Qui se souvient ? En prévision de la lutte à venir...

Les bourgeois.es préparent leur stratégie du choc ; les prolétaires doivent préparer la leur !

Qui se souvient ?

Qui se souvient de ce que disait Sarkozy pour justifier sa réforme enlevant au droit de grève (qui a pourtant une valeur constitutionnelle) une grande partie de son efficacité ? Qui se souvient des éléments de langage utilisés pour justifier les atteintes portées au droit de grève par la loi du 21 août 2007 “sur le dialogue social et la continuité du service public” ? Qui se souvient que l'obligation de la mise en place d'un “service minimum” et l'obligation faite au syndicats de co-organiser avec les patron.ne.s ce service minimum ; que l'obligation de déclarer à son/sa patron.ne son intention de participer à une grève au plus tard 48h avant celle-ci ; que la possibilité pour les patron.ne.s de sanctionner les travailleu.rs.ses en cas de non respect de ce délais de prévenance ; qui se souvient que toutes ces attaques contre le droit de grève ont été présentées et justifiées en leur temps par des éléments de langage portant sur le “droit de travailler, la liberté d'aller et venir”, mais plus encore sur la “continuité du service public” et sur la “continuité des activités de la Nation” ? Des éléments de langage choisis par le gouvernement de l'époque et largement relayés et repris à leur compte par les médias dominants et les éditocrates en place.

Qui se souvient qu'avant l'état d'urgence décrété suite aux attentats de Paris, les médias et journalistes (indépendant.e.s), bien sûr étaient maltraité.e.s, mais pouvaient quand même couvrir les luttes sociales sans tomber dans le journalisme de préfecture, et sans pour autant que cette liberté éditoriale ne leur coûte gardes à vue, destruction de matériel professionnel, retrait ou contestation de carte de presse, et poursuites judiciaires en tout genre ?

Qui se souvient de la négation des libertés permise par la transposition dans le droit commun des mesures de l'état d'urgence en question, après deux années passées sous ce régime liberticide ? Qui se souvient que la loi du 30 octobre 2017 “renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme” a passé dans la loi des mesures d'urgence dont le caractère arbitraire et inefficace était pourtant connu et reconnu pendant l'état d'urgence : restriction de la liberté de circulation ; assignations à résidence ; perquisitions administratives sur simple information du juge des libertés et de la détention ; contrôle des déplacements à l'aide d'un bracelet électronique ; possibilité d'espionner les communications ? Qui se souvient que le seul domaine où ces mesures aient été efficaces est celui de la restriction et de la répression des manifestations et, plus largement, de la liberté d'expression ? (et ce, dès le début et tout au long de l'état d'urgence ; souvenons-nous, par exemple, de la tentative d'interdiction puis de la répression des manifestations pacifiques organisées pendant la Cop21 à Paris, en 2015)

Qui aujourd'hui pour se souvenir de tout ça et pour lutter contre les conséquences de ces oublis ? Qui, à part les milieux militants et/ou politisés, qui sont portés de toute façon à réfléchir à ces questions, parce qu'ils étaient déjà mobilisés au moment où ces questions étaient inscrites à l'ordre du jour médiatico-politique ? Qui, à part aussi les personnes qui subissent les conséquences de ces mesures ?

Qui, par ailleurs, pour critiquer les effets d'aubaine que créent les situations telles que celles qu'on vit aujourd'hui ? Qui pour mettre en avant la similitude entre la situation actuelle et la situation post-2015 et pour prévoir, en procédant par analogie, la généralisation prochaine de dispositions qui ne sont acceptées aujourd'hui (quand elles le sont) que dans la mesure où elles sont présentées et paraissent devoir permettre de palier l'urgence ? Qui pour se rendre compte de l'étonnante similitude (encore qu'elle n'ait rien de réellement étonnante) entre les éléments de langage mobilisés par Sarkozy en 2007, par le gouvernement Hollande à partir de 2015, et par l'exécutif macroniste depuis le début de l'année 2020 ? Des éléments de langage qui, malgré quelques variantes dans leur formulation, ont tous trait à la “préservation” et à la “continuité” des “secteurs d'activités particulièrement nécessaires à la sécurité de la Nation et à la continuité de la vie économique et sociale” (pour reprendre la formule employée à l'article 6 de l'ordonnance du 25 mars 2020 “portant mesures d'urgence en matière de congés payés, de durée du travail et de jours de repos”).

Les périodes de “crises” (sanitaires ou autre) sont particulièrement propices aux appels à l' “unité nationale”.

C'est-à-dire à un consensualisme mou, profitant à ceulles1 au pouvoir et entretenu par les grands médias, et pendant lequel sont interdites et discréditées a priori toutes les expressions politiques (ou plutôt, toutes les expressions ayant un caractère politique de contestation ou de critique des actions engagées ou non-engagées) ; pendant lequel ne sont autorisées des réflexions ne portant que sur un nombre restreint de sujets (la question des équipements de protection, type masques, pour les personnels soignants par exemple), et à condition que les questionnements ainsi autorisés ne remettent pas en cause la possibilité de relayer et de légitimer la réponse officielle qu'y apportent les pouvoirs publics et qu'accrédite leur reprise en boucle et mot pour mot par les grandes chefferies éditoriales : là encore, la question des masques, en lien avec le confinement imposé, et dans la mesure où elle permet de discréditer les gouvernements précédents et de les rendre seuls responsables des manquements actuels, tout en vantant les choix politiques du gouvernement ; là encore, cette question des masques est un bon exemple de la manière dont fonctionne ce double mécanisme de légitimation-décrédibilisation déployé à partir d'une question volontairement restreinte.

