Déconstruire les discours islamophobes

Tentative de déconstruction des discours islamophobes à partir d'un retour croisé sur le roman "Soumission" de Michel Houellebecq et les "affaires" Mennel et Maryam Pougetoux.

Ce texte a été écrit il y a maintenant quelques temps, ce qui explique le choix des évènements qui y sont pris comme exemples (les « affaires » Mennel et Maryam Pougetoux et la publication du roman Soumission de Michel Houellebecq). Ceux-ci pourront donc peut-être paraître un peu datés. Ils me semblent néanmoins rester pertinents pour illustrer l’analyse que je tente de présenter ici et qui me semble malheureusement pouvoir s’appliquer aux évènements les plus récents : diffusion en direct et en intégralité sur LCI du discours d'Eric Zemmour appelant plus ou moins ouvertement à la lutte contre les musulmans en France, agression verbale par un élu Rassemblement National d'une mère voilée accompagnant des enfants en sortie scolaire à un conseil régional, appel au sommet de l'Etat à traquer et dénoncer les « signaux faibles » de la « radicalisation » au nombre desquels sont cités par exemple le port de la barbe ou la pratique « rigoriste » de l'islam « accentuée » pendant le ramadan, diffusion à l’Université de Cergy d'un texte de la sécurité de l'Université demandant de signaler des pratiques religieuses et des attitudes parfaitement banales, innombrables débats télévisés sur l'islam et les musulmans et bien sûr attentat de la mosquée de Bayonne. Ce sont certes ces évènements et l’ambiance qu’ils ont instaurée ces dernières semaines qui m’ont poussé à sortir ce texte du placard, et j’y ai ajouté quelques références à des incidents et études récents. Cependant, l’analyse de l’actualité immédiate n’est pas au centre de l’analyse. Peut-être d’ailleurs que l’éloignement temporel avec les exemples traités n’est pas une mauvaise chose et qu’elle permettra de prendre un peu de recul sur les logiques à l’œuvre…

J’ajoute que les lignes qui suivent, dans lesquelles j’essaye de déconstruire un certain nombre de discours visant l’islam et les musulmans en France, ne devaient initialement constituer que la première partie d’un texte plus large. Une seconde partie devait décrire ce qui se cache selon moi derrière lesdits discours, à savoir l’essentialisation de l’islam et des musulmans et le refus de leur visibilité dans l’espace public français. Faute de temps, je me contente (pour le moment) d’un texte, hélas, incomplet.

Introduction :

 Malgré les éléments qui les distinguent incontestablement, certains des « intellectuels médiatiques » [1] les plus visibles partagent au moins deux points communs fondamentaux. Le premier est une focalisation, plus ou moins marquée et plus ou moins hystérique selon l’« intellectuel médiatique » en cause, sur les questions touchant de près ou de loin à l’islam. Le second consiste dans l’attitude passablement schizophrénique qui les conduit à se lamenter à corps et à cris de la censure dont ils seraient les victimes, alors même qu’ils passent le plus clair de leur temps à répandre leurs opinions à la télévision, à la radio, ou dans les pages de magazines à grand tirage (ou à écrire des livres qui, comme le disaient déjà en substance Gilles Deleuze et Pierre Bourdieu à propos de Bernard-Henri Levy et de ses comparses « nouveaux philosophes », semblent avoir pour fonction principale de donner à leurs auteurs l’occasion de parler et de faire parler d’eux dans les médias[2]). Nous avons ainsi tous assisté au moins une fois au spectacle surréaliste d’un Michel Onfray, d’un Éric Zemmour ou d’un Alain Finkielkraut mettant en avant, sans trembler, l’hétérodoxie courageuse de sa pensée et l’isolement médiatique qui en découlerait, le tout depuis le plateau d’une émission aussi confidentielle et imperméable à la pensée dominante que On n’est pas couché, Les grandes gueules de RMC ou une séquence interview de Bfm.tv[3].

La combinaison de ces deux caractéristiques explique probablement l’enthousiasme de certains de nos invités permanents du petit écran pour un ouvrage comme le roman Soumission de Michel Houellebecq[4]. Celui-ci met en effet en scène les clichés les plus éculés sur l’islam et l’islamisation supposée de la France, tout en dégageant un délicieux parfum de scandale qui ne pouvait laisser insensibles ceux qui aiment faire passer les lieux communs pour de courageux actes de résistance contre le politiquement correct. C’est ainsi qu’Alain Finkielkraut a qualifié Michel Houellebecq, après la sortie de Soumission, de « grand romancier du possible », c’est-à-dire en l’occurrence de l’« islamisation possible de la France » et estimé que, si le scénario dépeint par le romancier avait peu de chances de se réaliser comme tel, « sa pertinence est ailleurs, elle est dans son appréhension de notre temps : la soumission c’est maintenant »[5].

Notre Michel Onfray national s’est montré encore plus enthousiaste. Pour lui, Houellebecq est « (e)n termes hégéliens, (…) le grand homme choisi par l'Histoire pour qu'il en fasse la narration », celui qui parvient à décrire avec Soumission « le processus de collaboration des élites avec les idéologies liberticides - ici un islam francisé ». Bien entendu, cette courageuse lucidité a un coût, lequel provient des attaques de ceux que Michel Onfray appelle les « collaborateurs », ces « islamo-gauchistes qu'on trouve ici ou là au NPA, dans la France Insoumise, dans l'aile gauche du PS, au PCF, ou à EELV » et dans « l'aile gauche des Républicains - chez les juppéistes par exemple » : « il est intéressant de constater combien les instruments et les personnes de la pensée dominante dans les médias de l'islamo-gauchisme ont sali l'homme Michel Houellebecq en lançant une polémique comme ils savent le faire pour souiller l'homme afin de discréditer l'œuvre »[6]. À côté de ces piètres censeurs, Houellebecq paraît bien majestueux, lui qui « n'est pas homme à s'enfermer dans des cases, à aimer l'un, donc pas l'autre, à choisir celui-ci, donc à écarter celui-là… Il est un homme authentiquement libre »[7]... Au passage, il n’est pas bien difficile de reconnaître dans cet élogieux portrait d’un penseur affranchi de toute chapelle idéologique et de toute école de pensée, visionnaire mais injustement attaqué car bravant la bien-pensance ambiante, l’image que Michel Onfray dépeint de lui-même à longueur d’interviews et de préfaces. Au terme d’une équation fort simple (Michel Houellebecq = penseur libre, visionnaire et incompris = Michel Onfray), on peut donc déduire la chose suivante : selon Michel Onfray, Houellebecq, en écrivant Soumission, s’est montré aussi brillant que Michel Onfray lui-même ! Il faut avoir en tête la profondeur de l’admiration que Michel Onfray voue à Michel Onfray (comparable à celle que la marionnette d’Alain Delon dans les Guignols de l’info disait porter à Alain Delon) pour mesurer la portée du compliment.

Quoiqu’il en soit, il se trouve que, pour me « faire un avis par moi même » comme l’on dit de nos jours, autant que par goût prononcé pour le sadomasochisme intellectuel, j’ai lu récemment l’ouvrage objet de ces éloges. N’ayant ni les compétences, ni la culture nécessaires pour le commenter sur le plan strictement littéraire, je m’en abstiendrai. Tout juste puis-je dire que, ni franchement insipide, ni vraiment bon, le livre me semble simplement assez quelconque sur ce plan, exceptions faites de quelques passages plutôt savoureux sur le milieu universitaire et, plus généralement, des cinquante dernières pages. Je ne m’étendrai pas non plus sur la litanie de clichés sur les musulmans et les Arabes assénés sur le ton de l’évidence tout au long du livre, cet aspect ayant été, parallèlement au type d’accueil exalté dont je viens de parler, largement relevé et discuté au moment de sa sortie[8] (je ne peux néanmoins m’empêcher de relever que l’insistance presque obsessionnelle sur la polygamie et la quasi-pédophilie, présentées comme des corolaires naturels de la pratique de l’islam, combinée à la crudité glauque des scènes de sexe et au machisme dont est imprégné l’ensemble de l’ouvrage, pourrait légitimement amener à s’interroger sur les fantasmes de l’auteur…). Ce qui me paraît plus intéressant est l’avenir de la France dépeint dans cette politique-fiction, dont l’auteur a lui-même explicitement indiqué qu’elle était inspirée de la réalité telle qu’il la perçoit est qu’elle lui apparaissait comme l’un de des scénarios possible de notre futur[9]. Ce scénario est connu : Soumission raconte, du point de vue d’un universitaire désabusé par la vie et les affres de la misère sexuelle, l’arrivée au pouvoir en 2022, après un second mandat morose de François Hollande, de Mohamed Ben Abbes, énarque et candidat charismatique du parti de la Fraternité musulmane, le tout dans une atmosphère de quasi-guerre civile interethnique. Comme le prévoit son accord d’entre-deux tours avec le PS, l’UMP et l’UDI, Ben Abbes, après avoir nommé François Bayrou premier ministre, réforme entièrement le système éducatif français pour le mettre en conformité avec les principes islamiques, ce qui se traduit notamment par le fait que le financement public de l’enseignement secondaire et supérieur disparaît, la Sorbonne devenant de ce fait une vitrine des pays du Golfe, et qu’il devient obligatoire de se convertir à l’islam pour enseigner à l’Université. La polygamie est par ailleurs légalisée et largement pratiquée, notamment dans le milieu universitaire où la perspective d’avoir plusieurs épouses, éventuellement très jeunes, est utilisée, en plus de l’augmentation spectaculaire des rémunérations, comme appât pour convaincre les enseignants-chercheurs de garder leur poste aux nouvelles conditions. Les magasins jugés incompatibles avec la morale islamique ferment et les jupes, robes et pantalons serrés apparents disparaissent des rues. Tout cela se passe sans soulever de grandes protestations (sauf, marginalement, de la part de gens comme Jean-Luc Mélenchon et… Michel Onfray), la France et l’Occident en général étant présentés comme des civilisations à bout de souffle et donc plutôt apathiques et rassurées de se voir offrir une nouvelle transcendance, le narrateur lui-même envisageant sans regret sa conversion à la fin du livre.

