Témoignage : Mathilde Briend passe une semaine à La Bascule

Post-étudiante coincée entre la crise d’ado et celle de la quarantaine, Mathilde se pousse vers des choses un peu folles comme passer une semaine dans une polyclinique (quasi) sans électricité avec des inconnu-e-s qui veulent changer le monde. Tout un cheminement qui questionne ses envies, convictions, son rôle de citoyenne et son mode de vie. Quelles réponses y apporte La Bascule ?

Mathilde Briend Mathilde Briend

La Bascule : Peux-tu te présenter ?

Mathilde Briend : Je m’appelle Mathilde alias Mutmut, j’ai 24 ans. J’ai terminé mes études il y a un an. Suite à mon retour de stage à l’étranger, je me suis mise « au chômage », mais ce n’est pas pour autant que j’ai chômé ! Après cinq ans intensifs d’études et d’alternance en communication et marketing, je ressentais le besoin de me laisser du temps pour prendre du recul et réfléchir à ce que je souhaitais vraiment. Ce temps, pour moi, est incroyablement bénéfique et nécessaire ! J’ai pu me consacrer à d’autres choses : je me suis impliquée dans des associations comme Makesense, j’ai appris à coder, j’ai aussi eu le temps de m’informer sur les questions d’effondrement et d’écologie, qui changent profondément mon regard sur le monde. Et me voici à La Bascule !

Qu’est-ce qui te passionne dans la vie ?

M.B. : Tout et rien. J’ai toujours eu un complexe, qui est justement celui de ne pas avoir de passion. Je ne joue pas de musique, ni aux jeux vidéo, je ne fais pas de sport… Quelqu’un qui n’a pas de passion, ça paraît bizarre. Et un peu triste aussi. Puis un jour, je suis tombée sur le Ted Talk d’Emilie Wapnick, « Why some of us don’t have one true calling » (Pourquoi certains d’entre nous n’ont pas de vocation). Ça m’a un peu décomplexée, et j’ai découvert l’existence des « zèbres », ou personnes multipotentielles. Ce sont des personnes très curieuses de beaucoup de choses dans différents domaines, et qui peuvent s’intéresser intensément à un sujet mais qui se lassent souvent vite pour passer à autre chose. Ce sont des généralistes, pas des spécialistes. Je m’y suis un peu retrouvée, et finalement je trouve cette idée super cool ! J’aimerais tout apprendre, mais forcément ça me fait un peu survoler les choses.

N’empêche, en ce qui concerne les questions environnementales, sociales et démocratiques, je m’en suis (re)prise de passion assez vite à partir du moment où j’ai pris le temps de m’y plonger. Ça dormait en moi, j’avais déjà pris part à l’asso étudiante de mon école, créé une newsletter sur l’entrepreneuriat social, écrit mon mémoire sur la RSE et la consommation responsable, je postulais dans des ONG… Mais je n’avais pas assez de temps pour développer ça, et mes autres préoccupations ont vite fait de me « rendormir ». Jusqu’à maintenant, et je veille à garder les yeux ouverts ;)

Combien de temps as-tu passé avec nous ?

M.B. : Je suis restée une semaine tout pile. Les échos négatifs de certains médias et groupes concernant l’An Zéro et l’association elle-même m’avaient mis certains doutes en tête. La Bascule allait-elle vraiment dans le bon sens ? Faut-il vraiment travailler avec les gouvernements et autres acteurs de transition, ou faut-il uniquement se battre contre eux pour être légitime ? J’ai décidé de conserver mes plans, et de venir voir par moi-même pour me faire mon avis.

Comment t'es-tu sentie accueillie ?

M.B. : Très bien. On sent rapidement que La Bascule est comme une grande famille, que chacun y a sa place. J’ai immédiatement pris part aux réunions communes, et senti que j’avais mon mot à dire tout autant que n’importe qui d’autre. Il faut tout de même un temps d’adaptation, et ce n’est pas facile d’apprendre à connaître chaque personne individuellement vu le nombre de basculeurs !

Ce temps d’adaptation est-il uniquement dû au nombre de basculeuses et de basculeurs ?

M.B. : Pas seulement. Déjà il y a la vie sur le lieu de manière générale, mais il y a aussi tout un lexique et des codes à apprivoiser. Ça m’a rappelé l’époque où je travaillais à la SNCF, dans un autre genre. Les premiers jours, ça fait bizarre. Par exemple, en collectif, il y a ce geste où on secoue la main pour approuver ou non ce que dit une personne… Vu de l’extérieur, c’est étrange ! C’est bien ça dépayse, c’est comme faire Rendez-vous en terre inconnue, version locale.