Ce consensualisme mou permet par ailleurs, et surtout, de préparer le terrain à l'acceptation plus ou moins passive par ce qu'on appelle l'opinion publique de la transposition dans le droit commun de mesures qui pour l'instant ne sont présentées que comme devant permettre de faire face à l'urgence de la situation. C'est ainsi que les chaînes d'infotainment françaises par exemple (CNews et consœurs) continuent d'inviter sur leurs plateaux les mêmes éditocrates et expert.e.s auto-proclamé.e.s pour ne traiter la situation française actuelle que sous l'angle de l'économie. Plus précisément, pour ne traiter cette situation que sous l'angle que ce qu'iels2 considèrent être le principal problème à régler dès demain, c'est-à-dire les limites encore posées par la réglementation du travail à la tyrannie des patron.ne.s. C'est ainsi que ceulles que Serge Halimi appelait les “chiens de garde” (Halimi, Les nouveaux chiens de garde, 2015) s'emparent des éléments de langage diffusés par l'exécutif a propos des “activités indispensables à la continuité et au bon fonctionnement de la Nation”, et qu'iels se font les portes-paroles du gouvernement et les défenseu.rs.ses des mesures économiques décidées par celui-ci. C'est ainsi qu'iels ont rejeté de facto toute critique pouvant être portée, par exemple, contre l'autorisation donnée aux patron.ne.s d'imposer à leurs salarié.e.s des dates de congés sans que ceulles-ci aient un droit de regard sur cette décision (un rejet de la critique d'autant plus simple que les seules personnes invitées à réagir à cette mesure étaient des personnes y étant totalement acquises).

C'est ainsi qu'à l'aide d'éléments de langage déjà bien rodés et d'invité.e.s différent.e.s mais aux opinions identiques, les chefferies éditoriales mènent un travail de fond pour faire accepter, le jour venu, la reconduction par le gouvernement de mesures qui en temps normal provoqueraient une révolte aux potentialités effrayantes pour la bourgeoisie dont il est issu. Mais quoi de mieux pour réduire ces potentialités, que plusieurs mois de propagande pour faire accepter l'idée que les travailleu.rs.ses des secteurs “essentiels au bon fonctionnement de la Nation” doivent apprendre à ne plus être réellement maîtres.ses de leurs dates de congés et de repos, de leur droit à valeur constitutionnelle de faire grève, de leur temps de travail hebdomadaire. Ce dernier est pour l'instant limité, non seulement en France mais même par une directive européenne, à une durée maximale dérogatoire de 48 heures par semaine et de 44 heures en moyenne par semaine sur une période maximum de 12 semaines consécutives ; une durée qui peut même, à titre dérogatoire là encore et uniquement en raison de “circonstances exceptionnelles”, être portée à 60 heures maximum sur une période d'une semaine. J'ai cité plus haut l'ordonnance du 25 mars 2020 “portant mesures d'urgence en matière de congés payés, de durée du travail et de jours de repos”, qui comprend (son nom le laisse logiquement entendre) toutes les mesures dérogatoires en question, mais dont la durée d'application ne pourra en théorie s'étendre au-delà du 31 décembre 2020. Gageons cependant que le gouvernement français est à pied d’œuvre, par l'un.e quelconque de ses représentant.e.s, pour qu'une nouvelle directive européenne permette une fois la situation sanitaire arrangée de maintenir ces dispositions dans les fameux secteurs “essentiels à la vie de la Nation”.

Parce qu'après tout, et comme l'a dit Thomas Enders au Forum de Davos de 2012, alors qu'il était président exécutif du groupe Airbus : “Il n'y a rien de pire que de gâcher une bonne crise.” Face aux conséquences prévisibles de ce mantra (et personne ne peut douter que Macron et les membres de son gouvernement ont depuis longtemps fait leur ce mantra), conséquences d'autant plus prévisibles que l'histoire récente nous a déjà montré qu'elles surviendront, les travailleu.rs.ses doivent se préparer dès maintenant à une lutte qui sera dure, mais qui n'aura de possibilité de réussir que si elle l'est ! Les bourgeois.es préparent leur stratégie du choc ; les prolétaires doivent préparer la leur !

 

1 Pour les personnes qui ne sont pas habituées à l'écriture inclusive, j'utilise le mot “ceulles” comme contraction de celles et ceux, afin de limiter autant que possible le caractère genré que peut prendre un écrit, que ce soit volontaire ou involontaire.

2 Comme pour le cas du mot ceulles plus haut, iels est la contraction de ils et elles, et répond à la même volonté de dégenrer autant que possible ce texte.

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