DROGUES : DE L’ANOMIE* AU LAXISME**

Fin 1970, la France était encore en prise avec une jeunesse tumultueuse. Sous prétexte d’en venir à bout, le gouvernement de l’époque choisi d’adopter, sans le moindre débat, une des loi désormais les plus controversée du Droit pénal. La prohibition était née avec la promesse d’un monde idéal, sans drogues.

Le trafic était alors principalement l’apanage de quelques voyageurs contrebandiers. La production circonscrite dans des régions d’Asie, d’Orient ou d’Amérique Latine et dans le cadre d’un usage traditionnel parfaitement intégré.

C’était sans compter sur une demande sans cesse croissante que seul le marché noir se devait satisfaire.

Incités par la loi, les usagers s’en firent les représentants commerciaux jouant de prosélytisme afin d’assurer leur propre consommation. Mafias et autres réseaux criminels ne tardèrent pas à s’accaparer un marché qu’ils ne cessèrent de faire fructifier en dépit d’une répression impitoyable. Du moins le pensait-on, car en coulisse, services secrets et autres mercenaires d’États, s’employaient à instrumentaliser l’importation de stupéfiants en une géopolitique des plus douteuse. Ainsi vit-on se répandre les substances les plus dangereuses dans des populations déjà fortement précarisées…

Présentées désormais comme un fléau en une propagande éhontée, les drogues s’avérèrent alors un excellent prétexte pour exercer le contrôle sur certains individus et quartiers.

Dans les années 1990, tandis que le sida et l’hépatite sévissaient parmi les usagers de drogues par voie intraveineuse, les partisans de la répression s’opposaient frontalement au principe de réduction des risques suggérant l’échange des seringues et le développement de programmes de substitution. Le comportement irrémédiablement suicidaire des « toxicomanes » était leur argument. La suite démontra le contraire par un changement radical des pratiques avec une responsabilisation des usagers et une chute spectaculaire des contaminations. Il fallut tout de même l’opiniâtreté de professionnels de la santé et le courage politique des ministres concernées pour que s’imposent ces dispositifs.

Un demi-siècle plus tard, ce sont les mêmes personnes qui dénoncent l’insécurité que leurs lois, décrets et mesures n’ont fait que renforcer. En choisissant d’abandonner aux réseaux criminels la production, importation et vente des drogues, nos dirigeants ont sciemment permis à ces derniers de se développer jusqu’à leur permettre, par une corruption quasi institutionnalisée, de prendre le contrôle de quartiers, de villes et parfois même de pays entiers.

En dépit d’innombrables gesticulations politico-médiatiques se répétant le plus souvent selon un calendrier électoral, la situation n’en fini pas de s’aggraver. Les réseaux criminels s’emploient à se restructurer au fur et à mesure des interventions policières, déclenchant ça et là, de violents règlements de compte dont les habitants des quartiers populaires font généralement les frais. Dans les pays producteurs, les paysans se voient placés sous le joug de milices paramilitaires, de réseaux terroristes ou mafieux et des guérillas populaires sont elles-mêmes amenées à participer aux trafics.

Des voix cependant s’appliquent à dénoncer les innombrables méfaits de la prohibition. Spécialistes du Droit, de la santé ou de l’économie, sociologues, policiers et ex-policiers, associations d’usagers aussi,  tentent d’alerter une population délibérément manipulée. Il s’avère cependant que de récentes enquêtes révèlent une évolution de l’opinion publique, laquelle remettrait en cause les principes même du « tout-répressif ».

Qu’à cela ne tienne, nos responsables politiques demeurent arcboutés sur leurs positions en dépit des bouleversements législatifs opérés par de plus en plus de pays – notamment en Amérique du Nord qui vit apparaître la prohibition dès les années 1920 – et dont on mesure déjà la réussite.

Ce sont à plus de caméras de surveillance, plus de policiers et de magistrats et bientôt peut-être à l’armée que l’État fait appel pour répondre aux conséquences désastreuses de sa politique. Décidés à ne pas céder le moindre euros, les réseaux criminels n’hésiteront certainement pas à défendre leurs territoires coûte que coûte. C’est alors à une véritable guerre urbaine que nous assisterons si tant est qu’elle n’ait déjà commencé…

Il existe pourtant une solution simple et pragmatique : reprendre le contrôle de la production et de la vente des drogues. Assécher ainsi le marché noir et restaurer l’autorité des services sociaux et sanitaires dans le cadre d’une politique des drogues rationnelle. Un choix somme toute raisonnable mais demandant un courage politique indéfectible peu fréquent dans le personnel politique…

Légalisés, les stupéfiants ne seront plus que des produits de consommation réservés aux personnes majeurs, disponibles en des lieux précis et des modalités différentes selon chacun. Leur qualité sera éprouvée afin de garantir la sécurité sanitaire de leurs amateurs. Les conflits commerciaux se résoudront désormais comme il se doit devant des tribunaux. Les usages problématiques pourront être appréhendés sereinement à l’issue d’une décriminalisation de l’usage incitant à la tolérance et au respect des libertés individuelles.

Les taxes prélevées sur les ventes pourront désormais servir à alimenter des programmes sociaux au service de la population. Les acteurs de la filière, principalement celle du « chanvre récréatif », devront être, s’ils le souhaitent, intégrés au marché désormais légal. Des licences d’exploitation leur seraient alors accordées.

Dans nos régions, des sites de productions locales verraient le jour. Les producteurs historiques – les cannabiculteurs – seraient à leur tour associés avec l’attribution de licences comme toute production agricole. Des AOC pourraient voir le jour, garantissant une biodiversité de la plante et une culture biologique en plein champ fortement encouragée à contrario d’une production en intérieur particulièrement énergivore. 

Ne doutons pas que de telles mesures susciteront les pires réactions. Notamment de la part des lobbys sécuritaires emmenés par les syndicats majoritaires de policiers motivés par de multiples conflits d’intérêts. Il faudra bien pourtant que la question des drogues revienne aux autorités sanitaires et que le ministère de l’Intérieur s’applique désormais à appliquer le Droit plutôt qu’à le commenter.

Le laxisme n’est pas l’anomie que nous connaissons aujourd’hui. Il est au contraire l’expression d’une volonté de maîtrise d’un phénomène intrinsèquement lié à la condition humaine et qu’aucune morale, qu’aucun interdit ne peut juguler, mais que la société se doit de gérer au mieux en veillant au respect de chacun.

Les drogues ne doivent plus être l’instrument des démagogues ni sujet à des discours sécuritaires stigmatisants et anxiogènes. Aucune plante ne doit être illégale. Nous devons dès à présent nous en accommoder.

Fédération des CIRC

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* absence d’organisation ou de loi
** doctrine morale, théologique tendant à supprimer les interdits

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