karl eychenne
Bocal à mouches
Abonné·e de Mediapart

19 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 mai 2022

Trader : la thèse bovine

Contre toute attente, il se pourrait bien que le trader manque un peu de finesse. Il faut dire que les faits sont troublants : inaptitude à l'angoisse de la mort, désirs conditionnels plutôt que catégoriques, mimétisme exubérant. Cet article propose un inventaire des réflexions menées par la communauté scientifique, avec pour fil conducteur un article climatérique : "Is Death Bad for a Cow ?"

karl eychenne
Bocal à mouches
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La finance de marché est exigeante. Les candidats doivent conjuguer adresse et audace. De vrais cow boys en théorie. Mais en pratique, le trader ne serait - il pas plus proche du bovin ? Creusons la question.

Les faits ne savent pas mentir, et ce que disent les faits n’est pas ce que dit la théorie. Les doutes s’accumulant, une profonde réflexion fut initiée. Une réflexion qui amena la communauté à retenir certaines publications scientifiques comme matière à repenser la chose. Parmi les papiers retenus, celui s’interrogeant sur les angoisses existentielles de la vache eut un certain écho : « Is Death Bad for a Cow ?».

 En substance, il est dit que :

- la vache ne prévoit rien de particulier pour les jours prochains, car elle est incapable de se projeter aussi loin dans le temps. Son horizon des possibles se limite à l’herbe du champ d’à côté. Elle s’imagine bien faire quelques manœuvres pour atteindre l’objectif, passer la butte, contourner la bouse, et point barre

- à la différence de l’Homo economicus qui voit bien plus loin que la vache, tellement loin qu’il entrevoit l’issue : la tombe. Aussi, notre sujet se dit qu’il serait bien de prévoir un peu, afin d’atteindre l’objectif sépulcral sereinement. Rationnellement, il prendra soin de lisser sa consommation dans le temps en épargnant opportunément.

À priori, l’Homo économicus semble donc mieux pourvu que la vache en termes d’horizon des possibles. Et ca marche aussi dans l'autre sens : "l'Homme est le seul animal à se souvenir de son grand - père", Régis Debray. En termes de fantasmes c'est aussi plus riche, de désirs étranges, d’angoisses bizarres, l'Homme qui pense peut penser un peu tout et n'importe quoi, la vache qui pense c'est plus chiche à priori. Bref, l’imaginaire de l’Homme neuronal saute par dessus la clôture, alors que celui de la vache reste à quai. 

Mais.

Ce n’est pas parce que l’Homo économicus peut davantage qu’il fait davantage, ou qu’il fait mieux, ou qu’il fait tout court. Peut – être que le bipède à la carte de crédit n’est pas l’animal dépravé de Rousseau, mais un animal tout court. Peut – être que ce qui sépare l’Homme de la vache n’est pas l’épaisseur du point, mais pas loin. Et peut – être même que si l’on tend un peu l’oreille, on entendra un certain type d’Homo économicus meugler : le trader.   

Meuh

Pour les amateurs, il faut rappeler que les preuves de légèreté de l’investisseur sont nombreuses et régulièrement enrichies de nouvelles découvertes. Mais concentrons – nous sur les 3 cas de rationalité confinée qui supportent la thèse bovine.

- L’angoisse de la mort. La vache n’est pas angoissée par la mort. L’Homo économicus, si. Et le trader ? Plutôt comme la vache. La vache n’a pas lu Epicure, mais c’est tout comme : « Non fui, fui, non sum, non curo ». L’Homo économicus a lu Epicure, mais n’est pas convaincu : il angoisse mais préfère mettre ça sous le tapis. Le trader ne met rien sous le tapis, la mort ne le concerne pas. La mort c’est après demain, trop loin : des faits déjà révélés en 2001, et rappelés en 2022, par la finance qui pense. Question : le trader voit aussi loin que la vache, mais voit – il plus loin ?  

- L’effet moutonnier. « Je fais ce que tu fais », et l’autre fait pareil. Le mimétisme n’est pas si débile qu’il n’y parait. Quand on imite on copie, mais on peut aussi apprendre, voire se défendre. Certes, chez la vache la décision d’imiter ne relèvera pas d’une décision murement réfléchie, mais sera davantage une affaire d’instinct. L’Homo économicus est déjà plus ambitieux, il peut rationnellement décider de copier l’autre, s’il estime que l’autre est mieux informé. Quant au trader, les paniques de marchés font quand même pencher du côté bovin : « je sais pas pourquoi je vends, mais toi tu dois savoir puisque tu vends… ». Plus curieux, l’effet moutonnier chez le trader se manifestera aussi dans les phases où tout va bien. Acheter ce qui monte, vendre ce qui baisse, ca marche même si on comprend rien. Comme chez la vache ?