Il se trouve également, tout à fait par hasard, que c’est pendant que j’étais en train de terminer Soumission que les échos de l’« affaire Mennel » me sont parvenus dans la charmante bourgade allemande où je résidais alors, suivie de près par l’« affaire Maryam Pougetoux ». Les faits de ces énièmes controverses sur l’islam en France sont également connus. Dans la première, Mennel, une jeune chanteuse de 22 ans, livre une interprétation unanimement saluée de la chanson Halleluja de Léonard Cohen dans l’émission The Voice et se qualifie pour la suite de la compétition. Problème : Mennel porte un turban autour de la tête et chante une partie de la chanson en arabe. Cela n’est manifestement pas du gout de tout le monde : des internautes, dont on devine les options idéologiques (encore qu’on trouve à peu près de tout sur l’ensemble du spectre politique de nos jours…) fouille son passé numérique et, hélas, trouvent ce qu’il cherchaient sous la forme de messages aux relents complotistes postés sur les réseaux sociaux après les attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray. S’ensuit une polémique dont notre époque a le secret : les médias s’emparent de l’affaire, des hommes et femmes politiques commentent l’événement et Mennel est soupçonnée au mieux de faire l’apologie du terrorisme, au pire d’être l’agente plus ou moins consciente de l’avancée de l’« islamisme » pour lequel on lui prête des sympathies. Elle a beau s’excuser publiquement, plaider l’erreur de jeunesse (elle avait vingt ans au moment où elle avait posté les messages) et expliquer qu’elle n’éprouve pas la moindre sympathie pour les terroristes et que les messages en question ont été écrits sous le coup de la peur et de la colère, rien n’y fait. La polémique sur son cas, sensé illustrer pêle-mêle tout les maux rongeant une partie de notre jeunesse et le fait que les fondamentalistes islamistes utiliseraient « tous les moyens pour normaliser la présence de l’islam radical » selon les mots de Marine Le Pen[10], ne désenfle pas. Elle finit donc par quitter l’émission et TF1 décide de ne pas diffuser ses passages (victorieux apprendra-t-on) qui avaient déjà été enregistrés.

Dans la seconde polémique, Maryam Pougetoux, étudiante en lettres de dix-neuf ans et présidente de l’UNEF à l’Université Paris IV est interrogée sur M6 dans le cadre de la mobilisation étudiante contre l’application de la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (loi ORE). Là encore, problème : la syndicaliste porte un voile. Cette fois en revanche, pas de propos tendancieux à déplorer, sa tenue constituant son seul tort. Immédiatement, le politiste Laurent Bouvet, co-fondateur du mouvement Printemps Républicain, publie sur Twitter une capture d’écran de l’interview, accompagnée d’une légende ironisant sur la « convergence des luttes »[11]. De nouveau, s’ensuit un débat médiatique enflammé, trouvant un écho à la portée surprenante dans la sphère politique, puisque deux ministres, entre autres, ont cru bon de prendre part à la polémique. Marlène Schiappa a ainsi vu dans le voile de l’étudiante un « signe manifeste de religion, euh… d’islam politique en réalité (sic.) »[12] difficilement compatible avec les valeurs prônées par l’UNEF (une vision manifestement partagée par Julien Dray, membre historique de l’UNEF jugeant que le choix d’une femme voilée comme dirigeante « souille tout notre combat mené dans les universités »[13]). Gérard Collomb a quant à lui jugé « choquant » le voile de Maryam Pougetoux, fait le lien avec le fait qu’ « un certain nombre de jeunes peuvent se laisser attirer par les thèses de Daech » et estimé que, s’il était possible pour un « islam moderne » de « porter une forme de voile » du type de celui que sa « maman » portait à l’église, celui de la responsable syndicale semblait être « une marque de volonté identitaire qu’on montre qu’on est différent de la société française (sic.) » et constituer une forme de « prosélytisme »[14]. La finesse de l’analyse a de quoi rassurer de la part d’une personne occupant à l’époque la fonction de ministre de l’intérieur, mais ceci est une autre histoire…

 Ce qui m’a beaucoup frappé à l’époque, c’est le contraste saisissant entre les fantasmes sur la place de l’islam en France tels qu’ils sont mis en scène dans le roman de Michel Houellebecq et la réalité telle qu’elle s’est manifestée dans ces deux polémiques. Notons qu’à cet égard, il est vain d’invoquer le caractère fictif du livre et celui anecdotique des deux « affaires ». S’agissant de Soumission, l’auteur a souligné lui-même le lien qui existerait selon lui entre son livre, qui reprend sous la forme littéraire des thèses de plus en plus en vogue sur l’ « islamisation de la France » et le « grand remplacement », et la réalité présente et à venir. La proximité entre la vision essentialisante de l’islam et des musulmans du narrateur de Soumission avec celle de Michel Houellebecq trouve par exemple une illustration dans l’idée exprimée par ce dernier selon laquelle il aurait été impossible pour « les musulmans » de France de voter pour François Hollande en 2017, en raison de l’adoption sous sa présidence de la loi légalisant le mariage homosexuel[15]. On comprend donc que, pour Michel Houellebecq, un(e) musulman(e) est par essence hostile à ce type de mesure au point d’y voir un élément déterminant dans son choix électoral. Sans trop nous étendre sur ce point à ce stade, notons qu’est ici illustré de manière éclatante le mécanisme principal de l’islamophobie, entendu comme la forme de racisme visant des personnes à raison de leur appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane (et non comme la critique de l’islam en tant que tel, comme le rabâchent ceux qui, pour nier le phénomène qu’il désigne, s’évertuent à essayer de discréditer le terme), à savoir l’essentialisation confessionnelle. Autrement dit, Michel Houellebecq, comme un nombre inquiétant de ses contemporains, considère que les opinions et comportements des individus de confession musulmane, envisagés comme un tout plus ou moins homogène, sont principalement, sinon exclusivement, déterminés par leur appartenance à cette religion[16]. C’est cette logique qui explique qu’un si grand nombre de personnes pensent pouvoir analyser, voire prédire ces opinions et comportements uniquement à travers leur interprétation de ce que prescrit selon eux l’islam, sans ressentir le besoin d’observer la réalité sociale. Pour saisir ce que ce raisonnement, pourtant omniprésent, a de ridicule, il suffit par exemple d’imaginer ce que l’on penserait de quelqu’un qui expliquerait que l’ensemble des juifs de Frances sont nécessairement farouchement hostiles à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe, en se fondant uniquement sur le fait que, pour un homme, coucher avec un autre homme est qualifié d’« abomination » dans l’ancien testament[17]

 En tout état de cause, pour revenir à Soumission ce qui importe est moins l’intention originelle de l’auteur que le fait que son ouvrage a été accueilli par beaucoup, (y compris, comme nous l’avons vu, parmi certains de nos « intellectuels » les plus en vue) comme pertinent pour décrire certains traits de notre société, voire comme prophétique. Quant aux « affaires » Mennel et Maryam Pougetoux, elles ne sont que les dernières en date (au moment où je rédigeais ces lignes) d’une longue série de polémiques sur l’islam en général et sur le voile en particulier. À titre illustratif, la confrontation entre les deux polémiques d’un côté et Soumission et son accueil de l’autre permet donc de mesurer l’écart entre le réel et sa représentation. Elle amène ainsi inévitablement à se poser la question suivante : comment est-il possible, dans un pays où le simple soupçon de sympathie cachée à l’égard de l’islam politique suffit à rendre compliquée la participation à un syndicat étudiant et impossible la participation à un concours de chant, que la victoire politique ouverte et à court terme de cette idéologie puisse passer pour une prévision réaliste ? Il me semble que cette contradiction s’explique par le fait que ces polémiques ne reposent pas en réalité sur ce qui est invoqué par leurs acteurs. Si l’islam fait l’objet d’un tel rejet en France, ce n’est pas en raison d’une islamisation (largement fantasmée) de ce pays, pas plus (ou en tout cas pas à titre principal) que pour défendre certaines valeurs républicaines souvent invoquées en la matière. Ce qui est fondamentalement en jeu, c’est le refus de la visibilité de l’islam et des musulmans sur notre territoire.

