Numérique et «culture du viol»: régulons l’accès des jeunes aux objets connectés

Si l’affaire Weinstein aux États-Unis, puis le témoignage d’Adèle Haenel en France, ont mis en lumière les violences faites aux femmes, la «culture du viol» persiste dans notre société et se trouve en partie véhiculée, voire amplifiée, par le réseau Internet. Nous appelons à une réflexion autour d’une limite d’âge pour l’accès des jeunes aux objets connectés, loin du dogme d’un numérique progressiste voire éducatif.

Par Karine Mauvilly, Noria Belgherri et Sabine Duflo

Il est temps de s’alarmer du sexisme et de la violence véhiculées par Internet chez les enfants et les adolescents. Parallèlement au mouvement #Metoo, au décompte des féminicides et aux mesures pro-égalité dans la culture, les filles continuent à subir une violence à bas bruit, dans les cours d’école, au collège et au lycée, où persiste et s’impose une « culture du viol » véhiculée en partie par des sites de porno en streaming, des jeux vidéos violents et des influenceurs web largement ignorés des hautes sphères culturelles.

Par « culture du viol1», il faut comprendre un ensemble de comportements et de pensées réflexes qui maintiennent des rapports de domination entre hommes et femmes. C’est une multitude d’actes et de paroles entretenant la croyance que le consentement féminin plein et entier n’est pas si indispensable que cela.

« La culture du viol, c’est quand 25 % des Français pensent que les femmes ne savent pas vraiment ce qu’elles veulent, quand 20 % pensent qu’une femme qui dit non pense souvent oui (...). C’est quand on excuse les violeurs par une maladie mentale ([en réalité] cela concerne moins de 7 % d’entre eux) ou par le concept très flou de misère sexuelle ( [alors que] 89 % auraient eu des rapports sexuels consentis au moins deux fois par semaine avant leur incarcération). C’est quand on affirme que les hommes ont des besoins irrépressibles, et que les victimes l’auraient "cherché" 2 ».

C’est, encore trop souvent, l’impunité des agresseurs ; c’est la croyance persistante qu’il existe un « devoir conjugal » dans le mariage ; c’est la permanence dans les programmes scolaires d’œuvres présentant les femmes comme faibles, les hommes comme conquérants, et l’érotisation presque systématique de la prédation sexuelle dans les bande-dessinées3.

Cette culture plonge loin ses racines. Nous sommes bien conscientes que les violences sexuelles sont multifactorielles et que « la confrontation aux écrans » ou même « le porno sur Internet » ne sont pas les causes premières de la violence genrée. Ces violences existaient avant l’essor de l’industrie pornographique – qui en serait plutôt une émanation – et avant l’arrivée massive des écrans dans la vie des jeunes ! Mais cela ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur le rôle que les réseaux sociaux et des images violentes facilement accessibles peuvent jouer dans la production/reproduction de rapports de genres inégalitaires.

Évoquons tout de suite la question des films X accessibles gratuitement sur des sites de streaming. Se battre contre la culture du viol est une question trop importante pour déresponsabiliser la société dans son ensemble en désignant le porno comme seul responsable. A vrai dire, nous ne saurions même pas affirmer avec certitude que le porno est un amplificateur de violences, car scientifiquement, il est très difficile d’établir des causalités dans ce domaine4. Mais certains éléments sont avérés. Dans beaucoup de vidéos, seul le visage des femmes est visible, l’identité des performeurs hommes étant préservée. Selon les études considérées, entre 37 % et 88 % des scènes porno mainstream contiennent des actes d’agression physique, le plus souvent envers des femmes, le scénario suggérant que la personne concernée est volontaire pour cela5. Le préservatif n’est utilisé que dans 2 à 3 % des scènes porno hétérosexuelles, et dans 78 % des scènes homosexuelles. Des études menées auprès d’un public homosexuel ont montré que le visionnage fréquent d’une pratique sans préservatif influence le comportement dans la vie réelle.

On sait aussi que l’âge moyen du premier rapport ne bouge pas, mais que les pratiques sexuelles ont évolué, marquées par la banalisation de pratiques violentes, de pratiques peu plébiscitées par les femmes et de pratiques genrées aliénantes, tant pour les femmes (épilation intégrale, lingerie, recours à la chirurgie de la vulve) que pour les hommes (prise de viagra, de stéroïdes anabolisants).

