquoi le Saint Nicolas, très blanc, était toujours le gentil, et le Père Fouettard Noir, le méchant redouté de tous. Par contre, ce que je comprenais petite, c’est que tous les autres enfants assimilaient cet être de couleur noire au méchant qui fait peur et qui punit. Bien sûr, à l’époque, je n’avais pas encore connaissance de ce qu’était le racisme. J’étais même incapable d’expliquer à mes parents ce que je ressentais. Je savais juste que je ne voulais plus assister aux spectacles de Saint-Nicolas, et que je n’éprouvais aucun plaisir à manger ces spéculoos et ces friandises.

A l’âge adulte, je vivais cette période comme un affrontement. Sur mon lieu de travail, dans la fonction publique, il était demandé à mon collègue noir de faire le Père Fouettard devant les enfants des collègues. C’était à la fois révoltant et incompréhensible ; comment était-il possible qu’à l’aube des années 2000 je doive encore convaincre mon entourage que ce qui se passait durant cette fête véhiculait (consciemment ou inconsciemment) des préjugés racistes et qu’il s’agissait d’une violence flagrante pour les petits enfants noirs? Car maintenant que j’étais jeune adulte, je pouvais mettre des mots sur ce qui se passait, et reconnaître le racisme évident dans les faits. Ce qui me restait en revanche incompréhensible était que mon environnement social ne le voyait pas comme tel.

Comment pouvait-on s’adonner à un folklore qui dégradait ouvertement l’image d’une personne spécifiée par une couleur de peau, en l’occurrence noire, sans se soucier du fait que les personnes qui en partagent la couleur se sentent mal. Que dire alors d’enfants, largement exposés à ce folklore, qui ressentent ces choses sans pouvoir les nommer et qui vivent en cette période de l’année de profondes situations de malaise? Qu’en est-il de la volonté politique annoncée d’éduquer les enfants au principe du vivre-ensemble ? N’y a-t-il pas une contradiction évidente dans les faits ?

C’est lorsque je suis devenue maman que j’ai estimé qu’il était de mon devoir de protéger mes enfants de ce qui m’avait traumatisée petite. J’ai toujours refusé que mes enfants assistent aux spectacles de Saint-Nicolas, pour éviter qu’un jour ils aient honte d’être Noirs. Je n’ai plus voulu qu’en échange de quelques sucreries, une partie de l’identité de mes enfants soit dénigrée. Quoi que reconnaissant le droit de chacun de fêter ses sacralités et d’en faire partager les autres, je ne pouvais plus exposer mes enfants à cette humiliation.
Ceci étant pour mes enfants, j’aimerais tant que tous les enfants noirs arrêtent de subir cette dégradation annuelle, et de manière plus générale, que tous les enfants ne soient plus exposés à cette pratique qui véhicule préjugés et stigmates, alimentant ce racisme que l’on tente, depuis déjà tellement longtemps, en vain d’éradiquer.

Aussi, et de manière plus concrète pour chacun, il est à la portée de tous d’interpeller école, direction d’entreprise, responsable de centre commercial, administration publique, etc., pour demander que le Père Fouettard disparaisse des symboles qui sont utilisés dans les enceintes censées tout mettre en œuvre pour la protection de nos enfants. J’invite donc, pour commencer, chaque parent à contacter la direction des écoles de leurs enfants ( cfr. courrier type ci dessous) pour les appeler à une réelle prise de conscience et à agir en ce sens. Il en va de l’avenir en commun de nos enfants, et de notre vivre ensemble.

 

Hakima Elbouri

 

Exemple de courrier type à compléter et envoyer:

 

Chère madame la directrice, cher monsieur le directeur,

A l’approche de la fête de Saint-Nicolas, permettez-nous de vous adresser ce courrier et de vous partager un témoignage, en pièce jointe, qui nous permettra d’introduire la demande suivante. 

En effet, conscients que l’école doive être un lieu nécessaire au bien-être de tous nos enfants et que l’essentiel des valeurs que porteront les générations future y sont véhiculées, nous souhaitons saisir l’occasion de la fête de la Saint-Nicolas pour sensibiliser la direction à ce que peuvent ressentir certains enfants de couleur noire face au personnage du père fouettard. 

Comme vous avez certainement pu le l’entendre et le lire ces derniers temps, nombreux débats soulevés ont démontré que le père fouettard véhiculait, de part les caractéristiques qui lui sont attribuées, un racisme et des préjugés évidents. Par conséquent, nous, parents de …….. vous invitons à retirer la figure du père fouettard des festivités de la Saint Nicolas qui auront lieu cette année. 

Le cas échéant, nous ne pourrons plus accepter que notre enfant assiste à un événement qui partage, consciemment ou inconsciemment, des valeurs contraire à notre éducation, portant atteinte à l’intégrité de certains de leurs camarades.

En espérant une réponse responsable de votre part, veuillez croire en notre volonté déterminée à œuvrer pour une société meilleure pour nos enfants.

Bien à vous,

……..

 

Chèr.e directeur.rice de ….


À la suite des nombreux débats qui ont été soulevés ces derniers mois dans notre société, et qui ont démontré que le père fouettard était un symbole de racisme, j’aimerais que notre structure, dans laquelle je travaille depuis …. ans, participe à l’évolution des mentalités sur les questions de diversité, et retire la figure du père fouettard des festivités de la Saint Nicolas qui auront lieu dans notre structure.
Il en va de la préservation de notre entreprise comme espace de respect et de vivre ensemble, pour toutes et tous.

 

Bien à vous,

……

 

 

 

 

 

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