StopCovid/Gouvernement, raconte-moi une histoire...

L’application StopCovid devrait être vue pour ce qu’elle est : l’arbre qui cache la forêt, la nouvelle trouvaille des professionnel.le.s du storytelling politique pour faire accepter le passage à une étape supérieure de la dimension biosécuritaire du pouvoir exercé sur le corps de chaque membre de la population.

Beaucoup a déjà été écrit et dit sur StopCovid, l’application que veut développer le Gouvernement pour suivre les déplacements et les fréquentations de chacun.e après le confinement ; sur l’improvisation qui en est à l’origine et qui témoigne du dilettantisme des pouvoirs en matière de santé publique ; sur son inefficacité prévisible pour des raisons technologiques ; sur son inutilité probable pour des raisons de sous-utilisation (justifiable) par la population ; sur ses risques certains pour des libertés qu’on ne retrouvera pas complètement une fois rendu le droit de circuler sans avoir à justifier de son déplacement sous peine d’amende ou de prison.

Beaucoup a déjà été écrit et dit, donc, c’est vrai. Mais on n’en dira jamais assez sur ce que recouvre et ce dont témoigne cette démarche, en termes de pouvoir et de préparation à un contrôle accru en particulier. À quelques jours d’un déconfinement dont tout le monde se rend bien compte qu’il ne sera pas le synonyme d’une liberté de mouvements et d’actions retrouvée, mais que tout le monde est légitimement en droit d’attendre impatiemment après deux mois emprisonné.e.s chez soi (pour ceulles qui ont un toit, en tout cas) ; à quelques jours de cette libération tant attendue, plus encore que pendant ces deux mois d’anesthésie sociale et politique, et au prisme de certaines propositions avancées ou tout juste murmurées, il est indispensable de prendre la mesure de ce qui nous attend si on ne se prépare pas à lutter contre. StopCovid permet ça.

Malgré son acharnement à la présenter comme LA solution devant permettre de réussir le déconfinement (tout relatif qu’il soit), le Gouvernement – par l’intermédiaire de ses communicants en la matière, Olivier Veran et Cédric O., relayés bien entendu par les chaînes d’infotainment et leurs plateaux d’expert.e.s en tout auto-désigné.e.s –, le Gouvernement a finalement été contraint d’annoncer que son application miracle n’était plus la priorité et ne serait pas disponible pour le 11 mai, date du déconfinement décidée unilatéralement par Macron. De quoi prendre le temps des promesses qui ne seront pas tenues (comme les 700 000 tests par semaine) pour des lendemains qui chantent qui ne viendront pas. Du moins, qui ne viendront pas pour l’immense majorité des Français.es.

Mais StopCovid n’est pas morte, loin de là. On nous la promet désormais pour le 2 juin, cette nouvelle date-carotte agitée devant les Français.es pour que nous soyons sages dans l’espoir déjà trahi d’un retour de notre pleine liberté.

Mais le retour de l’application dans la communication gouvernementale ne s’est pas fait à n’importe quel moment. Elle coïncide avec les jours où ont été présentées les conditions et les grandes dispositions du déconfinement à venir. Les jours aussi où ont été annoncées et précisées la création et les modalités d’action des « brigades sanitaires », ces futures milices pas intégralement composées de médecins qui pourront nous questionner sur nos déplacements, nos rencontres, notre entourage, afin d’identifier les personnes éventuellement malades dans le but clamé par Olivier Veran d’assurer « leur propre protection » ("Brigades sanitaires"). Car c’est bien connu, et le discours politico-médiatique d’infantilisation, de culpabilisation et de débilitation des dernières semaines avait pour objectif de bien nous le faire comprendre : les Français.es sont des inconscient.e.s incapables d’assumer la responsabilité de leur bonne santé et de faire face sans l’intervention bienveillante de notre Zeus national aux conséquences sanitaires du bouleversement de l’écosystème causé dans un but de profits individuels pour quelques un.e.s. Parce qu’Olivier Veran affirme que le gouvernement dont il fait partie ne prendra « aucun risque avec la santé des Français » (O. Véran dans La Parisien) – sans doute aurait-il du préciser que le gouvernement ne souhaitait prendre aucun risque supplémentaire par rapport à ceux nombreux que sa gestion de la situation a déjà fait courir aux Français.es –, le gouvernement va donc laisser à ces futures milices sanitaires et au système dont elles feront partie le soin de violer le secret médical normalement garanti à chacun.e. Et peut-être, puisque rien n’est impossible en cette période où le pouvoir a tous les pouvoirs et le peuple aucun défense ou presque, peut-être ces brigades pourront-elles rapidement nous forcer à rentrer chez nous et nous dénoncer si nous avons l’heur d’user un peu trop de notre liberté de circulation et de réunion (partiellement) retrouvée. Des pouvoirs de Gesta… de police, en somme, comme le Gouvernement a déjà prévu d’en donner aux contrôleu.rs.ses des transports en commun franciliens et songe en donner aux contrôleu.rs.ses des transports en commun de tout le pays pour leur permettre d’amender les personnes ne pouvant ou ne voulant se conformer aux règles de contrôle des déplacements nouvellement édictées.