Le temps où le porno était tenu à distance sur des chaînes payantes cryptées, à un horaire tardif, est révolu. Les plateformes PornHub, YouPorn, Pornhunter ou XVideos sont accessibles 24h / 24, sans abonnement. Attendre davantage d’études sur l’impact du porno, c’est laisser le champ libre à des vendeurs d’images trash qui profitent de la peur du moralisme pour envahir les imaginaires, et exploiter des humains6. La réalisatrice Ovidie demande que l’on applique à ces plateformes les règles de protection des mineurs qui valent à la télévision, à savoir l’article 227-24 du Code pénal interdisant de diffuser du porno accessible aux mineurs7.

« Ce qui m'étonne, c'est que depuis dix ans, des sites de streaming peuvent en toute impunité enfreindre cette loi en combinant gratuité et accessibilité à n'importe quelle personne, y compris mineure. Une dizaine de ces sites sont responsables de 95 % de la consommation de porno dans le monde. Malgré tout, on fait semblant de ne pas les voir. Il faut une approche pragmatique de la question, sans panique morale, et sans s’égarer dans des considérations subjectives pour savoir si le porno, c’est bien ou pas bien. Le grand débat, aujourd'hui, est simplement de comprendre pourquoi on n'applique pas la loi...8»

Cette question nous semble tout à fait juste, mais allons plus loin. Qu’est-ce qui permet l’accès des mineur.es aux images pornographiques ? Le non-blocage des sites, certainement, mais aussi la possession par les mineur.es de terminaux d’accès aux images.

Des années 1970 aux années 2000, on ne misait pas uniquement sur le cryptage des chaînes X pour en limiter l’accès aux jeunes : on misait aussi sur un accès limité des jeunes à l’écran de télévision. Il était rare, pour une question budgétaire mais aussi éducative, que les enfants et adolescents aient une télé dans leur chambre. Cette situation a changé. Le flux d’images est accessible depuis les chambres des jeunes où traînent tablettes, téléphones et ordinateurs, sans même besoin d’aller « regarder la télé en douce » ou de se passer des cassettes VHS entre copains.

Ovidie estime que les filtres de contrôle parentaux sur les ordinateurs sont totalement inutiles puisque l’accès au porno se fait principalement par les smartphones :

« Quoi que vous fassiez, ils verront du porno ! À partir de là, je pense qu'il y a une double action à mener. Il faut bloquer les sites qui ne sont pas en règle avec la protection des mineurs. Mais en parallèle, il faut aussi faire le pari de la confiance et de la discussion avec les gamins, plutôt que de les fliquer ou de regarder l'historique de navigation qu'ils auront de toute façon effacé.9 »

Nous proposons encore une autre voie : s’interroger sur la pertinence d’un accès précoce des jeunes aux objets connectés eux-mêmes. En d’autres termes, ne pas seulement agir sur la disponibilité du contenu, mais sur la disponibilité des objets donnant accès au contenu.

Aujourd’hui ce sont 92 % des jeunes de 12 à 18 ans qui sont équipés d’un smartphone, et le taux d’équipement des 8-12 ans augmente sans cesse. On trouve des ordinateurs et des tablettes dans les chambres d’enfants, parfois des télévisions et des consoles de jeu. L’école fournit de plus en plus souvent des tablettes et encourage les élèves à se rendre sur Internet le soir après la classe pour faire leurs devoirs. Bien sûr, ils n’y font pas que leurs devoirs. Partage de vidéos potaches ou trash, échanges de sms et de « snaps », réseaux sociaux où les filles se font plus souvent insulter et mettre à l’écart que les garçons, jeux vidéos mettant en scène des femmes-objets... Au fond, tout cela aussi relève de la culture, mais laquelle ?

L’émission diffusée le dimanche soir sur Internet « Radio Sexe », créée par des testeurs de jeux vidéo, est suivie en direct par des milliers d’abonnés, puis reste consultable en ligne. L’animateur de prévention DrKapote, qui intervient dans les lycées depuis vingt ans, se désole du niveau de l’émission.

