Les cheveux, c'est prise de tête !

Faisant l’objet de nombreuses interrogations ou revendications, les cheveux crépus ne reflètent pas seulement une texture de cheveux, mais incluent le corps tout entier du porteur. Les femmes afro-américaines, de part le contexte sociale dans lequel elles grandissent, sont formatés à correspondre à un modèle de beauté occidentale, qui dénigre son type de cheveu.

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Un Genre de cheveu ?

Fait-on une différence entre les cheveux d’un homme et les cheveux d’une femme ? Deux choses en tout point semblables, comme les cheveux des hommes et des femmes, deviennent complètement distinctes, lorsqu'on leur donnent des attributs sociaux différents, comme par exemple en en faisant un élément définissant le beau et le laid.

Contrairement au corps, biologiquement distinct selon le sexe, les cheveux, de par leur construction socialement genrée, sont un outil esthétique particulièrement malléable, ce qui en fait un élément prépondérant dans le secteur de la beauté.

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« La beauté relève donc de normes sociales , qui s'imposent à une collectivité par le biais d'un dispositif qui fait intervenir des déterminations d'ordre culturel, sociologique et psychologique .Plus généralement encore , l'esthétique est l'un des secteurs de la culture d'un pays à côté de l'économique , du politique, du juridique , du religieux, du technologique ,du scientifique ou du ludique » . Juliette Sméralda, Peau noire, cheveu crépu, histoire d'une aliénation, 2004, éd Jasar

Présentant la beauté comme une construction sociale, Mme Sméralda nous montre que notre perception de la beauté est façonnée par des “canons de beauté”, différents en fonction de la culture ou de l’époque. Souvent rattachée au statut social, une personne perçue comme belle, est synonyme de bonne santé, et véhicule une image de stabilité économique. L’obésité par exemple, à une certaine époque, renvoyait à l’opulence de nourriture, très attirante au moment où sévissait la famine. Le teint mat lui aussi, pouvait renvoyer à la classe prolétaire, stigmate d’un travail pénible en extérieur. Variant temporellement et géographiquement, la construction sociale du beau représente un statut social voulu. Une pub vous montrera une femme ayant des cheveux lisses, ayant une vie sociales active, aimée et respectée ce qui augmente son potentiel d’attractivité.

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La femme est femme par son corps, elle existe en tant que telle sur la scène publique alors que l'homme peut exister en dehors de son aspect physique. Par exemple, la beauté masculine est associée à l’idée de force, on retrouve le clivage sexe fort/ sexe faible, en défaveur du « beau sexe ». La beauté ne renvoie en effet pas aux même caractéristiques chez les deux sexes. Un homme considéré comme non-beau physiquement se verra élevé par d’autres qualités qui peuvent primer sur l’aspect physique. A contrario, même si l’on accorde à son homologue féminin des qualités comme le charisme ou l’intelligence, elle aura beaucoup de mal à faire oublier son aspect physique dans ses interactions quotidienne.

On enlève aux femmes la possession de leurs corps pour l’examiner sous toutes les coutures ; trop de hanches, trop de cellulite, pas assez grande, trop maigre. On se permet plus de détailler et de commenter la façon dont elles se parent, se coiffent et s’habillent. Le corps féminin est vu à la fois comme une arme et un objet de séduction et ses cheveux comme un outil. Quand on rencontre une personne pour la première fois, son apparence est l'un des premiers éléments pour la jauger et forcément tous les clichés ou préjugés que l’on a intégré vont faire leur travail en stéréotypant cette personne. Bien que certains stéréotypes aient été déconstruits au fil des années, ils restent néanmoins ancrés dans les représentations ou l’imaginaire collectif.ves , et ils façonnent notre manière d’interagir avec un certain physique ou style.. Donc quand on caractérise le cheveu, c'est le porteur que l'on juge.

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Capillairement parlant, les genres ne sont pas égaux. Comme pour le reste de leur aspect physique, une tolérance relative est accordée aux hommes. Le cheveu est un atout ou un défaut mais ne constitue pas un motif de rejet. Le cheveu féminin est soumis à des stigmatisations plus fortes (On attends de son corps qu’il représente une idée de séduction). Son cheveu doit donc correspondre à l’image construite d’une belle femme , mais pour cela il doit refléter les caractéristiques que l’on attend du genre féminin.

