3 - Prendre l'argent là où il est

Troisième épisode du feuilleton social : où l'on se rend compte que, dans l'entre-soi des riches, l'argent ne suffit pas à faire partie du club. Encore faut-il pouvoir s'en passer.

Disclaimer

Ce roman est en partie inspiré de faits réels.
Toute personne qui s'y reconnaîtrait
ferait bien de s'interroger sur sa vie et son œuvre
plutôt que de m'intenter un procès.

 

3 - Prendre l'argent là où il est

Je me suis demandé alors si tout cela ne cachait pas autre chose, et j’avais bien raison. Je me souviens en avoir parlé avec Jean-Eudes Rivat. Lui aussi avait ressenti une gêne lors de ce dîner, sans pouvoir se l’expliquer. Il avait poussé la question un peu plus loin, un jour où il avait rencontré Caroline – il ouvrit alors des guillemets appuyés – « par hasard ». Après les formalités sociales d’usage, il avait replacé son invitation pour un week-end Relais & Châteaux. Caroline n’avait pas tergiversé cette fois-ci : elle n’était plus tenue par les conventions d’un dîner en ville, par la présence d’autres convives et potentiels clients, ni par un quelconque rang à tenir aux côtés de son époux. Là, lors de cette rencontre fortuite et face à cette invitation répétée elle avait ri de son insistance, et refusé. Jean-Eudes s’y attendait un peu et avait alors glissé :

— Si c’est juste une question d’argent, on peut s’arranger. Faire des économies, partager la chambre.

Caroline avait ri de nouveau, fait semblant de ne pas comprendre ce qui se passerait si les deux couples ne disposaient que d’une chambre. Comment s’y prendrait-on ? On dormirait à tour de rôle ?

— Mais non, vous m’avez très bien compris. Nous vous offrons le week-end, on partage tout, on couche, on s’éclate… enfin, vous voyez, quoi ! Et nous, pour vous soulager, nous assurons la partie financière, avec s’il le faut une petite gratification supplémentaire que vous saurez mériter, j’en suis certain.

— Ah, parce que vous êtes des libertins ? Comment on dit, déjà… des échangistes ?

— Et vous, vous êtes des putes ? Ne jouons pas sur les mots. J’ai envie d’essayer, de vous essayer, c’est tout. Et s’il faut payer, cela ne me gêne pas, comme je sens que cela ne vous gênera pas non plus. On cherchera à qualifier ce que nous avons fait plus tard. Ce que nous aurons fait, pas ce que nous sommes ou les étiquettes que les bien-pensants voudront nous accoler. Alors, qu’en pensez-vous ?

Rien. Caroline n’en pensait rien. Elle lui avait répondu que l’argent ou la morale n’avait pas grand-chose à voir là-dedans, mais que cela n’éveillait rien en elle. Pas de vibration, pas d’enthousiasme, pas d’envie. Il faudrait qu’elle en parle à son mari, bien sûr, mais pour l’instant, non. Jean-Eude en avait conclu que le couple avait eu quelques difficultés passagères – ce que tout le monde avait bientôt compris dans notre milieu – mais qu’ils n’étaient pas aux abois. Auraient-ils refusé cette opportunité, sinon ? Pour lui, et selon l’idée qu’il se fait des besoins des autres, l’argent se prend là où il est, sur l’oreiller s’il le faut, même au risque de griller une réputation. Quand je lui dis que les Bestin auraient en effet bien eu besoin de cet argent, il ne comprend pas.

Il n’y avait effectivement pas de morale dans cette histoire, mais la question d’argent allait provoquer bien plus qu’une coucherie tarifée. Intrigué par ce que je viens d’apprendre, et peut-être déjà en train d’envisager cette série d’articles à écrire, j’ai voulu en avoir le cœur net. Le mieux était de passer voir Bestin à son cabinet et à l’improviste, histoire de sonder l’état de son activité.

Quand j’arrive, Pierre est au téléphone avec un client. Je connais l’affaire de loin : Bestin a redressé toute une unité de production qui partait à la dérive – carnet de commande en chute libre, inefficacité managériale, contestation syndicale frisant le sabotage, déficit d’image – avec quelques solutions basiques mais surtout une implication personnelle sur le long terme et une démarche de concertation à tous les niveaux. Le résultat est devenu un cas d’école, surtout au vu de la stabilisation de la situation, six mois seulement après l’intervention. Réorganisée par les soins de ScanPerf, l’entreprise a retrouvé une productivité modèle et mérite de nouveau l’appellation de « centre de profit ». Selon les informations dont je dispose, le gestionnaire est déjà rentré dans ses frais. Pourtant, à ce que j’entends de la conversation téléphonique, je comprends que la facture de ScanPerf n’a pas encore été réglée.

— Quand comptez-vous me faire le virement, demande Pierre d’un air détaché.

En me voyant, il met son correspondant sur haut-parleur avec une légère grimace à mon intention. Il se propose peut-être de m’alimenter en ragots pour un entrefilet ou une brève dans les pages économiques du journal.

— Le virement, le virement, mais il a été fait, le virement ! dit une voix aussi vulgaire qu’agacée.

Pierre reste patient, courtois.

— Non, c’est ce que vous m’avez dit la semaine dernière, mais rien n’est passé. Il y a un problème avec la facture ?

Le type s’énerve.

— Votre facture, votre facture, arrêtez de parler de votre facture à tout bout de champ !

Il ajoute d’un ton persiflant qu’à force on va finir par croire que Bestin a besoin d’argent.

— Mais, j’ai justement besoin de cet argent, voyez-vous ?

C’est précisément ce qu’il ne faut pas dire, pas à un client. La réplique arrive, sismique.

— Ah, c’est dommage. On travaille sur la confiance, vous et moi. On travaille tous sur de la confiance, dans la région. Et un fournisseur qui manque d’argent, qui pleure pour une petite facture, ça n’inspire pas confiance. Pas vrai ? La confiance, c’est magique, c’est sacré, mais c’est fragile aussi. Ça se gagne goutte à goutte, mais ça se perd au litre. Faut rien faire qui la fasse fuir, vous me suivez ? Rien faire ou rien dire…

Pierre écarte le téléphone de son oreille. Il a un geste circulaire de la main, comme pour me signifier que ce moulin à paroles peut tourner longtemps, longtemps. Bon, donc le virement n’est pas parti, et il ne partira pas aujourd’hui. Pas de problème, je m’arrangerai. Le client ricane. Voilà, vous avez compris. Allez, mon comptable s’en occupera dès qu’il rentrera de vacances, ou de formation, je sais pas. En attendant, je vous remercie pour la restructuration de l’atelier, c’est du super boulot. Si, j’insiste. Là, des félicitations ça vaut pas un bon petit chèque, hein ?

— Eh bien… merci. Vraiment. Et je vous laisse voir avec votre comptable. Je vous fais confiance, quoi.

Le client raccroche sur un « c’est ça au revoir » tout sec et Pierre sourit. Me sourit-il parce que, pour lui, le compliment d’un client vaut effectivement un chèque auprès de la banque ? ScanPerf est dans le rouge, et depuis un moment. Cela, le sourire de Pierre ne me le dit pas mais je le sais. Au début, son conseiller – on ne dit plus employé dans la banque – lui ouvrait des lignes de crédit sans sourciller. Mais aujourd’hui il y a moins de clients, qui paient encore moins : les versements de plus en plus rares n’ont jamais couvert le négatif. Les intérêts grimpent. Le conseiller parle autour de lui, moi, j’écoute.

J’ai envie de dire que Pierre me sourit tristement. Le sourire d’un vaincu temporaire qui regarde avec une tendre ironie les ruines de ses succès passés et peine à y voir le terreau de son redressement futur. C’est ainsi que l’on se représente le capitaine d’industrie dont la hauteur de vue n’est pas atteinte par quelque revers de fortune. Mais Bestin est déjà descendu de ces altitudes supérieures. Il a l’air résigné, comme si tout lui échappait sans qu’il puisse envisager de faire quoi que ce soit. Sauf qu’il ne s’est pas du tout résigné, je le sais maintenant, nous le savons tous. Ce que nous ne savons pas, c’est pourquoi.

— Tu l’as entendu, me dit-il avec tristesse, on n’a pas confiance en quelqu’un de fauché ! Pas confiance en moi… Mais, c’est lui qui me doit de l’argent. C’est lui qui a plusieurs mois de retard. Si je pense comme lui, est-ce que je peux avoir confiance en lui, en quelqu’un qui ne paye pas ? Non, bien sûr. Mais ça n’a rien à voir, ma confiance en lui. J’aurais pu le lui dire et il m’aurait répondu « ah, mais c’est pas pareil, ça n’a rien à voir monsieur Bestin ». Il m’aurait dit « c’est moi, c’est le client qui doit avoir confiance. L’inverse, on s’en fout », voilà ce qu’il m’aurait dit. Et avec ses propres clients c’est sans doute pareil. Ils ont confiance en lui, mais que lui ait confiance en eux, ils s’en foutent. C’est comme ça que ça marche. La confiance, ça va dans un sens, et dans l’autre sens on appelle ça du respect. Il doit avoir confiance en moi, et lui je dois le respecter…

Pierre se lève, il gesticule dans son bureau, au risque de se cogner à une étagère. « Du respect ! Tu vois ce que c’est dans la bouche d’un type comme lui ? Un client mérite le respect, de droit divin. Par exemple, s’il trouve que je lui manque de respect, avec mon insistance déplacée sur ma facture à payer, il va me menacer de prendre le téléphone et de dire à tous ses collègues du Centre des Jeunes Dirigeants que mon cabinet est fragile, que je n’ai pas les reins solides… Et il ne le fera pas par mesure de rétorsion, non. Il sera énervé, c’est certain, mais il y croira aussi, à tout ce qu’il dira sur moi. Il sera persuadé de rendre service à ses collègues, voire à ses concurrents. Ils sont tous plus ou moins collègues dans la région. Être le premier à pouvoir prévenir les copains de golf que tel fournisseur n’est pas fiable, les inciter à se prémunir d’un risque indécelable… Chez eux, cela vaut un adoubement. Son ticket d’entrée pour le club très fermé des conseillers avisés. Il ne fera pas ça par méchanceté, juste par intérêt. Par intérêt… »

Pierre me regarde, effondré maintenant. Il est fini, il le sait. Réclamer le simple paiement d’une facture en retard va faire de lui un pestiféré économique. On ne prête qu’aux riches, on ne s’associe qu’au succès. Comment pourra-t-il convaincre de sa compétence, de sa capacité à rendre plus efficace l’organisation d’une entreprise, si lui-même ne peut même pas faire face à un petit retard de paiement ? Sa réputation est fichue. Dans sa branche, il vaut mieux être médiocre que faire pitié. On peut se permettre de n’être pas très efficace tant qu’on sent l’opulence. Si on gagne de l’argent, c’est forcément qu’on a un petit talent. Alors qu’un prestataire qui tire le diable par la queue, c’est louche. Pourquoi payerait-on pour sa prestation, si d’autres ne le font pas ?

Je sais bien comment cela fonctionne dans ces milieux d’affaires provinciaux, et Pierre le sait aussi. Il pratique depuis longtemps. Pour que ses clients ou ses prospects croient encore en lui, il devrait flamber, inviter au restaurant, offrir de riches cadeaux de fin d’année, investir dans une carte de vœux dispendieuse. Mais avec quel argent ? Ses comptes sont trop dans le rouge, depuis trop longtemps.

— Je pourrais ouvrir un autre compte ailleurs et jouer aux vases communiquants un moment, mais les banquiers aussi parlent entre eux. Et puis, ça me fatigue. Tu comprends ça ? Je peux truquer, ça me sauverait peut-être, mais c’est usant. Je n’ai plus envie de jouer comme ça. En fait, c’est tout ce jeu qui m’épuise, nager contre le courant... Tu vois, j’ai plutôt envie de sortir du courant pour m’asseoir un peu sur un rocher et regarder les autres pagayer tant qu’ils peuvent, se tirer le maillot, se tenir la tête sous l’eau. Tu comprends ça ? Non, tu n’as pas ce problème. Tu es indispensable, unique. Moi, je ne suis que profitable. On peut se passer de moi, laisser les choses en l’état, jouer sur d’autres leviers. Si on néglige de rénover l’organisation d’une entreprise, ou même simplement d’y réfléchir, les bénéfices baissent, c’est sûr, les employés râlent, les clients renâclent, mais puisqu’on a toujours fait comme ça, pourquoi demander à un expert de tout changer, hein ? Surtout s’il est fauché ? C’est forcément suspect. Ils ne se rendent pas compte.

Moi-même, j’ai du mal. Je connais certains clients de son cabinet. Pierre Bestin est vraiment considéré comme un atout. Tous ceux qui l’ont fait intervenir s’en félicitent. Même son mauvais payeur ne peut s’empêcher de le féliciter. Alors, quoi ?

A suivre...

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