Caricature, me diront certain.e.s. Complotisme, me diront d’autres.

Mais le propre des périodes dystopiques comme celle qu’on traverse (et dont l’origine fait furieusement penser à un classique du roman dystopique, Station Eleven, de Emily St. John Mandel) est de rendre flagrantes et probables des mesures d’approfondissement d’un contrôle inacceptable en tant “normal” mais pourtant déjà à l’œuvre (La reconnaissance faciale des manifestants est déjà autorisée).

Car c’est la dimension biosécuritaire ou biosanitaire du pouvoir, au sens où Foucault l’aurait caractérisée en tant qu’instrument de pouvoir par le contrôle de la santé des corps qu’il soumet à son exercice, qui dans les périodes telles que celle qu’on traverse actuellement s’épanouit dans toutes ses ambitions et ses potentialités.

Mais cet épanouissement nécessite un travail de préparation des esprits afin de pouvoir s’exercer. Et c’est dans cette nécessité que se trouve le lien entre l’application StopCovid et la rapide réflexion qui précède, entre lesquelles il semblait jusque-là n’y avoir qu’un lien très minime, limité en apparence à une simple question de temporalité et de coïcidence de mise à l’agenda politico-médiatique des deux questions.

Le gouvernement a déployé de grands efforts pour faire accepter le principe de son application et tenter de faire croire que son utilisation serait vraiment volontaire, en dépit de la liberté que l’exécutif voudrait laisser aux magasins d’interdire l’entrée de leur boutique aux personnes qui ne l’utiliseraient pas et des pistes de développement d’un bracelet électronique devant avoir le même usage pour les personnes n’ayant pas de smartphone. Pour tenter également de faire croire à la protection des données personnelles et de la vie privée que permettrait cette application, en dépit de la création d’un fichier des personnes l’utilisant dont l’anonymat serait impossible à assurer en raison de la vocation de cette application (Le traçage anonyme, un dangereux oxymore) ; en dépit également de la collecte d’informations personnelles qu’elle suppose et de l’absence de garanties autres que de principe sur la non-utilisation ou la non-cession des données ainsi récoltées pour d'autres usages, ainsi que sur la réalité de la suppression de ces données une fois l’utilisation de l’application abandonnée ; en dépit enfin de ce que le premier opérateur téléphonique français a proposé dès le début du confinement la mise à disposition de son service de traçage des déplacements de ses abonné.e.s par géolocalisation dans le but de surveiller les déplacements de toute la population (Orange, le confinement et le traçage par géolocalisation), initiative encouragée et menée en collaboration avec la Commission Européenne.

Le report du lancement de cette application n’a cependant pas pour cause l’échec de cette campagne de communication auprès de ses utilisat.eurs.rices espéré.e.s, du moins ça n’en est pas la cause principale, même si ce rejet a priori peut expliquer pour une petite partie ce report. Celui-ci ne peut pas non plus être expliqué par le fait que 60 % au moins de la population devrait utiliser l’application pour qu’elle ait un minimum d’efficacité et que rien n’assure que cette proportion serait atteinte, en raison du rejet a priori de l’application par une partie de la population, mais aussi de l’obligation pour pouvoir l’utiliser de posséder un smartphone, ce qui est loin d’être le cas pour tout le monde, que ce soit par choix ou par manque de moyens. La meilleure preuve de la non-adéquation de ces raisons étant que le gouvernement nous la promet désormais pour le 2 juin.

La raison de ce qui n’a en fait été qu’une temporisation est à chercher dans la nature même de cette proposition et de ce pour quoi elle a été formulée.

