Cazeneuve, clap de fin

On pourrait imaginer que ce sont ses derniers mots. L’épilogue. Bernard Cazeneuve s’est dit « fier » de son rôle dans l’affaire de la mort de Rémi Fraisse, puis il est parti, il a été remplacé. On ne reparlera plus de lui. Sauf peut être à Cherbourg où la mairie gardera l’un de ses portraits, dans la salle où l’on peut voir les photos des maires successifs de la ville. 

On pourrait imaginer que ce sont ses derniers mots. L’épilogue. Bernard Cazeneuve s’est dit « fier » de son rôle dans l’affaire de la mort de Rémi Fraisse, puis il est parti, il a été remplacé. On ne reparlera plus de lui. Sauf peut être à Cherbourg où la mairie gardera l’un de ses portraits, dans la salle où l’on peut voir les photos des maires successifs de la ville. 

C’est en revenant à Cherbourg justement qu’il s’est dit fier, le 14 novembre, d’avoir contribué à « la vérité ». « Nous attendons ici depuis 12 ans la vérité sur l'affaire KarachiEn 48 heures, nous savions les raisons de la mort de Rémi Fraisse. Et j'en suis fier », a-t-il dit.

Bernard Cazeneuve © Reuters Bernard Cazeneuve © Reuters

C’était malin de sa part, parce que précisément on lui reprochait d’avoir tu pendant 48 heures les causes de la mort du militant écologiste. Par contre, mettre sur le même plan les onze morts de l’attentat de Karachi, originaires de Cherbourg, et le jeune homme tué par une grenade sur le site du barrage de Sivens, n’était pas du meilleur goût, même si tous ont été tués par un explosif militaire.

Entre 2009 et 2010, Cazeneuve avait été le rapporteur de la mission parlementaire sur l’attentat de Karachi, posant ouvertement la question de la responsabilité de l’Etat français. Se prenant au jeu, il avait même publié en 2011 « Karachi, L'Enquête impossible » (Calmann-Lévy) ; choisissant en épigraphe une phrase de Jaurès : « le courage c’est de chercher la vérité et de la dire ». « La morale est une boussole, la politique est un levier », avait-il écrit. Le problème avec les boussoles, c’est qu’on les perd, parfois. Et qu’une fois ministre – des affaires européennes, du budget, puis de l’Intérieur -, Cazeneuve n’a guère trouvé de « levier » pour chercher encore la vérité sur Karachi.

Face à la mort de Rémi Fraisse, il y avait une autre enquête, vraiment impossible. Mais cette fois, il en était l'un des sujets. Il l'a bien compris, et on le devine, samedi 8 novembre, à 17h53, dans un dernier tweet, passé un peu inaperçu :

Le dernier tweet de Cazeneuve © DR Le dernier tweet de Cazeneuve © DR

Le dimanche 26 octobre, 18 heures après le décès de Rémi Fraisse, le ministre de l’intérieur préférait  poser un voile pudique sur les faits : « Cette nuit, alors que ces violences avaient repris peu après minuit à l’initiative d’un groupe extrémiste de 200 personnes environ, le corps d’un jeune homme a été découvert vers 2h00. Les secours ont malheureusement constaté son décès. Le préfet du Tarn l’a rendu public en précisant qu’une enquête judiciaire était ouverte pour permettre la recherche des causes du décès. »

Comme Mediapart l’a écrit ici et , les gendarmes savaient tout des causes de la mort. Cazeneuve pouvait prétendre « chercher » la vérité, mais cette fois, il était le ministre responsable du maintien de l’ordre en France, et à Sivens en particulier. Il était aussi responsable de la communication sur ces faits. Quelques voix ayant réclamé sa démission, Cazeneuve s’est plaint « des gens qui chassent en meute », « qui réclament des têtes avant que la justice ait fait son travail ». Chez lui, on pouvait écarter la maladresse dûe à l’inexpérience, il fréquentait les plateaux de télévision depuis sa jeunesse – comme on peut le voir ici.

Un homme politique, et pas n’importe lequel, lui a tendu la main : Claude Guéant, un revenant. « Ce n'est pas la responsabilité du ministre de l'Intérieur, c'est clair, a expliqué l’ancien ministre. Ce sont des affaires qui sont extrêmement difficiles à gérer, mais Bernard Cazeneuve les gère avec professionnalisme, me semble-t-il ». Le « professionnalisme » de Claude Guéant était bien connu. Et en matière de dissimulation et de mensonge, il avait vu comment Nicolas Sarkozy avait lui même opéré lors de la mort des jeunes Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, en octobre 2005, pour disculper les policiers. Le ministre de l’intérieur avait accusé les jeunes d’un « vol » parfaitement imaginaire, en assurant qu’ils « n’étaient pas poursuivis physiquement par la police » lorsqu’ils s’étaient réfugié dans un transformateur, où ils étaient morts électrocutés.

