Vaccins ARN, effets secondaires et surinterprétations infondées

Petit retour sur quelques affirmations sans aucune base empirique scientifiquement sérieuse exprimées par des "spécialistes" et des journalistes au sujet de l'absence de danger à moyen-long terme prétendument attestée des vaccins ARN.

Alors que la stratégie gouvernementale de vaccination massive de la population française est passée récemment de l’incitation à la coercition à peine déguisée et que les réfractaires - non forcément antivax ou vaccinosceptiques quoiqu’en dise la propagande journalistique - sont encore nombreux, des affirmations au sujet de la non dangerosité prétendument désormais  avérée des vaccins ARN - ceux-là qui sont massivement inoculés aux français et aux européens -, se basant sur l’histoire vaccinale mais dépourvues de la moindre robustesse scientifique, pleuvent de toutes parts, exprimées dans un premier temps par les «spécialistes» puis reprises mécaniquement et en chœur par les journalistes. Je démontrerai ici le manque de pertinence et de justesse de ces affirmations à ce jour - «à ce jour» car ces affirmations pourraient se révéler vraies dans un futur plus ou moins lointain -, en soulignant ce qui en est au fondement, à savoir un biais empirique béant qui engendre une surinterprétation grossière. Je me garderai donc d’opposer le moindre argument à ces affirmations. Je me garderai aussi d’exprimer mon opinion sur le degré de dangerosité des vaccins ARN. Mon propos se limitera uniquement à un jugement épistémologiquement fondé de ces affirmations. Armé d’un esprit scientifique un tant soit peu rigoureux et d’une probité intellectuelle, on espère ainsi faire un travail de fact-checking digne de ce nom qui sera utile à ceux qui, malgré les vents et marées actuels, ne veulent cesser de tempêter contre les absurdités quotidiennement énoncées un peu partout.

 

Florilège du type d’affirmations qui sera passé à la loupe épistémologique

Paul Offit, directeur du centre d’éducation aux vaccins de l’Hôpital pour enfants de Philadelphie : «Dans l’histoire des vaccins, les effets secondaires sont toujours apparus dans les deux mois suivant l’administration. Il n’y a pas d’effets à long terme lorsque vous constatez qu’un an, deux ans plus tard, votre enfant ou vous développez un problème qui n’a été détecté au départ. Cela n’est jamais arrivé.» (source)

Mathieu Molimard, professeur de pharmacologie : «Il n'y a AUCUN exemple de vaccin qui a induit des effets indésirables à long terme qui ne s'étaient pas manifestés dans les 2 mois après la vaccination» (source)

Marie-Paul Kienny, présidente du comité vaccin covid-19 : « On s'accorde à penser que des événements graves peuvent survenir jusqu'à six mois après une vaccination, et il peut exister des effets secondaires très rares que l'on ne verra pas tant qu'on n'aura pas vacciné un très grand nombre de personnes ». (source)

Grégory Rozière, journaliste au Huffington Post : «Si jamais des effets indésirables sont révélés dans le futur, ce sera certainement des problèmes qui ont eu lieu dans les 2 mois suivant l’injection, mais qui n’ont pas tout de suite été identifiés. Soit parce qu’ils sont très rares, peu graves et touchent des populations encore peu vaccinées.» (source)

Docteur Marty : « Jamais, dans l’histoire des vaccins, on n’a vu apparaître des effets secondaires au-delà de trois mois après l’injection ». (source)

 

Je pourrais poursuivre les citations de ce type longtemps mais je vais m’arrêter là. Le raisonnement qui sous-tend les affirmations présentées plus haut peut être résumé ainsi : L’histoire de la vaccination sur les humains est fournie. ==> Or, jamais à ce jour il n’y a eu de vaccin ayant provoqué des effets secondaires indésirables à moyen ou long terme plus de six mois après son inoculation. ==> On peut donc conclure sans risque de se tromper qu’il n’y a désormais plus aucun risque avec ces vaccins ARN, car l’on aurait déceler ces effets secondaires indésirables à moyen-long terme s’ils existaient puisque une partie significative des vaccinés l’est depuis au moins trois mois. 

Désormais, attaquons nous à juger de la pertinence scientifique d'un tel raisonnement.

 

Ce que l’histoire vaccinale dit et ce qu’elle ne nous dit pas (encore)

Prenons tout d’abord le temps de rappeler que la technologie ARN existe et continue d’être développée depuis plusieurs décennies, mais qu’aucun vaccin ARN n’a été testé de façon probante sur des humains avant la pandémie de la COVID-19. On a donc absolument aucun recul sur les vaccins ARN étant donné que cela implique de fait que des études sur les potentiels effets secondaires à moyen-long terme de cette technologie vaccinale n’ont pu être réalisées avant la pandémie. Rappelons que ces vaccins ARN sont précisément ceux qui sont les plus utilisés en France, et plus largement en Europe et dans le Monde.