 Les faux-semblants du rejet de l’islam et des musulmans

 La réalité et les effets du rejet des musulmans en France sont difficilement contestables. Ce rejet spécifique apparaît tout d’abord dans les opinions des Français. Parmi une multitude d’indicateurs allant dans ce sens, citons l’« indice de tolérance », mesuré chaque année par la Commission nationale consultative sur les droits de l’homme (CNCDH) à partir des réponses à une soixantaine de questions relatives à la perception des minorités par la population française. Celui-ci indique que les musulmans sont, depuis plusieurs années, la deuxième minorité faisant l’objet de la tolérance la plus faible en France après les Roms[18]. Cette faible tolérance dans l’opinion se traduit concrètement pour les personnes de confession musulmane par l’expérience de discriminations fréquentes. Ainsi, une récente enquête menée par l’IFOP pour la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) et la Fondation Jean Jaurès conclut que 42% des musulmans vivant en France métropolitaine affirment avoir été discriminés à raison de leur religion au moins une fois dans leur vie, ce qui est plus de deux fois supérieur à la moyenne nationale[19]. Pour couper court aux accusations de « discours victimaire » pouvant être opposées à ce type d’enquête fondées sur l’auto-déclaration des interrogés, précisons que la réalité de ces discriminations est confirmée par divers travaux de recherche. On peut par exemple citer le testing effectué par trois chercheurs qui révèle qu’à C.V exactement égal, une femme portant un nom de famille sénégalais (Diouf) a 2,5 fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche si elle est perçue comme musulmane en raison de son prénom (Khadija) et de son engagement associatif (expérience salariée au Secours islamique et bénévolat aux Scouts musulmans de France) que si elle est perçue comme chrétienne pour les même raisons (prénom Marie, expériences salariée et bénévole au Secours catholique et aux Scouts et guides de France)[20]. Le fait que, dans les deux cas, la candidate fictive soit une femme d’origine sénégalaise permet de s’assurer que la différence de traitement n’est due ni au genre, ni à l’origine, mais bien à l’appartenance religieuse supposée. L’hostilité visant les musulmans peut également prendre une forme violente puisque, selon l’enquête de l’IFOP précitée, 24% des musulmans affirment avoir été victimes d’insultes en raison de leur religion au moins une fois dans leur vie (contre 9% des non-musulmans) et 7% d’agressions physiques (contre 3% des non-musulmans)[21]. La violence dont peuvent faire l’objet nos concitoyens musulmans a récemment été illustrée par l’agression verbale d’une mère accompagnatrice portant le voile par un élu du Rassemblement national pendant une sortie scolaire dans un conseil régional et, de manière particulièrement dramatique, par l’attentat de Bayonne au cours duquel un homme a tenté de mettre le feu à une mosquée et a blessé par balles deux fidèles.

 Malgré tous ces éléments, beaucoup nient l’existence ou relativisent l’importance d’un rejet touchant les musulmans en raison de leur appartenance religieuse. C’est que le refus de la présence visible des musulmans en France n’est bien sûr exprimé publiquement comme tel que par une petite partie de ceux qui le manifeste, consciemment ou inconsciemment. Dans beaucoup de cas, il se pare des habits nobles de la défense de valeurs républicaines, voire universelles. Ce type de discours, particulièrement mobilisé à l’encontre des personnes issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne et des musulmans, s’inscrit dans un mouvement plus général de transformation de l’argumentaire raciste, qui est massivement passé, notamment en raison du traumatisme de la Shoah, d’un discours sur l’inégalité biologique des races à un discours sur l’incompatibilité, l’antagonisme, voire la hiérarchisation des cultures et des valeurs qui s’y rattacheraient[22].

 Dans le cas des innombrables polémiques entourant le port du voile islamique, c’est en premier lieu les droits des femmes et l’égalité homme-femme qui sont mobilisés. Ainsi, un certain nombre de personnes expriment une aversion quasi-obsessionnelle à l’encontre du voile (et par extension, à l’encontre des personnes qui le portent), non pas, disent-elles, parce qu’il s’agit d’un signe religieux musulman, mais parce qu’il constituerait le symbole par excellence de la domination des femmes. Dans le cadre de l’« affaire » Maryam Pougetoux, cet argument a été repris par exemple par Marlène Schiappa, qui a décrété que l’exercice de responsabilités à l’UNEF par une étudiante voilée était en contradiction avec les valeurs « progressistes et féministes » de ce syndicat, le tout avec la référence obligée aux « femmes qui luttent dans le monde pour leur liberté »[23]. Il a également été au cœur de l’épisode « été 2016 » des controverses sur le voile en France, probablement le plus grotesque à mes yeux : celui sur le « burkini », durant lequel on nous expliquait partout que la bonne manière d’être libre à la plage, c’était de porter un bikini comme tout le monde.

Mon propos n’est pas de me prononcer sur la question de savoir si le voile est effectivement en lui-même un symbole machiste (ce qui se défend sans peine), mais de m’interroger sur l’idée implicite présente derrière ces invectives : celle selon laquelle nous saurions mieux que les « femmes voilées » comment elles doivent être libres. Les polémiques sur le voile se caractérisent en effet quasi-systématiquement par une réduction des femmes qui le portent à des objets de discours, à qui la parole n’est à peu près jamais donnée. C'est ce phénomène de confiscation de la parole et d’effacement des subjectivités qui permet d’attribuer arbitrairement des intentions (exemple : être l'étendard de l'islam politique) ou des caractéristiques (exemple : être nécessairement soumises) à ces femmes sans leur demander leur avis. Or, il y a un paradoxe évident à prétendre lutter pour l'émancipation des femmes tout en parlant à leur place, et a fortiori en décrétant à leur place que leur liberté passe nécessairement par le dévoilement de leurs corps et de leurs cheveux. En effet, lorsque la liberté de montrer son corps, qui est un acquis fondamental et précieux du combat féministe (le vrai), se mue en injonction, elle cesse du même coup d’être une liberté pour devenir un instrument d’oppression. On ne se contente plus de donner aux femmes la possibilité de dévoiler leur corps, on l’exige d’elles. Il y a ici une illustration de l’idée, très ancrée en France, selon laquelle la liberté des femmes est intrinsèquement liée à leurs mœurs et à leur disponibilité pour le jeu de séduction[24]. Les pseudo-« féministes universalistes » rejoignent sur ce point le sexisme le plus rapace qui exige sans cesse la disponibilité du corps des femmes aux regards, voire au toucher masculins. Ainsi, de même qu’il y aurait, selon une idée machiste largement répandue, une contradiction entre le fait de montrer une partie de son corps en portant un décolleté ou une jupe courte et le fait de le refuser à l’échange sexuel, le fait de le cacher signifierait a contrario et sans possible recours que la sexualité ne nous intéresse pas, voire nous répugne, ce qui est posé comme incompatible avec la culture française. Comme le souligne la philosophe Hourya Bentouhami, « (l)a femme voilée se soustrairait donc, selon ses détracteurs, à un ordre visible de l’arrangement des sexes, et à une forme de performativité du féminin. Le désordre des superficies visibles qu’opérerait le voile serait ainsi révélateur d’une intériorité «anormale» : le refus de la séduction, c’est-à-dire le refus de correspondre à ce que l’on attend d’une femme (…) »[25].