Qu'est-ce qui t'as le plus marquée en arrivant ?

M.B. : Globalement, je dirais l’atmosphère qui règne à La Bascule. J’ai instantanément ressenti un climat de confiance, de bienveillance, de la sérénité et de la liberté. Tout ça de manière très naturelle : je pense que le lieu, la vie en communauté, et l’état d’esprit des basculeurs créent naturellement cette atmosphère.

L’état d’esprit ?

M.B. : Le même que ce climat dont je parlais : on sent que les basculeurs ont le souci de bienveillance, et ils sont « tranquilles », apaisés. Il y a de la détermination aussi. Est-ce que c’est le climat de départ qui a influencé les basculeurs, ou les basculeurs qui ont créé le climat ?

Est-ce que tu peux nous raconter quelques moments importants de ta semaine ?

M.B. : Je suis arrivée sur une semaine assez particulière : il s’agissait de travailler tous ensemble sur la stratégie de La Bascule. Il y a donc eu de nombreux temps communs pour parvenir à poser sur le papier l’ADN de La Bascule, sa raison d’être, ses objectifs, ses moyens d’action… Ça a été assez intense, aussi bien au niveau du rythme que des émotions : si l’asso est un modèle assez incroyable par tout ce qu’elle expérimente, il n’en est pas parfait pour autant. La vie et le travail en communauté peuvent forcément créer des tensions, et j’ai notamment assisté à un temps collectif dédié justement à la résolution de frustrations générées par la semaine de travail sur la stratégie. La clé à La Bascule, ce sont les outils d’intelligence collective utilisés, comme la facilitation et la gouvernance partagée. Même malgré les tensions, tout est exprimé dans le respect. Je n’ai jamais vu ça ailleurs et comme beaucoup, je pense qu’il est impératif de diffuser ces modes de fonctionnement !

Pourquoi selon toi il est l'heure de basculer ?

M.B. : La science est formelle, toutes les données se rejoignent : le réchauffement climatique et la pénurie des ressources énergétiques, notamment, vont drastiquement transformer nos modes de vie, qu’on le veuille ou non. Je pars du principe que certains changements individuels et collectifs seront opérés soit volontairement, soit de manière brutale et subie. Je préfère choisir la première option, et œuvrer à la résilience dès maintenant et autant que possible. Dans ce contexte, je ne vois pas comment travailler à autre chose que ça.

Outre l’aspect climatique, il m’a suffi de me poser et de prendre le temps de m’informer pour réaliser l’engrenage dans lequel j’étais prise depuis toujours. Le système capitaliste ne ruine pas seulement les ressources terrestres, il crée aussi des inégalités et des injustices humaines incroyables. Mais il est vrai que la question climatique met en exergue tout ce qui ne fonctionne pas dans ce mode de fonctionnement des sociétés. Il est donc plus que temps de basculer, car il y a des décennies déjà, des scientifiques démontraient qu’aucun scénario capitaliste n’était viable et que l’on foncerait dans le mur. Ça n’a pas été inné chez moi, mais aujourd’hui que je m’informe, il devient logique que la recherche de profit infinie sur une terre aux ressources limitées ne peut pas fonctionner. À partir de là, il devient aussi logique de basculer vers plus de sobriété à tous les niveaux.

Vers plus de sobriété ?

M.B. : De la sobriété matérielle qui passe forcément par une sobriété et une simplicité dans l’état d’esprit individuel et collectif, du moins si on veut bien le vivre. C’est le genre de chose qu’il faut réussir à déconstruire mentalement. Il faut se rendre compte qu’on vit dans l’abondance d’à peu près tout (dans les pays développés) et qu’on en cherche toujours plus. Personnellement, j’ai adoré m’acheter de nouvelles chaussures, de nouvelles robes, de jolis trucs qui me faisaient me sentir bien. Pour finalement les porter trois fois par an… Je me suis débarrassée d’une bonne partie de mon dressing et ça fait du bien ! Je n’ai aussi plus la télé depuis quelques mois par exemple, je me sens désintoxiquée. Bref, je décrois consciemment sur ce que je peux et encore une fois, je me sens plus maîtresse de ma vie et de moi-même. C’est vraiment libérateur !

Pour toi, qu’est-ce que La Bascule ?

M.B. : Je vois La Bascule comme un lieu de transformation individuelle et collective. Lorsque l’on y vit, on y expérimente un mode de vie et de travail qui cherche plus de justice et d’équilibre sociaux et écologiques. L’objectif personnel que je donnerais à La Bascule (et qu’elle se donne elle-même), ce serait en premier lieu de parvenir à propager ce « récit » à l’extérieur. Car selon moi, le vrai changement commence par un changement profond individuellement, comme celui que je vis personnellement. On ne parle pas d’écologie des petits gestes mais d’une idéologie et d’une conviction fortes. Encore une fois, ce n’était pas inné chez moi. Je dois déconstruire beaucoup de choses qui n’étaient pas toujours conscientes, et en réapprendre d’autres. Pour être plus concrète, ça concerne des sujets comme la nécessité de désobéissance civile, le rapport de l’homme à la nature (le patriarcat ne s’applique pas qu’aux femmes)… C’est super philosophique.

Je pars de mon cheminement personnel pour me dire qu’il est nécessaire de changer de vision personnelle pour parvenir à sortir de ce que l’on a toujours connu, pour imaginer d’autres modes de fonctionnement des sociétés et ne plus percevoir l’écologie (entre autres) comme de la punition et du renoncement.

Si je dis tout ça, c’est que selon moi, La Bascule aide à continuer ce cheminement, en prouvant qu’une vie sobre et l’intelligence collective sont des réponses à certains maux. Y vivre permet de se conforter dans cette idée, il faut aujourd’hui parvenir à créer cette transformation collectivement à grande échelle !

Mathilde Briend Mathilde Briend
Dirais-tu que La Bascule est féministe ?

M.B. : Elle ne le revendique pas officiellement, mais je pense que c’est implicite. Les interprétations restent propres à chacun, mais l’état d’esprit écologiste c’est aussi ça. C’est une question de rapport entre hommes et femmes, femmes et femmes, hommes et animaux… Il peut toujours y avoir des exceptions mais de manière générale, c’est un milieu où tout le monde respecte tout et tout le monde, sans distinction de quoi que ce soit. En tout cas, c’est encore une fois ce que j’ai ressenti à La Bascule.

À ton échelle, quel est l’impact positif dont tu es la plus fière ?

M.B. : Avant les élections européennes, j’ai écrit un long texte que j’ai publié sur Facebook. Mon grand-père m’a écrit pour me dire que, trop dégoûté pour plein de raisons, il n’irait pas voter. Le lendemain, il m’écrit de nouveau pour me dire que ça l’a complètement travaillé et qu’il changeait d’avis. Il a finalement voté pour une liste écolo. C’était une sacrée victoire personnelle !! Je ne lui ai pas dit « va voter pour telle liste pour me faire plaisir », le texte l’a amené à faire ce choix par lui-même. J’en suis assez fière car ça signifie qu’on peut toujours amener les personnes à se poser des questions. En plus, on entend beaucoup que les jeunes vont sauver le monde, mais je trouve important d’inclure toutes les générations dans ces sujets.

Sinon, je partage beaucoup des passages de lectures qui me marquent, par exemple, et mon parcours au quotidien dans mes stories Instagram, pour témoigner de mon cheminement. Je n’ai pas 50K followers mais si ça peut inspirer ne serait-ce qu’une personne, alors je suis heureuse d’avoir cet impact !

Est-ce que tu retrouves cette importance de l’intergénérationnel à La Bascule ?

M.B. : Il y a plusieurs générations à La Bascule, c’est ce que je trouve absolument génial. Bien entendu il y a une grande proportion de « jeunes », parce qu’à nos âges on a probablement moins de contraintes, on est plus flexibles, et on se sent aussi plus concernés par ce qui se passe en ce moment. Mais il y a aussi des basculeurs des générations précédentes et même certains qui viennent en famille, c’est ce qu’il faut viser ! En revanche, j’ai trouvé que ça manquait un peu de diversité culturelle et sociale. Pour le moment, c’est assez « blanc » et « CSP+ », beaucoup ont fait des études supérieures. Il y a des personnes d’horizons très différents, certes, mais je pense qu’il faudra absolument faire attention à être inclusif et montrer à des personnes plus en marge de la société (bien qu’on le soit déjà un peu nous-mêmes !), par exemple, qu’elles ont leur place pour prendre part à ce mouvement.

Quelle est la ou le change-maker le plus inspirant pour toi à date et pourquoi ?

M.B. : Ça ne sera pas très original, mais Cyril Dion m’inspire pas mal. Il a tout de même fait basculer un nombre impressionnant de personnes, dont je fais partie, grâce au film Demain. C’est après l’avoir vu que j’ai commencé à accélérer, j’étais prise d’un enthousiasme incroyable, il fallait que je fasse quelque chose !