Le cas du cheveu crépu

Il y a un fantasme de “La Femme” idéal-typée sur le modèle occidentale, qui n’existe pas dans la réalité. Celle qui est à la fois inatteignable pour les hommes comme pour les femmes mais présentée comme une injonction esthétique donnée aux femmes.

Pour illustrer ces injonctions esthétiques soumises aux femmes, nous utiliserons le cas des cheveux crépus. Nous utiliserons ce cas, car c’est ce type de cheveu,que l’on va le plus fréquemment modifier dans sa texture et nous servira de levier pour montrer comment le cheveu peut s’incarner dans des questions politiques et identitaires.

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« Aujourd'hui plus de 70% des Afro-américaines portent les cheveux défrisés à froid ; plus de 20 % d'entre elles ont un curling et seulement 10% ont les cheveux défrisés à chaud ou les portent naturellement crépus ».Juliette Sméralda, Peau noire, cheveu crépu, histoire d'une aliénation, 2004, éd Jasar

Bien que l’on ne puisse pas exclure le goût ou la coquetterie, qui pousserait les femmes à changer la nature de leurs cheveux. Le nombre important de “défrisées”, laisse sous-entendre qu'il s'agit d'une expérience collectivement vécue par un grand nombre de femmes aux cheveux crépus, alors que ce phénomène ne se retrouve pas chez les femmes ayant naturellement une autre nature de cheveux.

Le défrisage consiste en l’application d’un produit chimique dans le but de raidir les cheveux de façon permanente. L’utilisation abusive dudit produit peut entraîner des complications, tels que des brûlures, de l'hypertension, du diabète et des cancers.Ce procédé est apparu aux Etats-Unis au début du XX siècle, sous l'impulsion d'une ancienne esclave Mme C.J Walker. L'esclavage et le déracinement qui va avec vont imposer à ses victimes un nouveau modèle esthétique perçu comme supérieur en tout point (capital culturel et économique plus élevé, élite de la hiérarchie sociale). Les esclaves n'ayant pas accès aux outils esthétiques nécessaires pour soigner leur apparence ni le temps pour prendre soin de leurs cheveux ils devaient cacher leur cheveux pour être présentables dans les maisons de maître. L’apparition du défrisage à chaud va devenir une révolution permettant de lisser ses cheveux et ainsi de leur donner un aspect plus "respectable". Mais le vrai changement s'opère avec l'arrivée du défrisage à froid, produit chimique à base de soude permettant de modifier définitivement la texture du cheveu crépu pour la rendre raide. On a commencé à associer le cheveu crépu à quelque chose de négatif, révélateur d'une infériorité sociale.

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Révolution :

Les cheveux crépus ont connu un nouveau souffle aux Etats-Unis dans les années 60, avec le mouvement des droits civiques , qui entraîne une ré-appropriation du cheveux crépu, pour le sortir de son carcan négatif et le transformer en un symbole identitaire ainsi qu’en objet de revendication politique. Les Black Panther laissaient pousser leurs cheveux crépus, tout comme des militantes telle que Angela Davis et Maya Angelou. Dans son autobiographie, Malcom X racontera sa première expérience du défrisage, la soude qui lui brûlait le crâne mais dont le résultat (lisse) soulageait toutes ses souffrances. Avec ses engagements politiques, il arrêtera de se défriser, jugeant cette pratique aliénante. Pendant cette période, porter ses cheveux crépus, était une manière d'affirmer son identité politique, mais aussi de revendiquer la fierté d’être.

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Un peu plus tard, dans les années 2000, le mouvement “nappy" (contraction des mots natural and happy ) replace le cheveu crépu au centre du débat. Le mouvement, cherche par “ritualisation” (nous y reviendrons), à diffuser un message d’acceptation de soi, en prônant les cheveux laissés au naturel. Tachant de remettre au goût du jour les coiffures traditionnelles africaines, comme les tresses ou les Locks, les “nappies”, dénoncent l’incivilité des autres au regard de leur coiffure, mettant en garde sur les attouchements capillaires des ignorants. Il ne faut pas oublier, que les cheveux, restent un élément du corps. Le retour au naturel, est donc ritualisé (fait par étapes). La première étape relève de la décision des défrisés, de revenir au naturel. La seconde étape, est appelée le “Big chop”, dans laquelle l’individu devra couper les cheveux chimiquement modifiés. Cette étape fut considérée, dans de nombreux témoignages, comme un choc. Les cheveux longs étant synonyme de féminité dans la société occidentale, les “nappy” se sentaient souvent “dé-féminisés”. Par la suite, la “nappy” perfectionnera sa formation, en apprenant comment s'occuper de ses cheveux naturels, mais recevra aussi des conseils pour les mettre en valeur et les assumer. Tout comme dans les années 60, le cheveu revendique toujours une identité.