Présenter cette hypothétique application comme devant être, d’abord, la mesure principale sur laquelle devait reposer le processus de déconfinement, avant d’en devenir l’une des dispositions lors d’une éventuelle nouvelle étape de la redécouverte de la liberté, avait en effet et avant tout pour objectif de ne pas assumer le fait que la gravité de la crise, en-dehors du coronavirus lui-même, venait : des mensonges d’État (sur les masques, par exemple) et de la gestion catastrophique de la situation, marquée par une impréparation et une improvisation constante ; de la mise à sac par le macronisme, autant que par les précédents gouvernements, du service public de santé hospitalière. Et, par le refus d’assumer cette responsabilité, de ne pas avoir au moment du déconfinement à remettre en cause l’idéologie politique et économique étant à l’origine de la gravité de la situation.

De là le corollaire logique, celui de la responsabilisation et la culpabilisation a priori des individus dans la réussite ou l’échec du déconfinement d’un point de vue sanitaire et économique. Car si les Français.es sont depuis le mois de mars victimes d’un processus d’infantilisation et de culpabilisation quant au respect du confinement et des "gestes barrière", iels sont présenté.e.s comme devant être les seul.e.s responsables de la réussite de la reprise d’une vie “normale”. Rien de mieux pour cette responsabilisation que de faire reposer sur la pression sociale l'adhésion à un dispositif attentatoire aux libertés individuelles, et de culpabiliser en cas de reconfinement les personnes qui se seraient opposées à cette pression sociale comme des personnes s’enfermant dans un égoïsme mettant en péril la santé de toustes ceulles qu’elles rencontraient en osant sortir sans utiliser l’application (Évaluation sociale et évaluation d'État).

Mais plus encore, l’irruption et la défense de cette application comme, sinon la principale mesure devant permettre le déconfinement, du moins l’un de ses piliers, devait et doit encore avoir pour objectif de faire accepter, au nom et sur la base d’un pseudo-impératif de santé publique, le développement d’instruments d’une police et d’une surveillance numérique et électronique encore plus étendues qu’aujourd’hui de nos faits et gestes : drones utilisés par la police et la gendarmerie pour surveiller l’espace public et dont certains sont équipés de caméras thermiques (L'attaque des drones), laissant entrevoir les possibilités d’utilisation niant purement et simplement le caractère privé du domicile, par exemple ; réflexions sur l’utilisation des caméras de surveillance urbaines, déjà omniprésentes, à des fins de reconnaissance faciale ; utilisation de bracelets électroniques pour suivre les déplacements des personnes n’utilisant pas StopCovid, bracelets déjà en développement dans une start-up française qui a proposé ses services à l’État, et dont on imagine très facilement les utilisations possibles en termes de surveillance, utilisations qui n’auraient rien d’une dérive mais en seraient la conséquence logique ; fichage généralisé de la population sur la base de données médicales, en plus du fichage existant déjà pour les manifestant.e.s ; etc.

En d’autres termes, l’application StopCovid devrait être vue pour ce qu’elle est : l’arbre qui cache la forêt, la nouvelle trouvaille des professionnel.le.s du storytelling politique pour faire accepter – à coup de slogans (Restez chez vous !) et de produits marketing en phase avec leur époque (une application à installer sur un smartphone dont les 3/4 des Français.es disposent) –, pour faire accepter le passage à une étape supérieure de la dimension biosécuritaire du pouvoir exercé sur le corps de chaque membre de la population. Christian Salmon dirait peut-être que le nouveau coronavirus a servi à mettre En Marche « la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits » (voir Salmon, Storytelling, 2007) pour que soit acceptée dans la joie et la bonne humeur la mise en place de dispositifs de contrôle adoptés jusque-là seulement par nos dictatures fétiches (Chine, Corée du Nord, etc.) ; Michel Foucault, qu’il aura permis et favorisé le déploiement d’une nouvelle gouvernementalité, d’une nouvelle rationalité de la conduite des conduites ; une gouvernementalité techno-sécuritaire dont les tyrans de tous crins n'auraient pu que rêver !

Je me limiterai pour ma part à dire ceci : StopCovid est depuis le début une belle histoire imaginée par le Gouvernement et par Macron, de celles qu’on raconte à un.e enfant pour l’apaiser et lui faire avaler une nourriture indigeste en temps normal !

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