Ce parallèle se donne d’ailleurs à voir dans le fait que ce sont parfois les mêmes qui se font les champions des droits des femmes lorsqu’il s’agit de mettre à l’index les «femmes-voilées-donc-nécessairement-soumises » et qui, en réaction aux phénomènes de libération de la parole féminine #metoo et #balancetonporc, se sont alarmés d’une possible « guerre des sexes » puritaine et de la fin prochaine de la drague, présentée comme une tradition française. C’est par exemple le cas d’Elisabeth Levy, qui estime que la liberté des femmes doit être défendue comme « un trésor et un étendard » face à l’« islam fondamentaliste »[26] mais qui a en revanche jugé bon de signer l’invraisemblable tribune défendant la « liberté d’importuner » des hommes[27]. C’est aussi le cas d’Alain Finkielkraut qui a carrément estimé que « l’un des objectifs de la compagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’Islam »[28]. Quant à Caroline Fourest, elle a poussé la mise en opposition des corps féminins voilés et dévoilés jusqu’à son paroxysme, en appelant à répondre au « message » supposément projeté par le port du burkini « en optant pour le nudisme »[29]… Les musulmanes de France et les femmes françaises en général sont décidemment bien chanceuses de pouvoir compter sur de telles « féministes » pour les libérer, contre leur gré si besoin! L’idée même de ce « message » illustre d’ailleurs à merveille l’attribution arbitraire d’intentions aux femmes voilées que je décrivais plus haut. Caroline Fourest se croit ainsi fondée à affirmer que « (p)orter ce maillot intégriste sur la plage revient à dire aux autres qu'ils sont indécents ou que leur semi-nudité vous obsède. Fatiguant… »[30], sans bien sûr avoir posé la question à une seule des femmes concernées. Plus généralement, il est frappant de voir que dans l’immense majorité des cas, les seules absentes des débats politico-médiatiques sur les femmes voilées sont… les femmes voilées[31] !

Or, lorsque l’on rompt avec cette manie de parler à leur place et que l’on donne la parole à ces femmes, on se rend compte que les choses sont évidemment plus compliquées qu’attendu et que le choix de porter le voile répond à des cheminements personnels et des convictions intimes complexes et relativement hétérogènes. On prend également conscience que porter le voile n’est nécessairement synonyme ni de prosélytisme ou d’activisme politico-religieux, ni de soumission volontaire de la femme, certaines des femmes concernées ayant une forte volonté d’autonomie personnelle et de réussite sociale[32]. Il est dès lors particulièrement curieux d’invoquer le féminisme pour imposer un style vestimentaire à des femmes qui n’en veulent pas, tout comme il est paradoxal d’invoquer la « modernité » pour s’opposer à l’exercice d’un libre arbitre que l’individualisme (au sens non péjoratif du terme) moderne devrait plutôt amener à respecter. D’autant que l’obsession politico-médiatique française sur le voile n’est pas sans conséquence sur les femmes qui le portent, celles-ci étant particulièrement exposées aux discriminations et aux agressions islamophobes[33], ce qui ne semble pas émouvoir plus que cela nos « féministes universalistes »[34].

L’idée selon laquelle montrer du doigt les femmes souhaitant porter un foulard, voire les empêcher de le faire, serait une manière de lutter pour leur liberté me paraît donc être au mieux un sophisme grotesque, au pire une prétention mêlant paternalisme ou maternalisme condescendant et racisme inconscient. Même sans être un grand adepte des thèses type Indigènes de la République, il est même difficile de ne pas y voir au minimum une résonnance avec la pratique coloniale du dévoilement des femmes indigènes et les fantasmes s’y rapportant[35]. Bien entendu (mais ça va quand même mieux en le disant), ceci ne vaut que lorsque le port du voile est choisi, et non imposé, que ce soit de manière coercitive ou par simple pression sociale et/ou familiale, ce qui est évidemment parfaitement inacceptable. J’en arrive donc à une conclusion qui me semble relever de la pure banalité de bon sens, mais qui est pourtant assez difficile à faire valoir par les temps qui courent : sur ce sujet, la liberté consiste tout simplement à pouvoir montrer son corps et ses cheveux si l’on a envie de les montrer, et à pouvoir les couvrir si l’on a envie de les couvrir. Bref, comme le demande sur ce sujet l’actrice Golshifteh Farahani (qu'il est difficile de soupçonner de sympathie à l'égard de l'islam politique ou de pudeur bigote, puisqu'elle est exilée d'Iran notamment pour avoir posé nue) : « laissez les femmes tranquilles, un peu, quand même… »[36]. Le fait qu’une femme comme elle s’agace du sort réservé en France aux femmes faisant un choix vestimentaire différent des siens devrait d’ailleurs faire réfléchir ceux qui, amalgamant contre toute logique la situation de femmes contraintes de porter le voile dans des régimes autoritaires où l’islam est la religion d’État et celle de femmes qui choisissent de le porter dans une démocratie laïque, invoquent à tout bout de champ le combat des premières pour justifier leur acharnement contre les secondes. Pour avoir déjà eu l’occasion de discuter de ce sujet avec des femmes vivant dans des pays musulmans au sein desquels elles aimeraient effectivement jouir de plus de liberté, il me semble qu’elles ont déjà suffisamment de problèmes dans ces pays pour ne pas en plus servir de caution à l’islamophobie dans le nôtre.

 Tout ceci étant dit, il faut lever un malentendu possible (et d’ailleurs à peu près systématiquement effectué par les chasseurs d’« islamo-gauchistes »). Comme l’a justement fait remarquer l’humoriste Farry, les personnes s’étant opposées pendant l’été 2016 à l’interdiction du burkini ont pu passer, auprès d’esprits malhonnêtes ou simplement limités, comme défendant le burkini en lui-même, ce qui n’a évidemment rien à voir. Pour éviter ce type de confusion, je précise donc que, par tout ce qui précède, je n’entends nullement exprimer une approbation personnelle au choix de porter le voile. À y regarder de près, ce choix irait même plutôt à l’encontre de mes convictions propres. Ce que j’entends exprimer, c’est précisément que mon approbation personnelle, comme celle de n’importe qui d’autre, est dénuée de pertinence dans ce débat et que les femmes musulmanes devraient être, comme toutes les femmes, libres d’effectuer des choix vestimentaires (même dérangeants pour certains), sans que cela soit un motif d’ostracisation pour elles. Une fois établi, comme j’ai tenté de le faire, que le port volontaire du voile ne porte en réalité pas atteinte à la liberté des femmes, il se ramène en effet à un simple problème d’affichage de convictions personnelles, avec lesquelles on peut par ailleurs bien sûr être en désaccord. Très fondamentalement, la question que soulève le voile est donc la suivante : vivons-nous dans un pays qui, comme c’est l’un des principes distinctifs de toute démocratie libérale, accepte l’expression d’une pluralité de valeurs dans l’espace public (sous réserve, évidemment, du respect de celles qui fondent la communauté politique et la vie en commun), ou dans un pays qui entend imposer par le haut des valeurs uniformes et une vision unique de l’identité ? Les « affaires » Mennel et Pougetoux, comme d’autres polémiques liées à l’islam avant et après elles, laissent malheureusement penser que la réponse est à géométrie variable : quand on est musulman(e) et qu’on prétend accéder à la visibilité publique, il vaut mieux se garder de projeter des valeurs hétérodoxes ou d’afficher sa confession religieuse minoritaire. Comme j’y reviendrai plus en détail, c’est ce refus de la visibilité de l’altérité musulmane qui me semble en réalité constituer le nœud du problème.

 Il arrive cependant assez souvent que l’on explique que ce qui est menacé par l’islam, ce ne sont pas seulement les femmes, mais la société française toute entière et ses valeurs essentielles. Cette idée se retrouve dans le mythe de l’« islamisation » progressive de la France (et de l’Europe en général) voire, dans sa version la plus radicale, dans la théorie du grand remplacement. On a déjà souligné que cette thèse de l’« islamisation » de l’ « Occident », initialement développée par des essayistes et relayée essentiellement dans les cercles identitaires et néo-conservateurs, a depuis acquis une résonnance beaucoup plus large[37]. Une partie du personnel politique la reprend en effet directement ou implicitement à son compte, et les magazines à grand tirage comme l’Express, Le Point, Valeurs Actuelles ou Marianne multiplient les unes sur la menace islamique qui pèserait sur la France, tout en s’obstinant à présenter ce sujet comme tabou[38]… On a également relevé que Soumission de Michel Houellebecq constitue l’illustration littéraire parfaite du mythe de l’islamisation et que celui-ci avait été mobilisé lors des réactions aux « affaires » Mennel et Pougetoux. Le caractère farfelu de ce mythe sur le plan empirique, notamment d’un point de vue démographique, ayant déjà été largement démontré, il est inutile d’y revenir[39]. Nos exemples permettent en revanche d’illustrer sur un autre plan le décalage entre ce type de fantasme et la réalité. Les dénonciateurs de l’« islamisation » de la France et de l’Europe présentent volontiers celle-ci comme un phénomène lent et plus ou moins caché, progressant grâce à des stratégies sous-terraines, à l’introduction de « chevaux de Troie » dans différents milieux, à des renoncements successifs (notamment, évidemment, de la part de la gauche antiraciste et bien-pensante) face à l’islamisme, à une accoutumance progressive de la population, etc. C’est bien ce qui est exprimé par exemple dans l’affirmation déjà citée de Marine le Pen selon laquelle le cas de Mennel serait un révélateur du fait que les « fondamentalistes islamistes utilisent  tous les moyens pour normaliser la présence de l’islam radical », chose rendue possible selon elle par « l’échec de tous les gouvernements qui se sont succédés en refusant de lutter contre le fondamentalisme islamiste et en traitant d’islamophobes tous ceux qui pointaient du doigt l’islam radical (…) »[40]. C’est également ce qui se passe dans Soumission, où l’arrivée au pouvoir de Ben Abbes est favorisée par l’apathie générale et précédée par une accoutumance progressive à la visibilité de l’islam (y compris politique) dans le pays. Or, il suffit de confronter cette vision à l’ampleur et à l’intensité des réactions aux « affaires » Mennel et Pougetoux et à toutes celles qui les ont précédées puis leur ont succédées pour mesurer l’inanité de ces visions. En effet, dans un pays où la vue d’un voile à la télévision ou l’expression du moindre propos ambigu tenu par un musulman suffit à déclencher une hystérie nationale, on se demande bien comment l’islamisme pourrait triompher grâce à l’absence de réaction devant ses coups de butoirs successifs…