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.« Dans ce déni d'identité à la couleur de peau s'ajoutent effectivement les cheveux crépus comme indice de laideur […] cette réalité, rappelle David Le Breton, n'est sans lien avec le fait que « nombre de femmes[...] portant les cheveux crépus se sentent diminuées et cherchent à les démêler en invoquant le prétexte qu'ils sont aussi plus facile à coiffer et à entretenir. Mais elles cèdent en fait le plus souvent à une injonction esthétique, elles écartent d'elles un jugement négatif associé à la laideur, à la négritude, à la pauvreté. ». Claudine Sagaert, Histoire de la laideur féminine, 2011, éd Image

Dans le défrisage, il y aussi un désir de donner une autre image que celle associée aux cheveux crépus. En plus de l'idée d'évitement des préjugés négatifs par la modification ou dissimulation de ses cheveux, on peut aussi se pencher sur la notion de contrôle de son apparence. Les cheveux crépus sont renvoyés au champ lexical de l’incontrôlable (sauvage, hors-norme), beaucoup de femmes ne savent pas quoi en faire, comment les faire tenir en place, comment s'en occuper.

Aujourd’hui on peut aussi trouver une troisième voie hors de ces mouvements, celle des femmes qui ne revendique rien de particulier par leur style capillaire , mais qui aujourd'hui sont plus ouvertes au naturel grâce à une meilleure visibilité des crépues.

Un des premiers constats que l'on peut faire, c'est la difficulté d'accès au produit de soins adaptés pour ces femmes, renforcé par des facteurs économiques ou géographiques. Le second, c’est qu’il y a une méconnaissance des ses propres cheveux. 
Les marques de soin bon marché que l'on peut trouver en grandes surfaces ont longtemps négligés cette nature capillaire, ce qui n'encourage pas les femmes à porter leurs cheveux naturels. Négligence supplémentaire par les professionnels de la coiffure, car ce n'est que depuis 2018, que les écoles de coiffure françaises commencent à former leurs élèves au textures frisés et crépus, ce qui signifie que pendant des années on a négligé tout un pan de la population qui était dans l'incapacité de trouver facilement un professionnel pour s’occuper de ses cheveux. En plus de cela s'ajoute les discriminations dans le monde professionnel sur le port de son cheveu naturel, des coiffures comme l'afro, les braids ou les locks sont encore jugés non-professionnel notamment dans les secteurs incluant de la représentation.

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Conclusion

Depuis quelques années on observe une vraie progression sur ces problèmes. Internet et la multiplication des réseaux de communication ont redonnés le pouvoir aux femmes. Bien que n'étant pas des professionnelles de la coiffure, elles vont pouvoir conseiller et aider des femmes comme elles, qui ne se retrouvent ni dans les salons de coiffure, ni dans les conseils beautés des magazines féminins. Des marques de cosmétiques grande surface prennent le pli en lançant des gammes de soin spécialement dédiées aux cheveux crépus ce qui permet aussi de montrer qu'il y a une réelle demande des consommateurs.Même dans des publicités qui n'ont de visu rien à voir avec le domaine de la beauté, on voit de plus en plus de textures crépues.

Vigilance tout de même sur les “fausses diversités” qui prétendent amener des profils différents mais qui restent en réalité cadrés par ce qui fait norme dans la beauté. Par exemple, afficher uniquement des femmes noires avec les cheveux “pas trop crépue” et la peau “pas trop foncée”, parfois même “blanchies” sur photoshop, et se prétendre acteur de la diversité, c’est risible. Il faut en finir avec les assignations esthétiques. La diversité des corps est importante parce qu'elle permet d'éloigner des préjugés associés à certains types ou coupes de cheveux. Tout comme la mise en avant de profils dans des secteurs où ils sont traditionnellement mis à l’écart. Attention, le but n'est pas de nier le droit à la différence mais de s'assurer que ce qui peut être perçu comme différent est parfois juste méconnu et surtout ne doit pas être un motif de discrimination.

Nous avons pris spécifiquement les cheveux crépus qui souffrent d’une double stigmatisation raciste et sexiste, mais c’est un principe valable pour tout type de cheveux, formes de corps ou style vestimentaire.

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