Oui, notre album montre une musulmane voilée et il est sorti le jour des attentats. Et maintenant ?

Les apeurés, les frustrés, les néo-militants qui pensent avoir compris ce qu’il se passe dans le pays. Qu’est-ce qu’ils parlent ! Tantôt conspirationnistes, tantôt moralisateurs. Tout a déjà commencé. Nous devrions « changer la pochette de l’album », car « malvenue à cette date, irrespectueuse en cette période ».

Vendredi 13 novembre 2015, 10 ème arrondissement de Paris, aux environs de 8h10. Nous sommes en train de coller les affiches annonçant la sortie de notre album le jour même. Fiers du travail accompli, du message musical et visuel que nous allons balancer à la face du public en ce jour de superstition. Loin de nous imaginer qu’une poignée d’heures plus tard, ce même arrondissement serait le théâtre de massacres arbitraires sur des innocents.
Aucun lien entre un disque et des meurtres, ni la veille, ni le lendemain. Pourtant certains s’interrogent à notre place. Est-ce que la pochette de ce disque était une bonne idée pour ce vendredi 13 novembre ? On avait rien prévu, promis.
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Ni même aucun calcul commercial de l’après-Charlie, le disque étant en cours de mixage et donc déjà enregistré en janvier dernier, tout comme le shooting photo de la pochette déjà effectué. Ce disque, son et photo inclus, aurait pu sortir après le 17 octobre 1961 (des manifestants algériens pacifistes jetés dans la Seine par la police parisienne), encore plus après le 11 septembre 2001 (les attentats de New-York qui ont vu naître la plus grande offensive anti-musulmane dans le monde dans les années qui ont suivies), d’autant plus après le 15 mars 2004 (le vote de la loi interdisant notamment le port du voile en excluant volontiers des jeunes filles de l’école), après le 27 octobre 2005 (une faute policière entrainant la mort de deux jeunes de Clichy Sous Bois et des révoltes sociales pendant trois semaines, transformées en émeutes urbaines menées par des enfants d’immigrés polygames que les grands frères barbus radicaux ne sauraient plus tenir à carreaux), après le 11 octobre 2010, (le vote de la loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public)… Une série d’évènements malheureux, de traitements médiatiques, de lois votées et de communications politiques toujours fixées sur une même population : classe pauvre, issue de l’immigration, non-blanche, musulmane, habitant dans des logements collectifs à l’écart des centre-ville… Une addition de critères répétitifs. Un terreau idéal pour que le citoyen qui vit une autre réalité, étant pourtant français lui aussi, se sente oppressé à distance et trouve un coupable à ses problèmes de précarité, de pouvoir d’achat et à son manque d’épanouissement.

Car à force d’actualités, de communications et de lois votées, il pense que ces critères sont indissociables. Jusqu’à ce qu’il découvre qu’il est tout aussi pauvre que celui qu’il voit de loin. Que l’immigration peut être aussi blanche. Qu’un musulman peut être asiatique. Et qu’il existe des chrétiens blancs pratiquants prénommés Jean-François dans les cités françaises ! Et que des personnes athées peuvent être plus respectueuses d’un juif pratiquant que ne le sera un pratiquant d’une autre confession ! Evidemment l’objectif d’un système ultra-capitaliste comme le nôtre est que ce citoyen ne comprenne pas cette réalité afin de le conforter dans des petites embrouilles et méfiances du quotidien entre individus de la même classe sociale. La désormais célèbre « France d’en bas ».

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Ils s’interrogent à notre place.

Les apeurés, les frustrés, les néo-militants qui pensent avoir compris ce qu’il se passe dans le pays. Qu’est-ce qu’ils parlent ! Tantôt conspirationnistes, tantôt moralisateurs. Tout a déjà commencé. Nous devrions « changer la pochette de l’album », car « malvenue à cette date, irrespectueuse en cette période ». Pour ces personnes il s’agit donc de musulmans pratiquants et bien ordonnées dans leur tête qui sont venus assassiner les nôtres. Toutes ces démonstrations de soutien et les déclarations d’unité nationale ne seraient que des marques de peurs ou d’hypocrisie, qui une fois la psychose retombée redeviendraient de la méfiance pure encore à l’égard des mêmes personnes ?

Sachez que ce sont certains des nôtres qui ont assassinés d’autres nôtres. Mais ce n’est pas le sujet ici.

Ce qui est inquiétant chez vous, ceux qui nous conseillent de modifier la pochette de l’album (difficile quand les disques sont déjà en magasin et les affiches sur les murs, et ce n’est aucunement à l’ordre du jour par respect pour le contenu du message), c’est que vous n’avez vu qu’une musulmane voilée représentant la date du vendredi 13 novembre 2015.

Vous n’avez pas vu une femme. Vous n’avez pas vu une personne handicapée physique sur un fauteuil roulant. Vous n’avez pas vu les livres politiques qu’elle tient à la main. Vous n’avez même pas vu la bibliothèque dans laquelle elle se trouve. Et vous n’avez visiblement pas lu le titre : « ENSEMBLE ».

A suivre, à l’ouverture de vos yeux…

Source : http://kiddamandthepeople.com/2015/11/24/oui-notre-album-montre-une-musulmane-voilee-et-il-est-sorti-le-jour-des-attentats-et-maintenant/

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