 De la même manière, l’amalgame qui est souvent fait (notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, puis ceux commis sur le sol français à partir de 2012) entre l’islam et les musulmans dans leur ensemble d’un côté et le terrorisme « jihadiste » de l’autre ne résiste pas longtemps à l’analyse des faits. Il ne s’agit pas ici de nous prononcer sur la question complexe de la place et du rôle des facteurs religieux dans le processus d’engagement « jihadiste » - question extrêmement débattue parmi les chercheurs travaillant sur le sujet -, ni évidemment de nier l’existence de tels facteurs. En revanche, quelques observations sommaires suffisent pour rejeter l’idée qui voudrait que les explications du phénomène se trouveraient toutes au sein du corpus religieux islamique et que les musulmans dans leur majorité (voire dans leur ensemble selon certains), supposés suivre à la lettre ledit corpus, seraient donc suspects. Tout d’abord, la vision du phénomène « jihadiste » comme manifestation d’un conflit civilisationnel entre musulmans et non-musulmans, ou entre l’« Orient » islamique et l’« Occident », est démentie de manière évidente et irrévocable par le fait que la grande majorité des victimes du terrorisme « jihadiste » sont elles-mêmes musulmanes. Ainsi, selon le sociologue Farhad Khosrokhavar qui s’appuie sur la Global Terrorism Database éditée par le National Consortium for the Study of Terrorism and Responses to Terrorism de l’Université de Maryland, 75% des morts provoquées par des attaques jihadistes entre 2001 et 2015 ont eu lieu dans des pays à majorité musulmane (126 016 victimes sur 167 221), tandis que l’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis ne totalisent « que » 2,2% des victimes (3 689 morts, en comptant les presque 3000 victimes de l’attentat du 11 septembre 2001)[41]. Il faut ajouter que, de même que des non-musulmans ont sans aucun doute été tués dans les attentats commis dans des pays musulmans, de nombreuses personnes musulmanes figurent parmi les victimes des attaques perpétrées en France[42], ce qui ne rend que plus insupportable l’amalgame dénoncé ici. Ainsi, un tiers des victimes de l’attentat de Nice en 2016 étaient de confession musulmane… ce qui n’a pas empêché leurs familles de subir de violentes attaques verbales islamophobes après les faits[43], l’épreuve de la stigmatisation s’ajoutant ainsi à celle du deuil.

En outre, l’idée d’une tolérance, voire d’une sympathie des musulmans français pour le « jihad » violent ne peut encore une fois subsister qu’en attribuant arbitrairement des opinions à des individus sans prêter attention à ce qu’ils disent et pensent effectivement. En effet, le terrorisme est non seulement évidemment rejeté par une écrasante majorité des musulmans, mais il l’est également, de manière explicite et souvent en partie au nom de la religion, par les institutions religieuses ou communautaires musulmanes[44]. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un phénomène spécifique à la France. Le sociologue Romain Sèze précise ainsi qu’« il n’est pas inutile de rappeler que des mobilisations analogues sont observables plus largement en Europe, que plusieurs autorités religieuses ont, dans les pays musulmans, à leur tour récusé la légitimité religieuse d’al-Baghdadi, de son califat, des crimes commis par l’EI (Organisation de la Conférence Islamique; ayatollah Sistani ; grand mufti d’Arabie; grand mufti d’Égypte; lettre ouverte signée par plus de 120 intellectuels), et que tout ceci trouve écho dans la campagne « Not in my name » apparue le 10 septembre (2014) avant d’être massivement relayée sur Twitter »[45]. Bref, les musulmans ne sauraient être tenus collectivement responsables de la violence exercée au nom de leur religion, pas plus que les bouddhistes ne le sont des atrocités commises par des bouddhistes extrémistes en Birmanie[46], ou que je ne le suis en tant que juif des actes commis par des colons juifs messianistes en Cisjordanie[47], ou encore que les catholiques français ne le sont de l’attentat commis à la mosquée de Bayonne pour, selon les termes de son auteur, « venger la destruction de la cathédrale de Paris »[48]. La liste des exemples pourrait s’allonger, tant le phénomène de la légitimation religieuse de la violence touche, contrairement à une idée reçue, la quasi-totalité des confessions. L’absurdité de cette confusion semble malheureusement difficile à imposer, y compris au sommet de l’Etat, si l’on en croit les éléments cités par notre ministre de l’intérieur comme des « signes de radicalisation », parmi lesquels figurent de simples pratiques religieuses musulmanes[49]. Notons, pour terminer sur ce point, que le sujet des rapports entre islam et « jihadisme » donne couramment lieu à d’importantes contradictions chez ceux qui demandent aux musulmans de se faire « discrets » et de ne montrer leur appartenance religieuse que dans l’espace intime… tout en leur enjoignant d’exprimer publiquement en tant que musulmans leur condamnation de la violence terroriste et leur attachement à la République…

De manière (un peu) plus sérieuse, il est souvent argué que l’islam ferait peser une menace particulière sur un certain nombre de valeurs républicaines, au premier rang desquelles la laïcité. Si l’on ne saurait nier l’existence de tensions (par exemple sur la liberté d’expression et le « blasphème » après les attentats contre Charlie Hebdo), l’idée d’un phénomène d’ampleur et de nature suffisantes pour mettre en péril mortel lesdites valeurs dans la société française ne résiste pas plus à l’analyse. Tout d’abord, il est important de souligner que lorsque l’on dit que l’islam et les musulmans menacent la laïcité, on parle bien souvent d’une vision tout à fait spécifique de celle-ci. À rebours de la laïcité consacrée dans la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, qui repose sur la garantie du libre exercice des cultes (article 1, sous réserve des restrictions énoncées par la même loi dans l’intérêt de l’ordre public) et la neutralité de l’État en matière religieuse, une vision extentionniste de la laïcité gagne en effet du terrain en France. Selon cette conception, ce ne sont plus seulement les personnes publiques, mais également les personnes privées qui devraient se voir soumises à une obligation de neutralité religieuse. Par ce truchement, la laïcité se trouve étendue (pour ne pas dire déformée) pour devenir un instrument de lutte contre la visibilité des religions, et notamment de l’islam[50]. Ce type d’argument étant notamment mobilisé, depuis la première « affaire du voile » en 1989, pour restreindre la possibilité pour les femmes musulmanes de porter le foulard, il faut répéter que la laïcité, dans son acceptation originelle et encore dominante dans le droit français, n’est pas faite pour interdire les pratiques religieuses des personnes privées, mais vise au contraire en partie à en garantir la possibilité.