« Ces gamins élevés à GTA et à Pornhub10 exposent leur catalogue de fantasmes pour collégien, [ne faisant] que reproduire les vieilles recettes misogynes de [leurs] aînés », écrit-il. Il chronique ainsi l’émission désolante du 16 juin 2019 : « L’invité, le rappeur Alkpote, arbore un tee-shirt « sucepute », son fonds de commerce sur la Toile. (...) Planqué derrière ses verres fumés, [il] nous fait partager sa vision du consentement pour obtenir une fellation : « Tu pousses la tête de la meuf vers ton sexe. » Sur Radio Sexe, on peut faire la promo de la culture du viol sans se soucier du CSA puisqu’on est sur le Web 11».

L’animateur de prévention précise qu’il n’y a bien sûr pas de filles dans l’équipe de l’émission, « ce n’est pas le genre de la maison (...). Certaines se risquent à témoigner, mais elles sont systématiquement traitées de putes sur le live chat et " mansterruptées12" sur le plateau. »

Par une sorte de progressisme dévoyé, on associe jeunesse et numérique, numérique et progrès social, alors que les femmes sont particulièrement visées sur les réseaux et y subissent les mêmes violences qu’ailleurs – ou pire. Ce plateau d’émission 100 % masculin ne fait au fond que refléter la composition des médias traditionnels dont les directions restent majoritairement masculines. Alors que la presse se féminise (en 2015, sur 35 900 cartes de presse distribuées, 16 700 l’ont été à des femmes), les postes de rédacteur en chef, directeur éditorial ou directeur de la publication restent occupés à 90 % par des hommes13. Le Web adolescent mime une société adulte encore très loin du compte.

Dans cette société inégalitaire, quel rôle attribuer à Internet ? Miroir du genre ou amplificateur ?

Selon la sociologue Claire Balleys, les outils et espaces numériques produiraient trois effets sur les rapports sociaux genrés : reflet du genre / production du genre / outil de transgression du genre14. Certains et certaines vont préférer se focaliser sur le troisième effet : la transgression possible des stéréotypes par l’accès à des ressources innombrables renouvelant la question du genre. Nous pensons au contraire que le pouvoir transgressif d'Internet est beaucoup moins prégnant – touche beaucoup moins de personnes – que son pouvoir de renforcer et de produire le genre.

Signalons par exemple que 63 % des joueuses de jeux vidéos en ligne affirment avoir reçu des insultes genrées en cours de jeu ; que sur les sites de rencontre, 40% des femmes font l’objet de harcèlement sexuel, contre 17% des hommes ; que les journalistes femmes reçoivent 3 fois plus de messages insultants ou de menaces sur Twitter que leurs homologues masculins15. Au fond, Internet ne renvoie pas à la même expérience pour les hommes et pour les femmes. La domination masculine est en reconfiguration permanente. Internet est devenu un nouvel espace où cette domination peut s’exercer, avec une expression souvent décomplexée du fait de la possibilité d’anonymat.

La plupart des acteurs sociaux qui s’intéressent à l’interaction jeunesse/numérique refusent de noircir le tableau et continuent à présenter Internet comme cette source de liens et de savoirs inespérée, certes non exempte de désagréments et de dérives – le fameux slogan « ne diabolisons pas ! ». L’étude Cybersexisme chez les adolescent.e.s16, menée en 2016 auprès de 1127 collégien.nes de région parisienne, nous apprend que 13 % des filles déclarent avoir été victimes d’une rumeur sur un réseau social (contre 6 % des garçons), 20 % des filles ont été insultées en ligne sur leur apparence physique, contre 13 % des garçons, qui font davantage l’objet d’insultes homophobes. Une fille sur six et un garçon sur dix ont reçu des « sextos » sans en avoir envie. Quant aux selfies, parfois intimes, réalisés sous la contrainte, ils ont concerné 4 % des filles et  1,4 % des garçons. Transgression du genre grâce à son petit smartphone, ou amplification des tendances ? Quel niveau de dommages collatéraux pouvons-nous accepter pour le gain de ce lieu d’expression ?

