CRIME CONTRE L’HUMANITÉ - Lettre ouverte au président du Bénin

Il y a 226 ans, le 4 février 1794, la révolution française abolissait l’esclavage des noirs. Napoléon Bonaparte en le rétablissant en 1802 a fait disparaitre des mémoires cette première abolition. Le Black History Month fait escale au Bénin pour en rappeler le souvenir et l’actualité. L’occasion d’une lettre ouverte au président de la République béninoise.

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Excellence Patrice Talon,

En venant lancer, avec honneur et espérance, le Black History Month à Cotonou ce 4 février 2020, il s’agit de partager et de soutenir la Renaissance béninoise que vous dessinez pour l’avenir et la place du Bénin et du continent africain dans le monde d’aujourd’hui.

La grande histoire du Bénin, à travers les royaumes prestigieux qui l’ont traversé, Danhomé, Xogbonou, Allada, Nikki, Kouandé et Kandi, a écrit des pages glorieuses qui, quelques soient leur complexité, font la mémoire du continent. Les multiples colonisations et violences infligées au peuple béninois n’ont jamais entamé l’énergie des populations et leur foi dans le progrès et dans l’affirmation de l’être africain dans le monde.

Permettez nous donc de vous féliciter pour la geste politique majeure que vous avez initié dans le processus de restitution des biens culturels africains.

Monsieur le président,

L’adresse qui sera tenue à l’endroit de l’opinion béninoise a pour ambition de l’informer et de le mobiliser en faveur du Plaidoyer pour déclarer la traite des noirs et l’esclavage crimes contre l’Humanité.

Lancée en 2009, cette campagne africaine pour faire déclarer la Traite des Noirs et l’Esclavage crime contre l’humanité a franchi un important palier avec l’audience que le Président Abdoulaye Wade nous a accordé et le vote de la loi du 27 avril 2010 par le parlement sénégalais de la loi criminalisant la Traite des Noirs et l’Esclavage. Et depuis chaque 27 avril, une journée nationale est commémorée par le peuple sénégalais en mémoire des victimes et des résistants de cette tragédie dont les conséquences continuent de produire des effets.

La place historique du Bénin dans le commerce triangulaire et les initiatives audacieuses de votre gouvernement sur la question nous obligent à vous solliciter dans cette nouvelle campagne africaine à l’heure du soixantième anniversaire des Indépendances.

La Traite des Noirs et l’Esclavage furent une des tragédies les plus catastrophiques de notre modernité. Cette déportation sans précédent affligea tout un continent. Une tâche dégradant l’humanité car ce fut un crime contre l’homme. Cette tragédie ineffaçable, imprescriptible a privé le continent africain de ses forces vives, le laissant dans une situation d’instabilité et de précarité qui pèse sur sa destinée. Freinant le développement des sociétés africaines, ce trafic fit du noir une marchandise exposée, vendue, mutilée et asservie de l’Afrique vers le Moyen-Orient et les Amériques essentiellement.

Aucune analyse, de la situation de l’Afrique et de sa diaspora, ne peut être crédible sans une claire lumière des conséquences de ce trafic. L’appauvrissement durable du continent africain et des Caraïbes, le racisme et la discrimination sont les manifestations les plus malheureuses héritées de cette histoire.

La France, par décision de son Parlement et du Président Jacques Chirac, a fait de la Traite des Noirs et de l’Esclavage Crimes contre l’Humanité et du 10 mai sa journée officielle de commémoration. L’Unesco a elle retenu le 23 août comme Journée Internationale de commémoration de la traite des noirs. Et sur le continent, le Sénégal reste le seul pays qui ait qualifié ce crime dans son corpus juridique et législatif. La Tunisie, malgré les promesses de son ancien président, peine à marquer le souvenir des quinze millions d’africains déportés par les peuples arabo-musulmans.

Ainsi, malgré l’ampleur (plus de vingt millions de déportés) et la durée (quatorze siècles, de la tragédie, la traite des noirs et l’esclavage semblent bannis de la mémoire de l’humanité. Celle de l’Afrique y compris. Pourtant le besoin de reconnaissance est grand tant le traumatisme est vivace.

Il est temps de sortir du silence et du non-dit sur le drame de cette première mondialisation ; de se remémorer que le combat contre l’esclavage a constitué un des actes fondateurs des droits de l’homme ; de garder présent à l’esprit que la traite négrière a nourri les stéréotypes raciaux qui continuent de prospérer tant au niveau national qu’international ; d’enseigner l’histoire de la résistance des esclaves qui n’ont jamais été des victimes consentantes ; de partager la riche diversité culturelle qui constitue l’héritage paradoxal de la traite des noirs ; de dénoncer enfin les formes d’esclavage moderne, cet usage inhumain qui dégrade l’homme faisant de lui une bête de somme, un objet sexuel, un déduit, un moins que rien.

Excellence Monsieur le Président de la République,

Nous venons vous proposer respectueusement de déclarer la Traite des Noirs et l’Esclavage Crimes contre l’Humanité et d’œuvrer pour une date de commémoration béninoise de ce drame.

Par votre voix, les millions de victimes de la traite et de l’esclavage colonial pourront chaque année avoir une journée pour, non seulement reconnaître leurs sacrifices mais en tirer les enseignements pour l’avenir. Les administrations, les écoles, les universités, les villes et les villages s’arrêteraient quelques heures pour comprendre l’horreur du crime contre l’humanité et s’inspirer de la vitalité des résistances qu’il a fallu déployer pour s’émanciper.

Il s’agit d’une action de réparation. L’heure est venue pour les jeunes africains et afro-descendants de connaître leur histoire, de ne pas en avoir seulement une connaissance livresque mais de le vivre à travers des moments de communion à l’échelle de tout le continent. Le défi est de réhabiliter ces résistants dans leur contribution à un monde de métissage et de progrès des droits humains.

Cette déclaration permettrait d’inscrire durablement dans le paysage africain, en des lieux pertinents et par des initiatives authentiques et révélatrices, les pages éducatives, scientifiques, matérielles, culturelles et artistiques qui attesteront que l’Afrique s’est réapproprié son histoire. Elle permettrait ainsi le renforcement de la citoyenneté africaine des jeunes de tous origines. Par l’éducation nous pourrons former une génération plus consciente et mobilisée à faire repousser la haine, le racisme et la barbarie.

Karfa Sira DIALLO

Fondateur-Directeur de Mémoires & Partages

Coordinateur du Black History Month

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