En outre, l’idée selon laquelle les musulmans dans leur majorité menaceraient les valeurs républicaines, et notamment la laïcité, et selon laquelle ce que les « islamo-gauchistes » appellent l’« islamophobie » ne serait que la défense de ces valeurs face à la montée de l’islamisme et du communautarisme, semble infondée empiriquement. En 2005, les sociologues Sylvain Brouard et Vincent Tiberj ont publié une étude sur les citoyens français d’origine maghrébine, subsaharienne et turque (dans une acceptation large comprenant les immigrés naturalisés, leurs enfants, mais aussi leurs petits-enfants), en interrogeant sur un certain nombre de questions un échantillon de 1003 personnes issus de cette population et un échantillon témoin de 1006 personnes représentatives de la population française globale[51]. Les résultats de cette enquête sont de nature à relativiser très fortement les idées reçues sur la supposée incompatibilité entre les valeurs des musulmans français et notre cadre républicain et laïc. Tout d’abord, contrairement à ce que l’on entend souvent, une très large majorité de musulmans français rejette, selon l’étude, la proposition selon laquelle « un musulman doit suivre les principes coraniques même s’ils s’opposent à la loi française »[52]. En outre, « plus de 80% d’entre eux ne croient pas que l’intégration dans la société française et l’islam soient contradictoires »[53]. S’agissant plus spécifiquement de la laïcité, plus de six musulmans sur dix désapprouvent l’idée selon laquelle elles seraient un obstacle à la liberté religieuse et le terme même de « laïcité » a une résonnance positive pour plus de 80% d’entre eux[54]. On voit combien ces résultats sont éloignés du fantasme d’une laïcité largement rejetée par les musulmans de France. S’il n’est pas à exclure que les choses aient marginalement changées depuis 2005 avec la progression et le durcissement de la laïcité extensive dont nous parlions à l’instant, il faut néanmoins noter que le sondage sur lequel repose l’enquête a été effectué très peu de temps après le vote de la loi du 17 mars 2004 sur le port des signes religieux à l’école publique, qui avait été précédé d’un débat sur le port du voile déjà assez virulent. Comme le concluent les deux chercheurs sur ce point : « (q)uel que soit l’angle par lequel est abordée la question de la laïcité, il apparaît que les Français originaires d’Afrique et de Turquie adhèrent dans leur grande majorité au principe de laïcité. Cette adhésion à la laïcité est d’autant plus remarquable qu’elle ne diffère que fort peu du reste de la population, alors même que ces Français sont singulièrement attachés à la religion. Ainsi, l’équation « plus religieux = moins laïcs ne semble globalement pas fonctionner pour les musulmans français ». C’est précisément cette conclusion que les partisans d’une laïcité offensive ne peuvent ou ne veulent pas voir. Comme j’y reviendrai plus longuement, beaucoup en France estimaient en effet que l’intégration des populations venant de pays à majorité musulmane et de leurs descendants ne pourrait se faire qu’à condition que ces populations abandonnent leur pratique religieuse. Ils ne concevaient pas (et ne conçoivent toujours pas) qu’il soit possible de vivre normalement dans la société française tout en conservant une croyance, voire une pratique de l’islam, ce qui semble pourtant se faire dans la majorité des cas. J’ai d’ailleurs eu récemment l’occasion d’être témoin de l’expression publique d’un attachement très fort à la laïcité de la part de plusieurs milliers de Français musulmans, lors de la « marche contre l’islamophobie » qui s’est tenue à Paris le 10 novembre 2019. Contrairement à ce qui en a parfois été dit, et quoi que l’on pense de certains de ses organisateurs, cette marche a été l’occasion d’une démonstration massive de cet attachement. Cela s’est notamment manifesté par un grand nombre de pancartes allant dans ce sens, par le fait que l’un des chants les plus régulièrement repris par les manifestants était « laïcité on t’aime, tu dois nous protéger » et par les acclamations de la foule qui ont systématiquement accueilli les références aux vertus de la laïcité lors des prises de parole place de la Nations à la fin de la marche.

 Pas plus que la thèse selon laquelle les musulmans menaceraient majoritairement des valeurs françaises comme la laïcité, la thèse miroir selon laquelle les personnes rejetant l’islam le ferait au nom de ces valeurs ne trouve de confirmation dans les faits. Le rapport annuel de la CNCDH sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie est à cet égard très instructif. Dans la livraison de l’année 2017 de ce rapport qui sonde chaque année les Français sur les questions relatives au racisme et aux discriminations, les enquêteurs se sont précisément demandé si « l’aversion à l’islam est effectivement portée par l’attachement à des valeurs perçues comme menacées par la religion musulmane, en particulier le principe de laïcité, et les droits des femmes et des minorités sexuelles ». Pour ce faire, le degré d’« aversion à l’islam » a été croisé avec les réponses à « une question sur l’image de la laïcité («Le mot évoque-t-il pour vous quelque chose de positif ou de négatif ou ni l’un ni l’autre ? »), deux sur le rôle et les droits des femmes (« Les femmes sont faites avant tout pour faire des enfants et les élever » et « Rien ni personne ne devrait empêcher les femmes de s’habiller comme elles veulent») et une sur l’homosexualité (« L’homosexualité est une manière acceptable de vivre sa sexualité») ». Or, les résultats de cette expérience sont clairs : « sur les quatre indicateurs, les résultats vont dans le même sens, ils contredisent la thèse du conflit de valeurs comme ressort de l’islamo-phobie. Plus la personne est hostile à l’islam, moins elle est attachée au principe de laïcité, moins elle est encline à défendre les droits des femmes à s’habiller comme elles l’entendent ou à refuser le statut de femme au foyer, moins elle tend à trouver l’homosexualité acceptable. Autrement dit ces arguments, souvent avancés pour justifier le rejet des pratiques de l’islam, ne résistent pas à l’analyse, le ressort de ce rejet n’est ni un attachement plus marqué aux valeurs républicaines ni une défense de l’émancipation des femmes ou des minorités sexuelles »[55]. On a ici la confirmation que dans la majorité des cas, l’islamophobie n’est nullement motivée par la défense de valeurs républicaines essentielles et que, comme toutes les formes de racisme, elle se retrouve plus chez les « réactionnaires » que chez les « progressistes ». Quant à celles et ceux qui pensent sincèrement défendre ce type de valeurs en mettant constamment à l’index les musulmans visibles, et plus particulièrement les femmes voilées, ils ne mesurent manifestement pas de qui ils se font les alliés objectifs…

Un dernier argument, plus marginal mais qui gagne en importance, est parfois invoqué : celui selon lequel les Français issus de l’immigration post-coloniale, et notamment parmi eux les musulmans, seraient les « nouveaux antisémites ». Cette antienne a été récemment affirmée et diffusée par le « manifeste contre le nouvel antisémitisme » rédigé notamment par Philippe Val et signé par plus de deux-cent-cinquante personnalités aussi diverses que Manuel Valls, Alain Finkielkraut, Nicolas Sarkozy, Pascal Bruckner, Jean-Pierre Raffarin, Bernard-Henri Levy, Bernard Cazeneuve etc. Les auteurs de cette tribune réduisent en réalité quasi-exclusivement ce « nouvel antisémitisme » à ce qu’ils appellent explicitement l’« antisémitisme musulman », évoquent une « épuration ethnique à bas bruit » qui se déroulerait dans notre pays à l’encontre des juifs (en citant des chiffres totalement fantaisistes), dénoncent comme il se doit la « partie des élites françaises » qui considéreraient « la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – comme ‘l’expression d’une révolte sociale’ » et la « partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » et terminent en demandant très officiellement que certains versets du Coran soient « frappés d’obsolescence par les autorités théologiques »[56]. Un peu plus de deux ans auparavant, Georges Bensoussan (qui compte parmi les signataires de la tribune) avait exprimé à peu près la même idée, en encore plus clair, en déclarant au micro d’un Alain Finkielkraut impassible que « dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère »[57] (un propos qu’il a attribué fallacieusement au sociologue algérien Smain Laacher). Qu’il me soit tout d’abord permis de dire qu’étant moi-même juif et petit-fils de survivants de la Shoah, et comptant un certain nombre de jeunes musulman(e)s et/ou d’origine maghrébine dans mon entourage très proche, les bras me tombent devant ce type de divagation. S’il existe une épuration ethnique des juifs en France, elle doit se faire à si « bas bruit » que je ne m’en suis pas encore aperçu (bien qu’habitant moi-même depuis un peu plus d’un an dans un quartier populaire du nord-est de Paris), et si l’antisémitisme se transmet comme une maladie par le Coran et le lait des femmes « arabes », certains de mes proches ont dû être sevrés très tôt. Ceci pour ne rien dire sur l’ignorance crasse de la partie « théologique » du manifeste…

De manière plus objective et générale, ce type de position faisant des « jeunes de banlieues », des Arabes, des musulmans ou de la gauche antisioniste les principaux vecteurs de l’antisémitisme en France aujourd’hui ne semble nullement correspondre à la réalité. À cet égard, l’ouvrage précité de Sylvain Brouard et Vincent Tiberj (qui constitue à ma connaissance la seule étude quantitative existante sur la question) a le mérite de souligner l’existence d’un problème, tout en le ramenant à sa juste mesure. D’un côté, l’enquête relève que les préjugés antisémites sont effectivement plus présents dans l’échantillon constitué de Français d’origine maghrébine, subsaharienne et turque que dans l’échantillon témoin. De l’autre cependant, elle indique que les personnes adhérant à ce type de préjugés sont minoritaires au sein du premier échantillon, et ce quelque soit le pays d’origine des sondés[58]. Si la plus forte prégnance des préjugés dans le premier groupe pose évidemment question[59], les affirmations selon lesquelles les Arabes et/ou les musulmans de France seraient majoritairement antisémites - et a fortiori les analyses essentialisantes faisant de l’antisémitisme un trait consubstantiel aux Arabes et aux musulmans -, ne s’en trouvent pas moins invalidées.