Il peut être critiqué à certains égards, notamment parce qu’il tente de travailler avec le gouvernement. Je ne pense pas qu’il ait nécessairement tort : avec la notoriété qu’il a acquise, il a l’opportunité de prendre sa chance et d’exercer une certaine pression à l’Élysée. On peut le voir comme un lobby positif. Je ferais probablement pareil à sa place. Cela lui permet d’expérimenter des choses assez ambitieuses, comme l’assemblée citoyenne qui sera mise en place à la rentrée. Pourquoi attendre que tout se casse la gueule avant de tester ce qui pourrait fonctionner dans un futur système plus désirable ? Il invite par ailleurs à la mobilisation et à la désobéissance civile contre l’inaction de l’État et souhaite autant que d’autres la fin du capitalisme. Bref, je trouve qu’il est une source d’inspiration pour se mettre en mouvement à différents niveaux.

Tu as évoqué un « lobby positif », pourquoi le qualifier de positif ?

M.B. : Je pense que si on sondait les français, et qu’on leur demandait ce qu’évoque pour eux le mot « lobby », ce sont des termes péjoratifs qui ressortiraient. Mais un lobby, c’est un groupe qui défend des intérêts divers et variés. Ça peut être Monsanto, comme ça peut être une association d’intérêt général (le vrai) qui vient plaider sa cause. Donc pour moi, Cyril Dion, c’est un lobby positif qui exerce sa pression sur le gouvernement pour le faire aller un peu plus dans le bon sens. Tout comme La Bascule se veut être un lobby citoyen ;)

As-tu un conseil pour un jeune qui cherche sa voie ?

M.B. : Prends ce qui te fait vraiment vibrer et essaie d’en faire ton activité, peu importe ce qu’on en dit. Ne t’enferme pas dans des jobs qui ne te ressemblent pas seulement pour rester dans les clous. Autant kiffer direct ! Emmerde LinkedIn et le CV parfait : si quelqu’un ne veut pas bosser avec toi, c’est que c’est pas le bon truc.

Au-delà du côté pro, prends aussi ton temps pour cheminer personnellement et encore une fois, savoir vraiment à quel mode de vie tu aspires. Comme je l’ai souvent entendu à La Bascule, c’est prendre du temps pour en gagner. Et ça évitera peut-être une crise existentielle à la quarantaine !

Pour accélérer La bascule, quelle pourrait être ton apport ? Quel apport souhaiterai-tu avoir ?

M.B. : Avec mon parcours en communication et marketing, ce que je pourrais apporter de manière logique seraient mes compétences dans ces domaines. Si je dois continuer dans ces métiers, ce sera inévitablement dans le cadre de projets qui vont (vraiment) dans le bon sens. Mais j’aimerais aussi avoir l’occasion d’explorer d’autres rôles à La Bascule. Par exemple, travailler à la préparation du lobbying citoyen pour les municipales 2020, ou à la création d’autres espaces de bascule en France.

« Travailler à la préparation du lobbying citoyen pour les municipales » ? Donc c’est pas si négatif le lobbyisme ?

M.B. : Comme je le disais avant, tout dépend de quoi on parle et de quel point de vue on se place ! Le lobbying exercé par des multinationales qui détruisent notre santé ne plaît pas aux citoyens, mais le lobbying citoyen ne sera probablement pas vu d’un bon œil par les dirigeants de ces multinationales.

Tu viens de fêter tes 80 ans : quel conseil te donnerais-tu aujourd’hui ?

M.B. : Emmerde LinkedIn et le CV parfait. Apprends toute ta vie, ne te sacrifie pas pour un job et un salaire qui n’ont pas de sens, bats-toi pour tes convictions mais intéresse-toi à toutes les autres, incarne autant que possible ce que tu souhaites voir ailleurs, aime-toi et aime les autres, explore, amuse-toi !

Quelle est la sensation ou le moment qui t’a le plus touchée pendant ton séjour parmi nous et pourquoi ?

M.B. : Pour la sensation, ce serait celle d’avoir trouvé un lieu, un projet et une communauté où je suis à la bonne place. Une sorte de plénitude et d’apaisement qui donnent foi en l’avenir et l’envie de se battre, malgré les chocs qu’on va vivre et même si La Bascule a aussi ses défauts. J’ai vraiment envie de propager ce ressenti à l’extérieur.