- Les désirs catégoriques ou conditionnels. L’Homo économicus a des projets de vie, il veut faire le tour du monde en tuktuk, avoir une rolex avant 50 ans. Pour réaliser tout ça, il faut vivre. Une mort prématurée serait frustrante. Un désir catégorique c’est un désir qui serait frustré en cas de mort. La vache n’a pas de désirs catégoriques (à ma connaissance), ses seuls désirs sont de manger, ruminer, bouser, manger…des désirs qui ne sont pas des projets de vie, et pour lesquels elle n’éprouverait pas de frustration en cas de mort prématurée. On appelle cela des désirs conditionnels. Curieusement, il semblerait que le trader éprouve davantage de désirs conditionnels, comme la vache. Les faits sont troublants : il regarde les nouvelles du monde défiler sur ses écrans, celles en rouges titillent sa pupille. Il voit les courbes de prix monter et descendre, marrant. « Aujourd’hui il faut vendre ! », hier il fallait acheter, c’est la cucurbite mathématique qui le dit, mais ça dépend aussi du café qu’on n’a pas bu le matin. Il gagne, il perd, il gagne, il perd. La journée se termine. Demain c’est la même. La caricature ne dit pas forcément le vrai, elle dit ce qu’elle voit.

Récapitulons. Nous foulons tous le plancher des vaches, il nous arrive à tous de ruminer, et parfois même nous nous prenons à regarder passer les trains. Rien d’anormal en vérité, « nous sommes initialement bêtes. Nous ne pensons pas tant que rien ne nous y force », avait déjà remarqué Deleuze. Mais peut - être que parmi tous, le trader manifeste quelques traits qui le rapprochent davantage du bovin ? Ce papier ne tranche pas la question, mais fait l’inventaire des principales réflexions sur le sujet.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Moyen-Orient
Paris abandonne en Syrie trois orphelins de parents djihadistes
Depuis novembre 2019, trois enfants français sont placés dans un orphelinat de la capitale syrienne. Leurs parents, membres de l’État islamique, sont morts sur place. Après plusieurs mois d’enquête, nous avons réussi à retracer le parcours unique de ces orphelins.
par Céline Martelet
Journal — Parlement
Face au RN, gauche et droite se divisent sur la pertinence du « cordon sanitaire »
Désir de « rediabolisation » à gauche, volonté de « respecter le vote des Français » à droite… La rentrée parlementaire inédite place les forces politiques face à la délicate question de l’attitude à adopter face à l’extrême droite.
par Pauline Graulle, Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — France
Garrido-Corbière : « Le Point », un journal accro aux fausses infos
Une semaine après avoir dû admettre que les informations concernant le couple de députés Garrido-Corbière étaient fausses, l’hebdomadaire « Le Point » a été condamné en diffamation dans une tout autre affaire, en raison d’une base factuelle « inexistante ». Un fiasco de plus pour la direction de la rédaction, qui a une fâcheuse tendance à publier ses informations sans les vérifier.
par David Perrotin, Antton Rouget et Marine Turchi

La sélection du Club

Billet de blog
Chasse au gaspi ou chasse à l'hypocrisie ?
Pour faire face au risque de pénurie énergétique cet hiver, une tribune de trois grands patrons de l'énergie nous appelle à réduire notre consommation. Que cache le retour de cette chasse au gaspillage, une prise de conscience salutaire de notre surconsommation ou une nouvelle hypocrisie visant préserver le système en place ?
par Helloat Sylvain
Billet de blog
Apprendre à désobéir
Les derniers jours qui viennent de s’écouler sont venus me confirmer une intuition : il va falloir apprendre à désobéir sans complexe face à un système politique non seulement totalement à côté de la plaque face aux immenses enjeux de la préservation du vivant et du changement climatique, mais qui plus est de plus en plus complice des forces de l’argent et de la réaction.
par Benjamin Joyeux
Billet de blog
Les dirigeants du G7 en décalage avec l’urgence climatique
Le changement climatique s’intensifie et s’accélère mais la volonté des dirigeants mondiaux à apporter une réponse à la hauteur des enjeux semble limitée. Dernier exemple en date : le sommet des dirigeants du G7, qui constitue à bien des égards une occasion ratée d’avancer sur les objectifs climatiques.
par Réseau Action Climat
Billet de blog
Sale « Tour de France »
On aime le Tour de France, ses 11 millions de spectateurs in situ (en 2019) et on salue aussi le courage de Grégory Doucet stigmatisant le caractère polluant de l’événement. Une tache qui s’ajoute à celle du dopage quand le Tour démarre ce 1er juillet à Copenhague, où l’ancien vainqueur 1996 rappelle la triche à peine masquée. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement