Se méfier du téléphone, c’est un peu le B.A-BA. Et pourtant, on ne peut pas s’en passer. C’est à travers lui qu’on murmure encore les rendez-vous secrets, les accords de principe, les possibles ouvertures sur les marchés de longs courriers ou de frégates qui financeront devinez qui.

Dans Le maniement des (L)armes, Nicolas Lambert s’est posté au centre d’un dispositif d’écoutes. Casque sur la tête, il relève des bribes de conversation, comme l’ont réellement fait des policiers chargés des enquêtes sur l’attentat de Karachi, les financements d’Edouard Balladur, ou les financements libyens. Ces paroles secrètes sorties des enquêtes judiciaires restent incomplètes, fragmentées. Mais elles laissent deviner l’activité d’un réseau politique, et font surgir le fait caché, dissimulé, essentiel : des gouvernants ont pactisé avec des hommes de l’ombre, intermédiaires de peu de scrupules, pour se financer sur le dos de l’Etat.

L'affiche du spectacle © DR L'affiche du spectacle © DR

Fidèle à son métier d’auteur d’un théâtre qu’il veut documentaire, et aussi d’action, Nicolas Lambert a travaillé sur pièces, à partir des procès verbaux d’écoutes. Un peu comme il l’avait fait lors du procès Elf, lorsqu’il s’était glissé dans la salle d’audience, sans appartenir à aucun media officiel, prenant des notes aux côtés de deux ou trois journalistes présents dans la salle, avant d’interpréter les aveux des dirigeants pétroliers (voir le premier volet de sa trilogie, « Elf, la pompe Afrique »). « Don't hate the media, become the media! » - Ne hais pas les médias, deviens les médias - ce mot d’ordre des réseaux d’information altermondialistes est d’ailleurs l’une des devises de sa compagnie, Un pas de côté. Devenir ce nouveau média, c’est d’abord être là, tout simplement parce qu’il n’y a parfois personne, pour écouter, voir, noter, puis écrire, raconter et donner à entendre. A partir de cette position modeste et déterminante, Nicolas Lambert offre un théâtre… d’investigation. Son enquête théâtrale tourne en province, après avoir été présentée cet hiver au Grand parquet à Paris.

A travers son personnage central, Le maniement des (L)armes débute sous la présidence de François Mitterrand, par les manigances des proches d’Edouard Balladur, se prolonge sous les deux mandats de Jacques Chirac, pour finir par les opérations spéciales de l’entourage du président Nicolas Sarkozy. Ce personnage popularisé par Mediapart dès 2011, c’est Ziad Takieddine. Ancien gérant d’une station de ski propulsé traducteur, puis envoyé spécial de la France en Arabie Saoudite, il a servi de trait d’union aux gouvernants durant une quinzaine d’années. A travers lui, ce sont deux ou trois affaires d’Etat qui s’emboîtent, pour services rendus à l’équipe d’Edouard Balladur d’abord, puis à celle de Nicolas Sarkozy, au Moyen Orient et en Libye. Ziad Takieddine s’est longtemps cru couvert par l’Etat français, avant de s'estimer trahi, et d’oser lancer à la télévision un ultimatum au président Sarkozy (en vain...).

La justice voit ces équipes et d’anciens ministres fuir les questions, mentir, dissimuler des preuves. Les écoutes dévoilent la panique des entourages, les stratégies des proches pour atteindre et faire bouger leurs réseaux encore actifs dans l’appareil d’Etat. En véritable homme orchestre, Nicolas Lambert incarne un à un ces multiples personnages, comme autant de poupées gigogne, en révélant l’ampleur des mensonges d’Etat. Le précieux Balladur qui fait l’idiot, le très nerveux Sarkozy qui retient sa respiration face aux questions de la presse. On se souvient aussi de Thierry Gaubert menaçant sa femme - « si je coule, tu coules avec » -, ou de Brice Hortefeux prévenant son ami qu’« apparemment elle balance beaucoup, Hélène ». Une « cata » soupire la fille de Gaubert.

La parole publique de ces dirigeants est loin, très loin, de leur action officieuse. Elle fait irruption aussi dans Le maniement des (L)armes comme l’écho lointain, sidéral, d’une grande imposture. Les déclarations de Nicolas Sarkozy donnant du « Monsieur le Guide » à Mouammar Kadhafi en 2007, et en 2009, lors de sa visite à Paris, puis deux ans plus tard sa déclaration de guerre, restent l’exemple absolu de ce cynisme.

D’autres jeux diplomatiques et d’autres guerres ont fait apparaître des systèmes analogues, en Angola, en Irak, quand la politique s’est éclipsée au profit du maniement des armes et des affaires. A l’opposé de cette hypocrisie institutionnelle, la confession de l’ancien Premier ministre Michel Rocard, saisie lors de son intervention à l’Assemblée nationale en juin 2014, et formidablement interprétée sur scène par Nicolas Lambert, laisse entrevoir la possibilité d’une prise de conscience. Parce que le maniement des armes n’est pas seulement la privatisation de la diplomatie au service de l’industrie d’armement et de ses alliés, c’est aussi, ainsi que l’explique Rocard, la prolifération, la multiplication des conflits régionaux et la mise en danger du monde. 

 

Prochain spectacle : vendredi 18 mars, 20h30 à l’initiative de l'association Le Carroi à Saint Martin d’Auxigny, dans les environs de Bourges, salle des fêtes de Saint Martin d’Auxigny, 18110. Après la fermeture du théâtre du Grand parquet en décembre, la compagnie Un pas de côté cherche de nouveaux lieux pour présenter Le maniement des (L)armes en région parisienne.

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Sacré Lambert, coupable aussi de l'excellent

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