Journalistes et blogueurs : combler le fossé pour mieux avancer

La soirée du lundi 24 novembre consacrée à la presse indépendante - et organisée entre autres par Mediapart - invite à la réflexion sur le devenir du métier de journaliste

La soirée du lundi 24 novembre consacrée à la presse indépendante - et organisée entre autres par Mediapart - invite à la réflexion sur le devenir du métier de journaliste en France. La soirée fut presque d’ailleurs une version "altermondialiste" des Etats Généraux de la Presse avec les doléances professionnelles et sociales des (vrais) journalistes par rapport à "l’impérialisme" des médias aux ordres et à l’écoute des voeux du pouvoir politique. Cette césure tient évidemment de l’excès de caricature, mais elle reflète un peu l’impression que donne le débat lancé autour des Etats Généraux de la Presse organisés par l’Elysée.

 

Mais au-delà des connivences entre rédactions journalistiques et pouvoir politique, de la situation précaires des pigistes (j’ai failli en faire partie !), des journalistes entendus par la police et/ou par la Justice, l’un des points à aborder dans ces débats serait les relations entre journalistes et blogueurs. Car depuis, quelques années, les derniers sont observés par les premiers, parfois avec amusement, régulièrement avec indifférence, souvent avec hostilité.

 

Journalistes méprisants, blogueurs inintéressants

 

Un temps, sur le média citoyen AgoraVox, des articles critiques des blogueurs contestaient le mépris que manifestaient les directeurs de rédactions prestigieuses comme Eric Fottorino du Monde à l’égard des médias citoyens. En effet, chez certains journalistes hauts placés, le blogueur est un propagateur de rumeurs, de désinformation, un citoyen lambda qui n’a pas sa place pour produire de l’information. On sent même chez eux que le blogueur n’est estimable que s’il achète leur journal papier, qu'il "ferme sa gueule" et qu’à la limite, il vote aussi pour le candidat que soutiennent ces mêmes journalistes (il y aura un avant et après Jean-Marie Colombani)...

 

Les blogueurs ne sont pas non plus exempts de défauts. Exécrablement nombrilistes, enclins au corporatisme (j’ai connu des tablées de blogueurs branchés et à hauts revenus, c’est horripilant), s’envoyant via des commentaires réciproques des piques et des flatteries selon leur humeur quotidienne ou selon leurs intérêts personnels, pourvoyeurs de billets futiles, voire inutiles, on pousse parfois un soupir derrière son écran d’ordinateur... Pourtant, le blogueur peut se mettre à faire de l’information, à produire du reportage, des photographies, des vidéos d’entretiens, à s’intéresser à des sujets originaux ou approfondissant une enquête sur un sujet politique ou de société. Le blogueur "compense" sur le terrain ce que les médias "traditionnels" ignorent, ces derniers diffusant trop souvent les mêmes informations produites par les agences de presse ou par d’autres services liés au pouvoir politique. Les blogueurs n’ont pas forcément un accès privilégié aux dépêches, donc écoutons-les (du moins, les meilleurs, ceux qui s’investissent en tant que "journalistes-citoyens").

 

Les pièges de la connivence avec le pouvoir politique

 

Comment aujourd’hui associer journalistes et blogueurs ? Y a-t-il même une volonté de part et d’autre de s’associer ? Au regard de la conjoncture, tout le monde est dans le même bateau : les journalistes sont à juste titre accusés d’être trop liés au pouvoir politique. Mais aussi d’avoir perdu tout sens du journalisme intelligent et indépendant. En janvier dernier, lors d’un speech de l’actuel président de la République dans la grande salle de réception de l’Elysée, une journaliste leva la main pour poser "la question que personne n’avait osé poser", d’après elle : "Monsieur le Président, à quand la date du mariage ?" (entre lui et Carla Bruni). On appréciera l’impertinence et le courage qu’avait pris cette journaliste d’un grand hebdomadaire d’informations...

 

Les blogueurs sont eux aussi approchés par les politiques, au risque de se faire joyeusement manipulés et souvent avec leur consentement : quelle aubaine d’être sollicité par un homme ou une femme politique puissant(e) ! Le blogueur se sent aussitôt reconnu, prend une autre dimension. Parfois, il est accrédité "Presse" comme les journalistes et reçoit comme eux de petits cadeaux du parti politique ou du leader qui l’a invité. On le voit ainsi nargué ses lecteurs en se prenant en photo avec des personnalités politiques, de souligner des anecdotes souvent inintéressantes sur le terrain, de produire deux billets maigrichons (mais dans lesquels, il a souvent parlé de lui-même) pour enfin aller se reposer dans son hôtel quatre étoiles payés par le parti...

 

Blogueurs et journalistes : quelle association ? quelle évolution ?

 

Après avoir soulevés les défauts de chacun - en évitant de généraliser, car il y a et il restera de bons journalistes et de bons blogueurs - il faut que les blogueurs et les journalistes se regardent, se parlent et s’associent pour travailler ensemble. La complémentarité est indispensable pour chacun : baignant dans l'Internet, les journalistes auront besoin - et ils le font déjà - de l'inspiration des blogueurs, de leurs informations de terrain et de leurs retours sur différentes enquêtes politiques ou sujets sociétaux. Les blogueurs ont besoin de l’appui des journalistes pour relayer leurs informations, les améliorer et les associer à des enquêtes journalistiques. Les médias ne pourront plus aussi longtemps maintenir le papier et devront bientôt tous se mettre à l’édition en ligne, payante ou pas. De leurs côtés, certains sites Internet participatifs tentent, à l’inverse de la presse, de publier une version papier de leurs billets publiés sur la Toile. Un site comme Non-Fiction va tenter cette expérience, alors que le site Vendredi propose une veille des billets des blogueurs sur Internet et sur une version papier hebdomadaire. Dans un sens ou dans un autre, les contenus des blogs se retrouvent progressivement sur papier. Cela peut représenter une première évolution intéressante dans la coopération entre journalisme et blogging, mais jusqu’où ira-t-elle ?

 

Face à une conjoncture politique et économique qui met à mal la crédibilité des journalistes et qui manipule au gré des élections les blogueurs, l’émergence de sites comme Mediapart donne un autre espoir de voir évoluer - de façon positive - l’association entre les deux parties. Certes, il semble que la voix au chapitre qu’offre la rédaction aux blogueurs abonnés a été déjà usée par ceux qui réclament plus de liberté dans leur expression, tout en voyant ici ou là des complots pour les faire taire. Ce constat, on l’observe très régulièrement sur tous les sites Internet interactifs ; la modération s’impose, quitte à ce qu’elle soit très mal perçue par les abonnés. Or, payer même cinq euros n’autorise pas à déconsidérer un média qui met en avant une approche originale de la coopération entre journalistes et blogueurs. Pour l’instant, Mediapart tente cette approche avec des risques, mais aussi avec de probables succès. Il reste aujourd’hui difficile de trouver des unes d’enquêtes journalistiques à côté desquelles, se trouve le point de vue d’un retraité de l’enseignement ou la vidéo d’un auteur de théâtre. Ailleurs, soit les sites sont tenus exclusivement par des journalistes avec seulement des commentaires ouvertes pour les internautes, soit les sites sont des médias participatifs où tous les billets publiés sont l’oeuvre de blogueurs (même s’il persiste un semblant de comité rédactionnel). Enfin, l’auteur reste le garant de la qualité du billet. Dans ce sens, la réputation d’un site dépendra aussi de l’indépendance du journaliste et de la qualité d’écriture du blogueur.

 

Voici quelques pistes de réflexions qui étaient basées essentiellement sur des faits empiriques et des souvenirs personnels.

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