Est également démentie par les faits l’idée selon laquelle le « nouvel antisémitisme » de gauche se dissimulant derrière l’antisionisme serait comparable, voire aurait succédé, au vieil antisémitisme français, comme le montre le rapport de la CNCDH, qui mesure aussi bien l’état des opinions antisémites que les opinions à l’égard d’Israël, et les compare. En effet, « (l)e premier constat est qu’une nette majorité (70 %) des répondants les plus à gauche, quelle que soit leur image d’Israël – positive, négative, ou indifférente -, a des scores insignifiants sur l’échelle d’antisémitisme, alors que la majorité des répondants les plus à droite a des scores moyens ou élevés (58 %) ». De plus, « comme les années précédentes, c’est chez les plus à droite que le double rejet des juifs et d’Israël est le plus fréquent, touchant un quart d’entre eux (24 % contre 16 % dans l’ensemble de l’échantillon) », tandis que « les très à gauche comptent le plus de non-antisémites mais critiques d’Israël (27% d’entre eux, contre 18% dans l’échantillon total) ». La conclusion est limpide : « les résultats de l’enquête nuancent donc la thèse d’un ‘nouvel antisémitisme’ sui generis chassant l’ancien. Les préjugés envers les juifs restent corrélés avec les autres formes de racisme dirigées contre les immigrés, les Maghrébins, les Arabes, les musulmans, les minorités quelles qu’elles soient (…). À la différence des actes antisémites, très liés, depuis le déclenchement de la Seconde Intifada, aux péripéties du conflit israélo-palestinien, les opinions restent structurées par les vieux stéréotypes liés au pouvoir, à l’argent, à la suspicion de double allégeance. Si une vision négative d’Israël est plus fréquente à l’extrême gauche (sympathisants de la gauche non socialiste, personnes se classant dans les deux premières cases de l’axe gauche droite), elle est presque aussi mauvaise à l’extrême droite (proches du FN et dans les deux dernières cases de l’axe gauche droite). Tandis qu’à l’extrême droite cette critique est fortement corrélée avec les préjugés antijuifs classiques, elle s’en dissocie nettement à l’extrême gauche » (mes italiques)[60].

Au terme de cette analyse, on peut donc raisonnablement conclure que ni l’égalité entre hommes et femmes, ni la défense de la laïcité, ni la lutte contre l’antisémitisme ne permettent de justifier l’hystérie française entourant les polémiques liées à l’islam. Bien au contraire, on peut faire l’hypothèse que ces valeurs essentielles sont détournées et instrumentalisées, consciemment ou non, pour masquer ce qui se joue réellement derrière ces polémiques, à savoir le refus de la visibilité de l’islam et des musulmans.

(Ce qui fera peut-être, un jour, l’objet d’une seconde partie…)

 

 

 

[1] J’entends par « intellectuels médiatiques » les auteurs qui, outre leur omniprésence dans les médias, ont pour spécificité de voir leur statut d’« intellectuel » reconnu beaucoup plus fortement dans le champ médiatique que dans les champs de production scientifique, philosophique, historique, littéraire, etc. Comme le disait Pierre Bourdieu dans les années 90, « ces écrivains pour non écrivains, philosophes pour non philosophes, et ainsi de suite, auront une cote télévision, un poids journalistique sans commune mesure avec leur poids spécifique dans leur univers spécifique » (Pierre BOURDIEU, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir éditions, 1996, p. 69). Pour une analyse toujours d’actualité de la consécration d’« intellectuels » par les médias, on pourra lire du même auteur « Le hit-parade des intellectuels français, ou qui sera juge de la légitimité des juges ? », Actes de la recherches en sciences sociales, vol. 52-53, juin 1984, pp. 95-100.

[2] Pierre BOURDIEU, Sur la télévision, op.cit., p. 11. Je ne peux m’empêcher de souligner le cas, exceptionnel à cet égard, de Michel Onfray qui, si j’ai bien compté et que sa bibliographie Wikipédia est à jour, a sorti pas moins de vingt-cinq livres depuis 2016… (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bibliographie_de_Michel_Onfray).

[3] Cette schizophrénie a récemment reçu une illustration particulièrement spectaculaire lorsqu’Eric Zemmour a, lors d’un discours fascisant prononcé dans le cadre de la récente « convention de la droite » organisée par l’entourage de Marion Maréchal, appelé l’auditoire à se libérer de ses « maîtres » au nombre desquels il a cité « les médias »… le tout en direct sur LCI, qui était en train de lui offrir une demi-heure de parole sans interruption et sans contradicteurs !

[4] Michel HOUELLEBECQ, Soumission, Flammarion, 2015.

[5] Le tout au micro d’Élisabeth Levy, autre star de la galaxie néo-réactionnaire dont le succès médiatique me semble l’un des plus difficile à comprendre. https://www.youtube.com/watch?v=86dAIFnrBOA

[6]Interview publiée sur le Figaro.fr le 29/09/21017: http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/09/29/31003-20170929ARTFIG00344-michel-onfray-michel-houellebecq-a-diagnostique-l-effondrement-spirituel-de-notre-epoque.php

[7] Ibid.

[8] V. Par exemple Chayma DRIRA, « L’islam imaginaire de Michel Houellebecq », Orient XXI, 24 juillet 2015. https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/l-islam-imaginaire-de-michel-houellebecq,0978

[10] https://www.youtube.com/watch?v=i3HdmePqlB4

[11] https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/05/14/polemique-sur-le-voile-d-une-responsable-de-l-unef-a-la-sorbonne_5298396_3224.html. Le Printemps Républicain en tant que tel, mouvement militant pour une vision extensive de la laïcité, fera ensuite le lien entre la présence de la jeune fille à l’UNEF et la supposée complaisance de ce syndicat avec les islamistes : https://twitter.com/printempsrepub/status/995702984234455040.

[12] https://www.lesinrocks.com/inrocks.tv/pour-marlene-schiappa-le-voile-de-la-responsable-de-lunef-est-une-marque-de-promotion-de-lislam-politique/

[13] https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/05/14/polemique-sur-le-voile-d-une-responsable-de-l-unef-a-la-sorbonne_5298396_3224.html.

[14] https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/gerard-collomb-face-a-jean-jacques-bourdin-en-direct-1074393.html

[15] Dans cette interview sur France Inter : https://www.youtube.com/watch?v=o5ttzXGKbSY. Notons que j’ai, semble-t-il, de la chance : cette règle immanente ne se vérifie étrangement pour aucun(e) musulman(e) de mon entourage... De là à estimer que le milieu social et familial, le niveau d’étude, l’âge etc. sont plus importants pour la détermination des choix de société d’un individu que son appartenance religieuse, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai pas, de peur d’être taxé d’angélisme sociologique

[16] Sur cet élément essentiel, v. la synthèse des sociologues Abdellali HAJJAT et Marwan MOHAMMED, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, 2013.

[17] Lévitique, chapitre 18, verset 22.

[18] CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2018, Paris, La documentation française, 2019, pp. 94-95. Disponible à cette adresse : https://www.cncdh.fr/sites/default/files/23072019_version_corrigee_rapport_racisme.pdf.

[19] IFOP, État des lieux des discriminations et des agressions envers les musulmans de France, 2019, accessible à cette adresse : https://jean-jaures.org/sites/default/files/redac/commun/productions/2019/1106/116663_presentation_ifop_dilcrah_2019.11.06.pdf.

[20] Claire ADIDA, David LAITIN et Marie-Anne VALFORT, Les Français musulmans sont-ils discriminés dans leur propre pays ? Une étude expérimentale sur le marché du travail, French American Foundation Report, 2010, disponible à cette adresse : http://marieannevalfort.com/wp-content/uploads/2017/05/FrenchAmericanFoundation2010_VALFORT.pdf.

[21] IFOP, État des lieux des discriminations et des agressions envers les musulmans de France, op. cit.

[22] Sur ce point, v. le rapport de la CNCDH, La lute contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, année 2017, Paris, La documentation Française, 2018, pp. 88-97.

[23] https://www.lesinrocks.com/inrocks.tv/pour-marlene-schiappa-le-voile-de-la-responsable-de-lunef-est-une-marque-de-promotion-de-lislam-politique/.

[24] Nilüfer GOLE, Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, Paris, La Découverte, 2015, pp. 175-178.

[25] Hourya BENTOUHAMI, « Phénoménologie politique du voile », Philosophiques, vol. 44(2), p. 273.

[26] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/06/16/31003-20170616ARTFIG00167-elisabeth-levy-les-femmes-sont-en-premiere-ligne-du-choc-des-civilisations.php. Notons que l’hypothèse exactement inverse est nettement plus probable : au vu de l’intensité et de la fréquence des polémiques sur le sujet, on ne peut échapper à l’impression que la focalisation sur le sort des femmes musulmanes en France a pour effet, sinon pour fonction, de ne pas se poser trop intensément la question du sexisme dans la société française dans son ensemble.

[27] https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/01/09/nous-defendons-une-liberte-d-importuner-indispensable-a-la-liberte-sexuelle_5239134_3232.html?

