De la manière de tabasser sa femme au XXIeme siècle

Morceau méthodique de franchise odieuse

             "Sauvons celles qui sont encore vivantes": l'appel des 88 initié par Muriel Robin confirme, s'il en était encore besoin, que les violences conjugales physiques demeurent dans la France d'aujourd'hui un véritable fléau. Fléau d'autant plus scandaleux que la France du XXIeme siècle offre à ses citoyens cogneurs une technique de violence autrement plus propre, puissante et efficace: le divorce.  

 

             La violence conjugale classique, entendue comme violence physique, est encore vivace. L'objection est donc légitime: "Pourquoi changer de violence alors que tout va bien ?". En apparence, effectivement, la France constitue une zone assez tranquille: des pratiques sociales à la politique de l'Administration en passant par la Justice, rien ne semble menacer fondamentalement l'art du tabassage. Statistiquement, les 123 mortes et autres 225 000 frappées recensées par l'appel des 88 confirment que la violence conjugale est une pratique familiale portée par une communauté considérable, volontaire, dynamique et déterminée; l'esprit du temps en matière de plaidoirie, de pensée juridique et de droit rendu aboutit, in fine, à ce que le préjudice du comportement violent porte systématiquement sur la victime; les administrations offrent enfin par leur admirable incompétence à agir comme à réfléchir une bienveillante protection, qu'elles savent agrémenter de quelques instants de franche rigolade, sans doute pour galvaniser et réconforter les quelques cogneurs qui auraient un coup de mou ou quelques doutes. Comment ne pas se sentir regonflé à bloc quand un fonctionnaire du Ministère de la Justice annonce, sans ciller, que le dispositif de téléphone Grand Danger destiné à protéger la femme équipée contre les violences conjugales a parfaitement fonctionné, alors que la femme en question est au même moment, raide morte ?

 

 

             Mais le changement est nécessaire. Parce que les temps évoluent, lentement mais surement, sous une triple poussée de la modernité: aversion pour la violence quand elle est physique, mobilisation pour la cause des femmes, judiciarisation de la société enfin. Inutile d'aller plus loin, tous les cogneurs l'auront compris, l'affaire est grave, puisque leur pratique se trouve pile au carrefour de tous les comportements condamnés ou menacés. La violence conjugale autrefois décontractée et tranquille se fait inquiète. Il faut donc changer. 

             Il ne s'agit pas d'abolir la violence: dans une société française attachée à la démocratie par le consensus, il serait inutile de sombrer dans un tel radicalisme, source de tensions, de violences même. Non, il s'agit de la transformer. Pour reprendre Muriel Robin, il faut se soigner. Non pas de la violence dans l'absolu, mais de sa seule déclinaison physique, pour lui préférer ses aspects psychologiques et financiers qui demeurent en France sous le radar des institutions étatiques, associatives et médiatiques. Renoncer à la violence physique et immédiate peut sembler un acte difficile, mais l'auteur de ces lignes voudrait faire prendre conscience qu'il existe un art de la violence encore plus efficace et sophistiqué, civilisé, accessible facilement en se conformant à une logique qui peut sembler contre-intuitive: alors que la violence est toujours assimilée à une attitude marginale de rupture avec l'Etat, il est au contraire possible de penser et trouver, par une adhésion complète aux normes et pratiques sociales légales et légitimes, une source de violence efficace. En un mot, il existe une manière de pratiquer une violence moderne contre la femme moderne GRACE à la société moderne. 

 

             Le moyen mis par la société moderne à disposition du cogneur se nomme le divorce. Entendu comme système judiciaire et juridique intégré, avec ses normes, ses acteurs, ses rouages, ses coutumes, ses mentalités, il constitue le sanctuaire le plus solide et inexpugnable pour l'amateur de violence conjugale, qui ne trouvera plus d'autres limites à ses actes que ses seules capacité financières pour les soutenir. Cinq points forts doivent tout particulièrement retenir l'attention des amateurs de violence conjugale indécis.