Le Centre Hubertine Auclert, qui a coordonné cette étude, analyse ainsi la situation :

Il y a « un gain de popularité pour les garçons par l’accumulation et le partage des photos de filles », et « une vigilance disproportionnée demandée aux filles », qui doivent être des « filles bien », c’est-à-dire ne pas avoir le type de sexualité conquérante qui, précisément, est attendue des garçons... En permettant « d’échanger des contenus surtout visuels, et de formuler des commentaires et appréciations sur ces contenus, [les réseaux sociaux] offrent des moyens pour encore davantage observer, juger, sexualiser, contrôler... le comportement des filles et des femmes. (...) Le cybersexisme réduit les filles à leur apparence physique et vise à contrôler leur sexualité tout en survalorisant la virilité et la sexualité des garçons17».

Cette inégalité genrée face aux outils numériques, certains y verront un simple effet pervers d’un Internet globalement positif et facteur de progrès – mais de progrès pour qui ? On ne peut nier que les prises de conscience « Balance ton porc » ou « Metoo » sont nées sur Internet, que les réseaux en ont permis la diffusion à large échelle et ont donné à beaucoup l’idée d’aller manifester. Mais des mouvements sociaux de grande ampleur sont nés par le passé sans la médiation d’Internet ! Les congés payés, le droit de vote pour les femmes, la légalisation de l’avortement, ont été obtenues sans le Web. Et jusqu’à preuve du contraire, Internet n’a pas encore réussi à enrayer le réchauffement climatique – il serait même plutôt en train de l’accélérer, du fait de l’augmentation des usages renforçant la demande en énergie18.

Il est certes socialement inconvenant de douter de la « digitalité naturelle » de la jeunesse. Les jeunes sont et doivent rester – des digital natives. Dire le contraire, c’est porter atteinte à l’économie et prendre le risque du passéisme. Mais il n’y a pas de natifs du digital, simplement une génération à qui l’on vend du digital depuis la naissance.

« J’ai le droit d’exister sans me faire fracasser par des débilos qui in fine doivent payer et comprendre leur bêtise », a récemment twitté une youtubeuse ayant subi des insultes liées à son poids19. On peut considérer qu’à 26 ans, c’est le choix de cette jeune femme d’interagir dans l’arène numérique (ce qui ne justifie en aucun cas les insultes reçues), mais à 10, 12 ou 14 ans, quand une enfant s’est vu offrir un smartphone, est-ce réellement son choix de s’exposer sur les réseaux et de subir le sexisme le plus crasse (ou l’homophobie, ou la grossophobie, ou le racisme) ? Ce qu’une adulte peut encaisser (et encore), une enfant en a-t-elle les moyens ? Faut-il apprendre à encaisser tôt ? Nous ne le pensons pas.

Voici une proposition qui s’éloigne des habituels appels à la vigilance pour les adultes et à la formation pour les jeunes : réfléchir collectivement à la fixation d’un âge légal pour l’accès des jeunes aux objets connectés.

La voie actuellement choisie par les pouvoirs publics est pour le moins déroutante. D’une part, un choix clair de numériser la jeunesse et l’école, en même temps que toute la société, sans poser de limite d’âge aux usages, ni bien sûr à la production globale. D’autre part, pour faire face aux problèmes qui ne manquent pas d’émerger, on organise la prévention (que nous appellerons plutôt la gestion des conséquences) par des cours d’éducation aux médias et à l’information (EMI), et l’appel permanent à la vigilance. Le discours officiel, soutenu par une Académie des sciences croissance-compatible, repose sur une logique équipement / traitement des conséquences, qui place l’économique avant l’humain.

Rapide exemple avec le Guide de prévention de la cyberviolence entre élèves, édité en 201520. Il commence par une page entière de promotion des « usages pédagogiques et éducatifs des médias numériques », puis constate que les jeunes ont plutôt des usages communicationnels et ludiques de ces mêmes médias (dommage) et que la cyberviolence existe. Sont alors proposées des solutions : informer les personnels sur les dérives, inviter les parents à la vigilance, conseiller les jeunes sur la bonne utilisation des réseaux et leur apprendre à signaler des abus. L’idée de dire aux jeunes que le numérique n’est pas de leur âge, n’est même pas évoquée.