 

Est-ce que les observations empiriques sur lesquelles se basent les affirmations citées plus haut sont conformes à la réalité historique ? Autrement dit, est-il factuellement vrai qu’à ce jour il n’y a pas eu un seul cas de vaccin pour lequel on aurait observé la présence d’effets secondaires à moyen-long terme plus de trois mois après que des études ou observations faites sur de grandes populations de vaccinés aient été réalisées ? Je ne le sais pas, je n’ai pas la compétence pour en juger. Je me permettrai cependant d’évoquer le cas du Dengvaxia, premier vaccin contre la grippe tropicale, élaboré par SANOFI il y a quelques années. La phase III de test avait été terminée fin 2014. Celle-ci regroupait quelques 40 000 individus (source). Un an plus tard, en fin d’année 2015, le vaccin obtenait une AMM conditionnelle dans certains pays, dont les Philippines. 10 mois après l’AMM conditionnelle, SANOFI a pris la parole en urgence - suivi de l’OMS - pour indiquer que ses études complémentaires semblaient indiquer que le vaccin présentait des risques notables pour des catégories de population et/ou sous des conditions bien particulières, en particulier les enfants non encore touchés par le virus (source). Plusieurs centaines d’enfants philippins sont au final morts, et cela est imputable au vaccin (source). Je ne sais pas s’il y a eu des cas de mort survenue plus de trois mois après l'administration du vaccin, mais on en vient tout de même à se demander comment cela a été possible. Les essais de phase III concernaient pourtant plusieurs dizaines de milliers de personnes, et les participants ont continué à être suivi longitudinalement pendant plusieurs années avant l’AMM conditionnelle. Alors comment se fait-il que ces risques n’aient pas été décelés avant l’AMM conditionnelle ? Est-ce simplement que ces 40 000 participants ne constituaient pas une population suffisamment importante pour découvrir ces risques, que cela n’était possible qu’en observant a minima des centaines de milliers de personnes et non seulement quelques dizaines ? Ou bien est-ce une simple exception à la règle ? Je laisserai ces questions en suspens, ne pouvant y répondre.

 

Mais admettons tout de même que cette base empirique soit concordante avec la réalité historique. Est-ce scientifiquement fondé d’affirmer à partir de celle-ci la non dangerosité des vaccins ARN à moyen-long terme ? Non, pour la simple et bonne raison que cette base empirique ne comprend que des vaccins d’un autre type (vaccins «classiques» à virus inactivé et vaccin à virus vivant atténué) que les vaccins ARN. Ce que permet éventuellement d’affirmer de façon scientifiquement fondé l’histoire vaccinale, c’est que les deux types de vaccins autres que les vaccins de type ARN - et seulement ceux-là ! - peuvent attester de leur non dangerosité après deux à six mois d’observation sur des populations d’étude importantes. Rien ne permet d’affirmer que, dans le cas des vaccins ARN,  il suffit  de trois mois d’observation sur une population nombreuse pour attester de leur non dangerosité, de la non apparition d’effets secondaires indésirables à moyen-long terme leur étant imputables.

Ces spécialistes ne font une analyse interprétative basée que sur l’histoire de vaccins qui sont d’un type différent (vaccins «classiques» à virus inactivé et vaccins à virus vivant atténué) que celui utilisé massivement actuellement (vaccins de type ARN). Mais on ne peut pas transposer mécaniquement (ce n’est pas épistémologiquement pertinent, il faut être un tant soit peu sérieux et rigoureux intellectuellement) les observations faites à propos d’un type de vaccin particulier à des vaccins d’un autre type pour lequel il n’existe pas, à ce jour, d’études sur les effets secondaires à moyen-long terme qu’il peut potentiellement engendrer. A technologies vaccinales différentes doivent être associées des observations différentes : il n’est pas scientifique de préjuger que ce qui est observable sur une technologie vaccinale bien particulière sera forcément observable sur une autre technologie vaccinale. Cela peut être le cas, mais rien ne permet d’affirmer que cela est vrai au sujet des vaccins ARN, en tous les cas à ce jour. Le futur nous rendra certainement un peu moins ignorant sur le sujet,  pour le moment tenons-nous en à ce qu’il est scientifiquement fondé d’affirmer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.