L'homme qui avait choisi d'avorter

Aujourd’hui, moyens de contraceptions et méthodes d’IVG sont entrés dans la vie courante, dans la société occidentale en tous cas. En tant que femmes, il nous est demandé de gérer notre fécondité comme si ce paramètre était une donnée mécanique.

 © Ilah Khlum © Ilah Khlum
Aujourd’hui, moyens de contraceptions et méthodes d’IVG sont entrés dans la vie courante, dans la société occidentale en tous cas. 

En tant que femmes, il nous est demandé de gérer notre fécondité comme si ce paramètre était une donnée mécanique. Nous devons nous débrouiller, avec notre corps, nos hormones, nos cycles, nos ovulations spontanées, nos règles et absences de règles, nos oublis de pilule, quand celle-ci ne nous rend pas malade, nos stérilets qui parfois nous font faux bond, nos réactions allergiques aux produits spermicides ou autres gels dont sont recouverts les préservatifs, et j’en passe, tout ça pour ne pas "tomber" enceinte quand ce n’est pas le moment, tout en étant disponible pour une sexualité insouciante, et enfin, être disponible pour la reproduction quand c’est le moment. Le moment pour qui et selon quels critères ? Apparemment pas les nôtres en tant que femmes ni ceux de nos corps. 

Nous sommes par ailleurs invitées à nous reproduire quoi qu’il arrive, car parmi les croyances ancrées dans notre société, et la vision largement véhiculée du couple, être mère biologique d’un enfant est une partie indissociable de notre être, et difficile pour nous de parvenir à séparer notre véritable désir de l’injonction sociétale véhiculée par à peu près toutes les représentations auxquelles nous sommes exposées depuis l'enfance. Nous subissons de ce fait des injonctions paradoxales sur ce sujet de la reproduction et de l’enfantement.  

J’ai personnellement vécu le fait de devenir enceinte, alors même que j’utilisais un moyen de contraception, de l’homme avec qui j’étais en couple, et que celui-ci me force la main pour que j’avorte.

La trentaine tous les deux, amoureux, ayant pour ma part déjà vécu des IVG auparavant, j’ai envisagé de garder l’enfant, jugeant que nous avions tout pour devenir des parents suffisamment bons. C’est alors que j’ai dû faire face à une réaction totalement inattendue et extrêmement violente de la part de mon compagnon qui s’est mis dans tous ses états, hurlant, jetant des choses au sol, jusqu’à me balancer, en me regardant droit dans les yeux, d’un ton froid et contrôlé : « Si tu gardes cet enfant, je m’en occuperai, mais je te haïrais. » Terrifiée, amoureuse, confuse, ne souhaitant pas être haïe ni élever seule un enfant, j’ai cédé, j’ai consenti à avorter. Et je suis restée dans cette relation, meurtrie, blessée dans mon corps et mon estime de moi, incapable de prendre la décision d'en sortir car nourrie de toutes ces belles idées selon lesquelles une relation demande du travail, de savoir pardonner.

Plus d’un an après cet événement, renommé avec insignifiance par mon compagnon, « l’épisode de l’avortement », alors même que je me trouvais toujours dans cet état de souffrance intérieure, je me suis entendue dire par cet homme qu’il « avait choisi d’avorter ».                                  

Il a dit : J’AI CHOISI D’AVORTER.

Le simple fait que cet homme se permette de parler de cette manière de mon corps, MON CORPS, m’a donné envie de hurler de rage et de douleur, pour moi, mon corps, ma vie, et la vie de toutes ces autres femmes dont le corps est désapproprié, réifié, récupéré. Et pourtant, il avait raison, il avait choisi, j'avais consenti. 