L’argent public englouti dans la numérisation de l’École (1 milliard d’euros sur trois ans de la part de l’État français de 2015 à 2018, s’ajoutant aux dépenses engagées par les départements et les régions) aurait pu être investi, par exemple, dans la médecine scolaire, aujourd’hui sinistrée, et la mise en œuvre d’une politique de prévention des violences faites aux enfants, de la maternelle au lycée. Qu’a fait l’État de sa mission de protection de l’enfance ? Comment se fait-il que tout le travail de protection et de mise en garde soit supporté par les familles ?

Les parents sont aujourd’hui face à ce choix cornélien : brimer ou « vigiler ». Soient ils endossent le rôle de Supers Méchants brimant leurs enfants en les privant d’un objet banalisé, soit ils cèdent au discours lénifiant sur le digital, achètent les doses, et doivent alors devenir Supers Éducateurs, à l’aise pour informer, parler, débriefer des images inappropriées vues trop tôt. Nous refusons d’être placées face à cette exigence de brimade ou de vigilance. Nous ne sommes pas les agents de sécurité de Snapchat, Pornhub et Fortnite, chargées de réparer les pots cassés. Nous appelons à une autre attitude face aux objets connectés : un refus collectif et politique de les laisser envahir l’enfance.

Concrètement, la fixation d’un âge légal pour l’accès des jeunes aux objets connectés signifierait une interdiction de vente des smartphones, tablettes, ordinateurs et jouets connectés aux jeunes de moins de 15 ou 16 ans par exemple. La détermination de cet âge minimal est un choix à faire démocratiquement. La fin du collège a une certaine logique pour laisser l’adolescent.e terminer sa scolarité obligatoire tranquillement, loin de l’injonction numérique. La majorité civile (18 ans en France) a également sa propre logique, puisqu’elle correspond à une responsabilité pénale pleine et entière. Un âge minimal n’empêche pas de commencer à informer, mais sans fournir d’objets connectés personnels.

La mesure semble outrancière ? Il existe pourtant un âge minimal pour pouvoir acheter du tabac, de l’alcool, des jeux à gratter. Pourquoi ? Parce que ces substances ou activités sont considérées par la société comme dangereuses ou addictives. Les écrans et applis créent chez les utilisateurs une dépendance proche de celle que peuvent provoquer des substances ingérées. Le « circuit de la récompense » est perturbé par des notifications qui arrivent de façon aléatoire, les besoins en dopamine ne cessent d’augmenter, la connexion suivante devient vite une nécessité. La réaction violente au retrait même temporaire du téléphone s’apparente au type de réaction qui caractérise l’addiction à une substance.

Mise en danger d’autrui, risque d’addiction, dangers pour la santé21 : tout y est dans la pratique juvénile du numérique, mais on continue à y voir « le moyen de communiquer des jeunes, que voulez-vous ».

Bien sûr, un âge légal n’empêcherait pas les parents d’acheter des objets connectés à leurs enfants – c’est déjà la pratique actuelle – cependant il est très différent d’acheter aux jeunes des objets recommandés par la société et des objets interdits ou fortement déconseillés. Actuellement les parents peuvent acheter des jeux de hasard ou des bouteilles d’alcool à leurs enfants, ou même un petit paquet de cigarettes, pourquoi pas, mais ils n’en ont pas l’idée parce que ces produits sont collectivement considérés comme néfastes pour les moins de 18 ans22. Une limite d’âge officielle affichée dans les commerces a un impact réel sur les pratiques d’achat.

La prise de conscience sur le mauvais ménage entre adolescence et numérique est en train d’avoir lieu.

L’usage des téléphones portables a été interdit dans les écoles et les collèges, une interdiction qui s’étend à tous les terminaux électroniques personnels (tablette, montre connectée)23. La loi permet même d’appliquer cette interdiction au lycée, au choix de chaque établissement, et cela « pendant le temps scolaire et périscolaire et durant toutes les activités scolaires organisées en dehors de l’école ou de l’établissement »24. Il y a donc une connaissance de l’incompatibilité entre travail scolaire, vie d’élève et objets connectés. Pense-t- on que cette incompatibilité s’arrête une fois franchie la porte de l’école ? Pourquoi l’École, qui a banni les téléphones de son enceinte, ne va pas jusqu’à en suggérer l’interdiction à la maison ? Le Guide de prévention de la cyberviolence évacue rapidement la question de l’interdiction dans un encadré :