Premier point positif: le divorce fait dans la violence psychologique et pécuniaire. Pas de coup physique. Et dans la société actuelle, pas de violence physique, pas de trace. Pas de trace, pas de support médiatique. Donc nul moyen pour provoquer et soutenir l'indignation ou la mobilisation des individus, des associations ou des intellectuels. Les faits sont là: les cabinets d'avocats et les couloirs des Palais de Justice sont pleins à ras bord des cadavres et des râles de femmes, avec ou sans enfants, en phase d'exécution lente ou déjà achevées. Et pourtant, rien ne filtre. Preuve de l'efficacité et de l'intérêt du système pour l'homme qui veut fracasser ou liquider avec discrétion.

Second point positif, le business model du divorce en France: dans une société où les gens ont d'autant plus de facilité à se mobiliser que les enjeux ne menacent personne, le recours au divorce garantit que la violence qui y est exercée n'est pas susceptible d'être remise en cause. Dénoncer la violence physique faite aux femmes ne coûte rien et suscite donc la sympathie de tous, mais qui serait assez téméraire pour remettre en cause le divorce qui dans ses modalités actuelles constitue une des sources de revenus les plus considérables de l'ensemble de l'écosystème judiciaire ? Miser sur la violence par le droit, c'est donc opter pour la financiarisation de la violence, investir sur du long terme stable avec des intérêts garantis sur 15 ans, au moins. Qui pourrait espérer aussi bien avec la violence physique ? 

Troisième point positif, la mise à distance. Un homme qui cogne physiquement s'implique, prend le risque terrible de subir un préjudice psychologique; l'homme qui choisit la violence par la Justice délègue et paye pour une exécution qui se fait à distance. C'est un bouleversement de paradigme: abandon de l'exercice solitaire, direct et personnel de la violence, pour la distanciation de l'acte grâce au recours à un complexe dont l'efficacité repose sur une intermédiation prédatrice de dépeçage progressif  (avocat, notaires, huissiers). Alors qu'une femme cognée physiquement ne profitait qu'à un seul homme, grâce au divorce, elle fait le bonheur de plusieurs. 

Quatrième point positif, le juge. En plus de pouvoir s'abriter derrière un système économique dont la femme frappée est le carburant, le cogneur peut compter sur la philosophie du droit s'appliquant aux juges. Inamovibles, souverains, non contrôlés, non contrôlables, ils aident le cogneur de diverses manières, par leurs actions omises ou accomplies: en n'appliquant pas tout le droit, ce qui vous permet d'être de la plus parfaite mauvaise foi et doit vous inciter à tromper sa religion à coups de dossiers incomplets, de pièces de dossier inventées, trafiquées, non communiquées; en recourant enfin au jugement à double fond. La méthode est simple: il s'agit de correctement mobiliser les moyens de droit, tout en les vidant de leur substance quand arrive le moment de leur donner une réalité quantifiable financièrement. Victoire du droit, défaite des comptes: la femme est victorieuse en apparence, mais se voit attribuée une somme à ce point dérisoire qu'elle est accablée même dans la victoire qui s'avère plus terrible encore que le renoncement à toute poursuite judiciaire.

Cinquième point positif: les avocats. De la manière d'utiliser les manoeuvres dilatoires aux astuces pour organiser une faillite frauduleuse, ils sont toujours d'une aide précieuse.

Nous aimerions enfin attirer tout spécialement l'attention des hommes violents sur l'intérêt que constitue, dans le catalogue des moyens efficaces et séduisants que nous venons d'esquisser, LE moyen le plus performant pour briser un conjoint (à noter que plus la femme est en situation financière tendue avec enfants à charge, plus l'effet est garanti): le refus de payer les pensions alimentaires. Véritable sport national français, accepté par l'Etat, parfois sanctionné au terme de procédures incertaines, méandreuses et coûteuses qui achèvent de fracasser financièrement une femme, le non paiement s'affirme comma une valeur sûre. 

 

             En conclusion, il faut inviter le gouvernement Macron et les professionnels du droit à oeuvrer conjointement pour lutter contre la violence physique: en vantant les mérites des archaïsmes et des défaillances systémiques de l'Etat de droit, en sensibilisant les adeptes de la violence physiques sur les avantages incomparables que présente la violence par divorce, en misant sur la séduction par intérêt bien compris et arbitrage coûts-bénéfices en lieu et place d'une répression par règles morales imposées, il est tout à fait possible de lutter avec succès contre le fléau des violences conjugales non rentables. 

 

 

 

 

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