Bernard Cazeneuve a d’ailleurs rappelé les « déclarations qui ont – à l’époque - engendré des émeutes urbaines, au terme desquelles il s’est passé quelques drames »… Il a choisi, lui, de ne pas faire de déclaration à chaud, tout en ayant la même envie de mettre hors de cause les forces de l’ordre, cette fois, gendarmes. Le 28 octobre, alors qu’il a suspendu « l’utilisation des grenades offensives », on lui demande s’il reconnaît « une bavure ». «Non, il ne s’agit pas d’une bavure. On ne peut pas présenter les choses ainsi, répond-il. Vous évoquiez tout à l’heure le cas de Malik Oussekine – ndlr, mort en décembre 1986 -, les deux situations n’ont rien à voir l’une avec l’autre, on sait dans quelles circonstances Malik Oussekine qui avait été poursuivi, frappé et avait trouvé la mort. Là, nous sommes dans un tout autre contexte. » Dans ce « contexte », le ministre de l’enseignement supérieur Alain Devaquet, bien qu’indirectement concerné par le maintien de l’ordre, avait, lui, démissionné.

Dans l’affaire de la mort de Rémi Fraisse, Bernard Cazeneuve soutient qu’il est lui même hors de cause : il avait « donné des consignes claires », des « instructions d’apaisement », et aussi «passé tout (s)on week-end en liaison avec ceux qui étaient en charge du maintien de l’ordre, à appeler à la prudence ». « Sans les casseurs, Rémi Fraisse ne serait pas mort », ose-t-il enfin conclure, le 16 novembre.

Et sans les gendarmes, qu’en serait-il ? Les gendarmes n’y sont pour rien, semble croire le ministre de l’intérieur. «Mais la grenade offensive, qui vous dit qu’elle a été tirée sur un groupe de manifestants ? a soutenu Cazeneuve (…) Les rapports qui m’ont été communiqués disent que les règles d’usage de cette grenade offensive ont été respectées et que la grenade a été tirée à côté du groupe. »

Bernard Cazeneuve, en déplacement en Dordogne, le 6 octobre. © France Bleu Périgord. Bernard Cazeneuve, en déplacement en Dordogne, le 6 octobre. © France Bleu Périgord.

La grenade, par contre, avait sa part de responsabilité. Invisible au début, elle a fini par occuper le devant de la scène. Cazeneuve l’a donc « suspendue », avant de l’interdire. « Nous sommes là avec une munition qui rentre en contact de manière accidentelle avec le corps de Rémi Fraisse avec un concours de circonstances qu’on ne peut pas déterminer, a expliqué le directeur général de la gendarmerie Denis Favier. Nous sommes sur un concours de circonstances tout à fait défavorable. » C’était la munition qui avait fait des siennes… Et c’était aussi très dur pour les gendarmes, dont l’escadron se trouvait « meurtri ».

Si l’instruction judiciaire se penche sur les ordres donnés par le ministre, il lui faudra rappeler que Cazeneuve a été au Parti socialiste l’élu le plus sensible au lobby nucléaire, et le plus opposé aux écologistes, recevant lui-même les recommandations d’Areva pour le programme des socialistes (comme en 2012, en faveur de la filière de retraitement MOX). Soutien obstiné du réacteur EPR de Flamanville, il a aussi rejoint, dans les années 2000, le cabinet d’avocats parisien August et Debouzy, fondé par Olivier Debouzy, un ancien du CEA, plusieurs fois membre de la commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale.

Six jours avant la mort de Rémi Fraisse, Bernard Cazeneuve s’était rendu à Doha, au Qatar, en compagnie du général Favier, pour y signer des accords de coopération policière avec le régime, et inaugurer le salon d’armement Milipol en compagnie des responsables policiers de la république d’Azerbaïdjan. Lors de ce rendez-vous du lobby militaro-industriel, Cazeneuve et Favier ont retrouvé les entreprises françaises de matériel de sécurité les plus en vue. Et notamment la Société d’Armement et d’Etudes Alsetex, filiale du groupe Etienne Lacroix Défense et sécurité.

Le général Denis Favier signant l'accord de coopération avec son homologue qatari  © Dr Le général Denis Favier signant l'accord de coopération avec son homologue qatari © Dr

Naguère productrice de mines antipersonel, SAE Alsetex est l'un des fabriquants français de grenades offensives, du type de celle qui a tué Rémi Fraisse le 26 octobre. L’entreprise n’est pour rien dans le « concours de circonstances très défavorable » qui a conduit à la mort du jeune militant. Mais elle joue avec le feu. L'usage de son matériel par des régimes autoritaires a été signalé par plusieurs organisations des droits de l'homme, notamment au Barhein et en Syrie. L'une de ses employées a par ailleurs été tuée, le 24 juin dernier, en manipulant une charge explosive dans l'usine Alsetex de Précigné (Sarthe).

Avant de disparaître du paysage, Bernard Cazeneuve a finalement interdit l'usage de la grenade offensive « OF F1 », mais il a laissé sa chance à la « GLI/F4 », autre spécialité d'Alsetex. Cette grenade à effet de souffle, contient aussi de la « tolite » (le TNT), mais elle « combine un effet explosif et lacrymogène ». Ainsi, la France restera encore, grâce à Cazeneuve, le seul pays d’Europe à utiliser des grenades explosives. On peut donc lui dire merci, et surtout au revoir.

Le site de l'entreprise SAE Alsetex. © DR Le site de l'entreprise SAE Alsetex. © DR

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