« Focus. Les études montrent que l’interdiction de ces moyens de communication est inefficace. Il est préférable d’accompagner et de former les élèves dans leurs usages des médias sociaux, plutôt que de les interdire. » (Guide de prévention de la cyberviolence entre élèves)

Deux études sont citées en référence : « Smith et al., 2008 ; Steffgen, 2010 ». « Smith et al., 2008 » renvoie à une étude publiée dans le Journal of Child Psychology and Psychiatry, comparant le cyberharcèlement au harcèlement traditionnel25. Elle indique que le cyberharcèlement de type appels téléphoniques et messages écrits a un impact comparable au harcèlement traditionnel, alors que l’envoi de photos et vidéos a un impact plus négatif sur les personnes harcelées. En aucune manière l’étude ne traite de la question de l'interdiction des moyens de communication. Quant à « Steffgen, 2010 », s’agit-il d’un article de Georges Steffgen sur la violence dans les écoles luxembourgeoises ? La référence est difficile à trouver, l’article est en allemand et il date de 201026. Comment des études de 2008 et 2010 pourraient-elles traiter de la question de l’interdiction, alors que le smartphone n’est apparu qu’en 2007 ? Ses impacts sur la jeunesse n’étaient pas encore bien connus. Les simples dates de ces études montrent qu’il s’agit de fausses références visant à donner un lustre de scientificité à une idéologie de l’équipement.

Quelques questions : Pourquoi faut-il absolument que nos enfants reçoivent des cadeaux connectés, parfois même avant de savoir lire ? Pourquoi faut-il qu’ils découvrent leurs premières images pornographiques en moyenne entre 9 et 11 ans ? Pourquoi faut-il que leurs problèmes relationnels à l’école les suivent à la maison ? Pourquoi offrons-nous à des jeunes des objets à travers lesquels ils peuvent facilement se faire insulter, la probabilité que cela arrive augmentant s’ils sont des filles ? Il nous semble que tous les combats pour les femmes sont vains si l’on ne traite pas ce problème culturel de l’accès aux écrans.

La « culture du viol » doit être attaquée par tous les fronts. Le numérique est l’un de ces fronts, c’est loin d’être le seul, mais il devient plus important à mesure que la vie se transfère sur écran. D’autant que le projet de 5G annonce une explosion dramatique des usages vidéo. La « vigilance » va devoir redoubler – vigilance des parents, des femmes, des filles. Or nous ne voulons pas être vigilant.es, nous voulons être tranquilles. La vigilance numérique est un marché florissant proposant formations, fire-wall, anti-virus et contrôles parentaux pour le plus grand bonheur de l’industrie numérique.

Il est temps de poser sur la table les avantages, inconvénients, risques et coûts cachés de la numérisation de la vie, en particulier celle des jeunes. Nous proposons que les objets connectés soient largement placés hors du champ de l’enfance. Anachronisme ou responsabilité ? Chacun jugera.


Les Autrices :

Karine Mauvilly. Essayiste, ex-enseignante en histoire-géographie, autrice de Cyberminimalisme, face au tout-numérique, reconquérir du temps, de la liberté et du bien-être (Seuil Anthropocène, 2019) et Le Désastre de l’école numérique, plaidoyer pour une école sans écrans, avec Philippe Bihouix (Seuil, 2016).

Noria Belgherri. Militante égalitariste, professionnelle engagée depuis seize ans dans la prévention des conduites à risque chez les jeunes.

Sabine Duflo. Psychologue clinicienne, ex-enseignante en philosophie, fondatrice du CoSE (Collectif de professionnels de l'enfance informant sur la surexposition aux écrans), auteure de Quand les écrans deviennent neurotoxiques, protégeons le cerveau de nos enfants (Marabout, 2018).

 

Notes :

1  Noémie Renard, En finir avec la culture du viol, Les Petits Matins, 2018. 


2  Maïa Mazaurette, « La culture du viol, un concept pour en finir avec notre fatalisme », fr, 18 mars 2018, 
chroniquant l’essai de Noémie Renard. 