Quelles que soient les raisons pour lesquelles un homme ne souhaite pas devenir père (et je ne questionne pas le fait que l’on puisse en tant que couple et personne se poser ces questions), il est inadmissible que quelqu’un, un homme en l’occurrence, puisse se penser en droit de décider de quelque chose qui se passe dans le corps d’autrui. Je crois que quelque chose est pourri dans le fait de penser l’avortement comme une solution automatique, anodine, sans conséquences, sans impact sur la femme qui le vit, et relevant du choix de l’homme. Cela me dérange que dans l’esprit d’un homme l’idée que sa compagne avorte soit une décision équivalente à celle d'acheter ou pas un canapé d'angle. Comme si il s'agissait d'un caprice, "une chose futile dont les femmes ont le secret". C’est ce que j’ai vécu. J’étais dans une relation d’emprise sans en avoir conscience. Mon compagnon n'avait rien d'un monstre. Il était sympathique, voulait me faire plaisir de bien des manières, et se pensait comme quelqu'un de bienveillant. Et pourtant, il était lui-même bien plus porteur d'une virilité violente qu'il ne se doutait. J'ai bien sûr fait passer avant moi et mes propres besoins cet autre, immature et incapable d'assumer ses responsabilités. Je dis bien sûr car c'est un schéma que j'ai hérité de ma mère et d’autres femmes, des films et des histoires dont j’ai été bercé, et de tout un système qui prône l'effacement des femmes au profit des intérêts des hommes, système justement nommé patriarcal. Quelle déception à chaque fois que je réalise que l'apprentissage que j'ai reçu depuis la plus tendre enfance de la soumission continue d'être présent dans ma vie, malgré toute l'énergie investie dans le travail d'émancipation que je mène depuis presque 10 ans. Et pourtant, grâce à tous les témoignages qui ces jours-ci sont partagés sur les réseaux sociaux, je me rappelle que je ne suis pas faible, ce n'est pas moi qui ai échoué à être à la hauteur de mes propres exigences, mais il s'agit de quelque chose qui me dépasse largement et que je ne peux continuer de me culpabiliser parce que je n'ai pas réussi, cette fois-là et d'autres, à me révolter et à dire non. Non, je ne suis pas d’accord. Non, je ne veux pas. Non, tu n’as pas le droit de me traiter comme cela. Non, tes besoins ne sont pas plus importants que les miens. Non, tes hurlements et autres stratégies de domination ne me feront pas changer d'avis. NON. 

Pour en revenir au sujet de la reproduction, tout se passe aujourd’hui comme si l’enfantement était un processus tout à fait rationnel, que l’on planifie dans les moindres détails. Bien sûr le fait de ne pas être désiré pour un.e enfant peut être un traumatisme, je ne remets pas cela en cause (encore que l’on puisse être très heureux d’avoir un.e enfant que l’on n’a pas désiré dans un premier temps). Mais il y a toujours une part d’imprévisible dans l’acte sexuel. Aucune méthode de contraception n’est fiable à 100%. Un homme devrait avoir conscience que tout acte sexuel est potentiellement un acte de reproduction et que cela est à prendre en compte. Aux hommes de prendre leurs responsabilités sur cette question de la reproduction. Or tout se passe ici comme si l’éducation avait été remplacée par la technique : la technique est là, tout va bien, pas ou plus besoin de se poser de questions sur les éventuelles conséquences de nos actions et sur la manière de les prévenir ! Une fois qu’une femme découvre qu’elle est enceinte, et dans le cas où elle choisit d’avorter, la décision est impliquante pour la femme qui le vit, qu’elle n’ait aucun doute ou qu'elle se sente ambivalente quant au choix de l’IVG, elle portera cet évènement, cette décision, tout au long de sa vie. 

Et les femmes (occidentales) nous retrouvons à faire face à une vision du monde dé-biologisée qui nous fait passer pour des tyrans si nous choisissons de ne pas avorter alors que c’est le souhait de l’homme, et également dans la situation inverse si nous choisissons d’avorter alors que l’homme ne le souhaite pas. Nous sommes coincées entre notre corps physique, biologique, vivant, la rationalisation de notre corps-reproducteur via l’utilisation d’artefacts nous permettant de soi-disant le contrôler, et nous ordonnant de le contrôler, et des morales pro-vie culpabilisantes, réductrices et aliénantes. Cette fonction reproductrice dont nous sommes garantes nous place en tant que femme face à une injonction contradictoire, très puissante et invalidante, entre l'obligation de reproduire et celle de faire comme si de rien n'était.

Je crois vraiment qu’il y a dans notre société une perte, un appauvrissement, en lien avec les rythmes de la vie, indissociables du champ biologique. Le corps des femmes est rythmé très fortement par la biologie et si nous vivons connectées à ce corps qui est perpétuellement engagé dans un cycle changeant très rapidement, nous ressentons un décalage énorme avec la société rationnelle et une certaine vision masculine qui pense le monde en terme d’efficacité et d’optimisation. Mon rythme est différent en fonction de mon cycle. Ma vie est rythmée, cadencée, par mes cycles d’Être Femme, et pour autant, cela ne me résume pas en tant que femme. Mais c'est une partie qui me constitue que j'aimerais pouvoir accueillir sans avoir peur d'y être réduite, et surtout, que personne ne s'arroge le droit de me dire quoi faire avec ce corps qui est le mien. Mon corps est mon temple. Comment se comporte-t-on dans un tel lieu ? Avec respect, révérence, comme un invité.

Ilah Khlum

 

 

 

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