[28] https://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/11/21/balance-ton-porc-utilise-pour-noyer-le-poisson-de-l-islam-alain-finkielkraut-et-le-deni-de-realite_5218250_4355770.html?

[29] https://www.huffingtonpost.fr/caroline-fourest/interdiction-burkini-plage_b_11539556.html

[30] Ibid.

[31] Ce constat a reçu une confirmation proprement hallucinante postérieurement à la rédaction du présent texte. En effet, selon Libération, suite à l’agression verbale, le 11 octobre 2019, par un élu RN d’une femme portant le voile lors d’une sortie scolaire au conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, 85 débats sur le port du voile ont été diffusés en une semaine par les quatre principales chaines télévisées d’information en continue (ce qui en dit déjà assez long sur l’ampleur de l’obsession sur cette question). Toujours selon Libération, ces 85 débats ont occasionné 286 interventions. Le nombre de femmes portant le voile participant à ces débats s’élève quant à lui à… 0 ! https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/17/une-semaine-sur-les-chaines-d-info-85-debats-sur-le-voile-286-invitations-et-0-femme-voilee_1758162

[32] Sur ces questions, on peut par exemple lire Nilüfer GOLE, Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, op.cit., pp. 155-184, ou écouter cette passionnante interview de Faïza ZEROULA, journaliste à Médiapart et auteure d’un livre d’entretiens dans lequel elle interroge dix femmes portant ou ayant porté le voile sur les raisons de ce choix et ses conséquences. https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-d-islam/pourquoi-portent-elles-le-voile Pour ce que cela vaut, qu’il me soit permit de noter que ces constats sont corroborés par mon expérience avec les seules femmes françaises voilées (que je distingue évidemment des femmes que j’ai pu rencontrer en Iran ou en Palestine par exemple) avec qui j'ai réellement été en relation sur une longue période : une de mes étudiantes de l’Université Paris-Nanterre, qui s'offusquait de l'insuffisance des mesures visant à instaurer la parité en politique, et la major d’une promotion de mon ancien Master 2 en...  droits de l'homme et droit humanitaire. Bien entendu, je ne prétends pas que ceci serait représentatif de l'ensemble des femmes portant le voile en France. Ce que j'entends illustrer est que la réalité et les « profils » sont plus divers et complexes que ce que certains semblent supposer.

[33] V. IFOP, État des lieux des discriminations et des agressions envers les musulmans de France, op. cit. Selon cette étude, 42% des femmes portant souvent le voile ont été victimes d’une injure à raison de leur religion au moins une fois dans leur vie et 10% d’entre elles l’ont été d’une aggression physique pour la même raison. Sur ce point, v. également Abdellali HAJJAT et Marwan MOHAMMED, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », op.cit., pp. 27-29.

[34] Caroline Fourest a même expliqué très ouvertement, après avoir mis en doute le récit de deux femmes voilées agressées à Argenteuil en 2013, dans le plus pur style des négateurs de la parole des femmes victimes de viol (« elles n’ont pas porté plainte tout de suite », « leur récit a évolué»…), que « les femmes voilées ne sont pas attaquées en tant que femmes, mais en tant que musulmanes, c’est important de le préciser parce que du coup ça ne suppose pas (…) une solidarité spécifiquement féminine ou spécifiquement féministe ». (https://www.franceculture.fr/emissions/le-monde-selon-caroline-fourest/faut-il-etre-feministe-pour-denoncer-lagression-de-femmes ). Sachant que l’une des deux victimes dit avoir été traitée de « sale pute voilée » par ses agresseurs et que l’autre, après avoir signalé aux siens qu’elle était enceinte, a reçu un coup au ventre qui lui a fait perdre son enfant, on se demande ce qu’il faudrait qu’elles aient subi de supplémentaire pour pouvoir considérer qu’elles ont été agressées en tant que femmes… V. http://www.slate.fr/story/74663/argenteuil-femmes-voilees-agressions-tensions-municipales

 

[35] Sur ce sujet, v. Jean-Pierre SÉRÉNI, « Le Dévoilement des femmes musulmanes en Algérie. Un fantasme colonial », OrientXXI, 13 septembre 2016 (https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/le-devoilement-des-femmes-musulmanes-en-algerie,1466 ), et surtout le chapitre consacré à la question du voile et du dévoilement dans L’an V de la révolution algérienne de Frantz FANON.

[36] https://www.youtube.com/watch?v=zRwRmv6EkdY

[37] V. Raphaël LIOGIER, « Le mythe de l’invasion arabo-musulmane », Le monde diplomatique, mai 2014, https://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/LIOGIER/50422

[38] V. Julien SALINGUE, « Les obsessions islamiques de la presse magazine », Acrimed, 6 novembre 2012, https://www.acrimed.org/Les-obsessions-islamiques-de-la-presse-magazine

[39] V. par exemple : Raphaël LIOGIER, « Le mythe de l’invasion arabo-musulmane », op. cit.

[40] https://www.youtube.com/watch?v=i3HdmePqlB4.

[41] Farhad KHOSROKHAVAR, Le nouveau jihad en Occident, Paris, Robert Laffont, 2018, pp. 16-17.

[42] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/07/19/01016-20160719ARTFIG00171-attentat-de-nice-une-victime-sur-trois-etait-musulmane.php.

[43] https://www.marianne.net/societe/apres-lattentat-de-nice-la-double-peine-des-victimes-musulmanes.

[44] V., avant même les attentats de 2015, Romain SÈZE, « Condamnation des crimes perpétrés par l’État islamique par les leaders musulmans de France. De l’unanimisme aux débats », Observatoire Pharos, 2014. Précisons que les débats auxquels le titre de cet article fait référence ne porte pas sur le rejet des crimes de l’Etat islamique, mais sur l’opportunité, la nécessité et la légitimité d’une expression spécifiquement musulmane de ce rejet.

[45] Ibid., p. 3.

[46] https://www.courrierinternational.com/article/2013/03/26/des-bouddhistes-extremistes-attisent-la-haine-contre-les-musulmans.

[47] https://www.liberation.fr/planete/2015/08/02/juifs-ultras-le-peril-terroriste_1357892. Sur la légitimation religieuse de la violence, chez des juifs comme chez des musulmans, dans le cadre du conflit israélo-arabe, v. Alain DIECKOFF, « La mobilisation du religieux dans le conflit israélo-arabe», in Abdelwahab MEDDEB et Benjamin STORA, Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours, Paris, Albin Michel, pp.403-409.

[48] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/pourquoi-claude-sinke-a-cru-a-la-theorie-complotiste-d-un-incendie-criminel-a-notre-dame_2105322.html.

[49] http://videos.assemblee-nationale.fr/video.8204226_5d9ca9d57c415.commission-des-lois--m-christophe-castaner-ministre-de-l-interieur-8-octobre-2019.

[50] Pour une analyse juridique de ce phénomène, v. par exemple Stéphanie HENNETTE-VAUCHEZ, « Séparation, garantie, neutralité… Les multiples grammaires de la laïcité », Les nouveaux cahiers du Conseil constitutionnel, vol. 53(4), pp. 9-19. Pour une analyse sociologique de la construction, du développement et de la diffusion de cette « nouvelle laïcité », v. Abdellali HAJJAT et Marwan MOHAMMED, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », op. cit., pp. 143-160.

[51] Sylvain BROUARD et Vincent TIBERJ, Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque, Paris, Presses de Science Po, 2005.

[52] Ibid., pp. 34-35.

[53] Ibid., p. 35.

[54] Ibid., p. 37.

[55] CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2017, Paris, La documentation française, 2017, pp. 94-95. Disponible à cette adresse : https://www.cncdh.fr/sites/default/files/cncdh_rapport_2017_bat_basse_definition.pdf

[56] http://www.leparisien.fr/societe/manifeste-contre-le-nouvel-antisemitisme-21-04-2018-7676787.php

[57] https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/le-sens-de-la-republique

[58] Sylvain BROUARD et Vincent TIBERJ, Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque, op.cit., pp. 99-108.

[59] Qu’il me soit simplement permis de supposer que les réponses sont un peu plus compliquées que celles les plus souvent avancées. V. à ce titre l’analyse de l’historien Benjamin STORA : https://www.youtube.com/watch?v=7bPbLqc3NjU. Sans disposer à ce stade de données permettant de la valider empiriquement, j’ai par ailleurs du mal (au vu par exemple de l’évolution de certains membres de ma propre famille) à ne pas formuler l’hypothèse selon laquelle une enquête miroir risquerait fort de montrer également une surreprésentation des préjugés négatifs sur les « Arabes » et les musulmans chez les juifs de France. Autrement dit, le problème des tensions entre juifs et musulmans et/ou Arabes en France me paraît à la fois moins prégnant, plus complexe et moins unilatéral que ce qui en est dit.

[60] CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2017, op.cit., pp. 105-106.

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