3  Merci à Maëlle Leroy, libraire de bande-dessinée à la boutique Momie Chambéry, pour ses précisions sur ce sujet. 


4  D’une part, parce qu’il est éthiquement difficile d’interroger les adolescent.es sur ce sujet et d’obtenir l’accord parental ; d’autre part, parce que la mesure du bien-être est très subjective, donc difficile à évaluer ; enfin parce que le visionnage de pornographie est devenu si courant, aux États-Unis en particulier, que les chercheurs et chercheuses ont du mal à trouver des groupes contrôle ne regardant pas de pornographie... 


5  Pour une revue de la littérature scientifique sur les impacts de la pornographie sur la violence genrée, la santé et le bien-être sexuels, voir Megan S.C. Lim, Lise R. Carrotte, Margaret E. Hellard, « The impact of pornography on gender-based violence, sexuel health and well-being : what do we know ? », J Epidemiol Community Health, 28 mai 2015. Les chiffres indiqués dans ce paragraphe sont issus de cet article. 


6  L’industrie du porno pèse plusieurs milliards de dollars. Elle exploite une population précarisée qui est non seulement à haut-risque pour la contraction de MST, mais souffre aussi d’autres affections physiques et mentales peu connues du grand public (Kluger, 2014, Annales de dermatologie et de vénérologie). 


7  Ovidie, A un clic du pire, La protection des mineurs à l’épreuve d’Internet, éd. Anne Carrière, 2018. 


8  Ovidie, interviewée par Thomas Mahler, « Quoi que vous fassiez, vos enfants verrons du porno ! », fr, 23 février 2018.

9  Ovidie, cit.

10  GTA : le jeu vidéo Grand Theft Auto ; Pornhub : une plateforme de vidéos porno en streaming. 


11  Dr Kpote, « Radio Sexe : Ni queue ni tête », chronique, Causette, 24 septembre 2019. 


12  Interrompues par un homme. 


13  Tribune de Marie-Christine Lipani, « Médias : où sont les femmes ? », publiée le 4 janvier 2017 sur fr.

14  Claire Balleys, Grandir entre adolescents, A l’école et sur Internet, Société, 2015. 


15  Chiffres issus du Centre Hubertine Auclert, Cybersexisme, Comprendre pour prévenir et agir, support de formation, 
janvier 2019, diapo n°16. 


16  Cybersexisme chez les adolescent.e.s, une étude sociologique dans les établissements scolaires franciliens, 
coordonnée par le Centre Hubertine Auclert et réalisée par l’Observatoire Universitaire International d’Éducation et Prévention (OUIEP) de l’Université Paris Est Créteil, 2016 


17  Centre Hubertine Auclert, Cybersexisme, Comprendre pour prévenir et agir, op. cit., diapos n°28 et 36. 


18  Cécile Diguet, Fanny Lopez (dir.), L’impact spatial et énergétique des data centers sur les territoires, Rapport 
Ademe, 2019. 


19  Rapporté par Ludovic Jaccard, « Elle ne se laissera pas faire », 20 minutes Lausanne, vendredi 22 nov. 2019, p.13. 


20 Voir www.nonauharcelement.education.gouv.fr

21  Parmi les effets constatés sur la santé : retards de développement chez les tous petits confrontés aux écrans, dette de sommeil des adolescents connectés, augmentation de la prévalence de la myopie, effets controversés des ondes sur les tissus humains, manque d’exercice physique ayant un impact sur la santé cardiovasculaire. 


22  Le Congrès américain vient même de relever l'âge minimal pour acheter du tabac et des cigarettes électroniques de 18 à 21 ans, alignant ces produits sur l'alcool, face à une « épidémie » de cigarettes électroniques à l’université et à des suspicions de risques sanitaires. 


23  Article 511-5 du Code de l'éducation. 


24  « Interdiction du téléphone portable dans les écoles et les collèges », information du 29/08/2019 sur 
gouv.fr. 


25  Peter K. Smith, Jess Mahdavi, Manuel Carvalho, Sonja Fisher, Shanette Russell, Neil Tippett, « Cyberbullying: its 
nature and impact in secondary school pupils », Journal of Child Psychology and Psychiatry, avril 2008, 49:4, pp 376–385. 


26 Steffgen, G. (2010). Aktuelle Befunde zur Gewalt und Gewaltprävention an Luxemburger Schulen. Jugend mit und ohne Gewalt. Wie gewalttätig ist unsere Jugend, 73-86. Merci à Aurélien Graton pour la recherche de ces références.

 

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