Émirats – Arabie saoudite : faux alliés, vrais ennemis

Dans la crise du Golfe, Abu Dhabi et Riyad font front commun. Mais les mails fuités de l'ambassadeur émirati à Washington révèlent que la relation entre les deux pays ressemble plus à un jeu de dupes qu'à une amitié sincère. Les Émirats semblent mépriser les autorités saoudiennes tout en les manipulant à leur guise.

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En juin 2017, une poignée de hackers connus sous le nom de « GlobalLeaks » piratent et mettent en ligne les emails personnels de l’ambassadeur émirati à Washington, Yousef Al Otaiba. Entre plusieurs centaines de mails banals, de préparation de rendez-vous et de conférences, des messages plus personnels et moins diplomatiques ont fuité. On peut notamment lire que l’ambassadeur traite des leaders saoudiens de « « f****ing coo coo » (« p***** de débiles » en français). Une déclaration qui a fait grand bruit à Riyad, à Washington ou à Abou Dhabi.

Ce commentaire, suscité par la décision du gouvernement saoudien d'interdire la vente de roses rouges le jour de la Saint-Valentin en 2008, s'inscrivait dans un vaste discours visant à présenter l'Arabie saoudite comme un pays dysfonctionnel et conservateur sur le plan religieux, dont le seul espoir était Mohammed Ben Salmane (MBS), fils du roi Salmane et petit-fils d'Ibn Séoud, le fondateur du royaume.

A l'époque, celui qui n'avait pas encore été nommé prince héritier savait qu'il « devait évincer son cousin plus âgé, Mohammed Ben Nayef », selon les informations du Middle East Eye (MEE). Il pouvait pour cela compter sur l'aide inattendue d'Al Otaiba, qui « a lancé une campagne d'influence à Washington en faisant circuler des rumeurs concernant la santé mentale de Mohammed Ben Nayef ».

Dans un mail adressé à Tom Friedman, chroniqueur du New York Times, l'ambassadeur émirien affirmait que MBS représentait un « changement favorable » en Arabie saoudite. Selon David Hearst, rédacteur en chef du MEE, depuis que le jeune MBS a été nommé prince héritier il est considéré par les EAU comme « leur homme » à Riyad. L’objectif d’Abu Dhabi était en effet de faire en sorte que les États-Unis se retirent du Moyen-Orient, ce qui aurait été plus difficile à obtenir si Ben Nayef n'avait pas été écarté de l'ordre de succession au profit de son cousin.

 

« Démanteler » l'Arabie saoudite

Dans son mail daté du 21 mai 2017, Yousef Al Otaiba exprimait à Tom Friedman sa satisfaction à la nomination de Ben Salmane : « Abu Dhabi a livré 200 ans de guerres contre l'Arabie saoudite au sujet du wahhabisme. Nous avons plus d'antécédents négatifs avec l'Arabie saoudite que quiconque […]. Mais avec MBS, nous voyons un véritable changement. Et c’est pour cette raison que nous sommes enthousiastes. Nous voyons là enfin de l’espoir et nous en avons besoin pour réussir ». Selon l'ambassadeur, MBS, « moins expérimenté » que son cousin, devait permettre à Abu Dhabi de conserver une influence plus importante sur les affaires saoudiennes.

Mais que comptaient faire les EAU de cette influence ? Un coup d’œil rapide sur les relations entre les deux pays devrait donner quelques idées. Il est vrai qu'ils affichent régulièrement leur entente, notamment sur la crise du Golfe. Abu Dhabi n'a pas tardé à se rallier à Riyad pour accuser Doha de soutenir le terrorisme et l'Iran chiite. Et si d'autres capitales ont suivi l'exemple, les EAU restent le principal allié de l'Arabie saoudite sur ce dossier.

Mais des documents obtenus par le journal libanais Al Akhbar en septembre montrent que les Émirats Arabes Unis comptent bien manipuler le prince héritier jusqu’à pousser Riyad à la faute : permettant ainsi aux EAU de récupérer le rôle de leader régional. « Le prince héritier d'Abu Dhabi, Cheikh Mohammed Ben Zayed, travaille à la dissolution du royaume d'Arabie saoudite », a notamment écrit l'ambassadeur koweïtien à Beyrouth à l'issue d'une rencontre avec l'ambassadeur de Jordanie.

 

La Crise du Golfe : déclenchée par Abu Dhabi, assumée par Riyad

Voilà pour l'« amitié » entre les Émirats et l'Arabie saoudite.

C’est cette fameuse amitié qui a conduit, en juin 2017, les deux pétromonarchies à déclencher une crise diplomatique d’envergure contre le Qatar voisin. En soutenant Riyad contre Doha, Abu Dhabi rassure le royaume wahhabite sur un sujet clé : la rivalité entre ce dernier et le Qatar. En effet, « l'Arabie saoudite n'a jamais accepté la réussite du petit Émirat, sur le terrain de la communication régionale à la fois politique et religieuse. La réussite exceptionnelle de sa chaîne Al-Jazira et l'audience quasi planétaire de son prédicateur Youssef al-Qaradhawi dans le monde sunnite, lui ont permis de se hisser au rang des grandes puissances régionales et même mondiales, mettant ainsi à mal le leadership des gardiens saoudiens "des deux lieux saints de l'Islam" », analyse François Burgat, politologue et membre de l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM).

Mais le soutien sur ce dossier sensible pourrait n'être pour les EAU qu'une nouvelle façon de gagner la confiance saoudienne tout en poursuivant son propre agenda. En effet, s’il est désormais admis que la Crise du Golfe a été déclenchée par une cyber-attaque lancée par les EAU, c’est Riyad qui en assume presque entièrement le blâme.

A l’Arabie saoudite donc, d’être placée sous le feu des projecteurs médiatiques (citons par exemple, le « kidnapping » de Saad Hariri, ou l’instrumentalisation d’un cousin Al-Thani), tandis que les EAU avancent masqués, par le biais de colloques à charge ou de conflits par procuration (c’est le cas en Somalie ou au Soudan). Une discrétion qui vaut à l’Arabie saoudite d’encaisser les critiques, tandis que les EAU restent relativement peu associés au conflit avec le Qatar.

Une variante du fameux « leading from behind » d’Obama… version bédouine.

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