J’ai aimé tous les moments de partage vécus en une semaine, des plus petites conversations aux moments collectifs. Je retiens particulièrement la soirée « jardin personnel » organisée pour que chacun puisse parler de ses projets et de ses questionnements au-delà de La Bascule. C’était comme des confidences partagées en petits groupes, et j’adore en savoir plus sur l’état d’esprit des personnes et leurs propres cheminements.
J’ai aussi adoré la soirée d’initiation aux danses bretonnes que nous ont proposée Melaine et Alexandre, qui précédait justement un week end au Festival Interceltique de Lorient et qui a été une super découverte de tout cet univers :D

Peux-tu partager avec nous ta citation préférée ?

M.B. : Emmerde LinkedIn et le CV parfait - Mathilde Briend, philosophe

Sinon, il y en a une que j’aime beaucoup, découverte sur le compte @dearlobbies sur Instagram : « Nous avons pris de telles habitudes de consommation que les gens assimilent cela à de la liberté individuelle. » - Catherine Jeandel, océanographe et géochimiste au CNRS

Encore une idée probablement sujette à débats philosophiques ;)

Pourquoi tu Bascules ?

Mathilde Briend Mathilde Briend
M.B. : Parce que je ne me vois plus faire comme avant. Dans le contexte dans lequel on se trouve, je ne trouverais plus de sens à occuper un job qui consisterait à vendre des produits ou des services superflus, du lundi au vendredi devant un écran, en ayant la tête dans le guidon sans temps pour penser à mon rôle dans la société. C’est ce que j’ai fait pendant cinq ans d’alternances et de stages, et je crois que ça m’a suffi. Mon « basculement » a commencé à la fin de mes études, au moment où il aurait fallu que je cherche un CDI comme beaucoup. J’ai senti qu’à la place de ça, j’avais besoin d’explorer d’autres possibilités pour trouver un rythme qui me laisse davantage le temps de vivre et une plus grande sensation de liberté. La bascule pose aussi des questions sur la place et la forme du travail dans nos vies, c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. En même temps que j’y cherche des réponses, je ne me vois pas faire autrement que modifier mon mode de vie et travailler à la résilience des personnes et des territoires.

Comment ça se passe avec ta famille et tes amis ?

M.B. : Je ne rencontre pas de contestations particulières, je suis libre de créer le parcours que je veux suivre. De ce côté-là, j’ai de la chance ! On ne m’a jamais dit « c’est pas sérieux, tu devrais plutôt faire ci ou ça ». Mais je fais parfois face à des résistances concernant les sujets de l’écologie ou de l’effondrement, ou plus souvent à de l’incompréhension. J’ai quelques difficultés à expliquer les raisons pour lesquelles, par exemple, je mets à profit mon temps de chômage pour explorer le milieu associatif et militant plutôt que pour chercher un « vrai travail ». Ça peut aussi être très dur quand on aborde certains sujets car des « conflits » émergent. Écorner mes relations, c’est ce qui m’attriste le plus et me fait le plus peur dans tout ça. Ça demande beaucoup de pédagogie et de lâcher-prise pour accepter le rythme de chacun… il y a des ratés, mais j’essaie de m’améliorer !
Je pense que le mieux à faire, même si ce n’est pas si évident, c’est de tracer mon parcours comme je l’entends, et (dé)montrer que c’est juste super cool sans essayer de convaincre davantage par ailleurs.

Tu as en face de toi quelqu'un qui hésite à rejoindre la Bascule : que lui dirais-tu ?

M.B. : Fais comme moi : quels que soient tes doutes, viens y passer quelques jours pour te faire ton avis. Ça n’engage à rien, mais ça te permet de découvrir une initiative incroyable. C’est un peu comme une période d’essai ;) #lexiquedutravail

Nous sommes en 2030, l’humanité a définitivement pris un virage durable, démocratique, écologique et solidaire. Décris-nous ce qui a changé et à quel point il fait bon vivre au sein de cette société.

Trois ans après les dernières élections citoyennes, les territoires tâtonnent encore pour poser les bases de nouveaux modes d’organisation. Il y a quelques années, suite à des catastrophes naturelles jamais vues et à un krach financier lié à la pénurie des ressources énergétiques, un état d’urgence mondial a été décrété. Les événements n’ayant épargné aucune population, les nations du monde entier ont bien été obligées de s’accorder sur des mesures faisant fi de toute concurrence. Révoltées, ce sont des assemblées de citoyens qui ont émergé pour tracer les premières lignes d’un renouveau démocratique. Quotas de pétrole obligent, les échanges internationaux ont été drastiquement réduits. Les régions ont mutualisé leurs ressources, et s’entraident pour se fournir les produits les plus nécessaires. Quasiment toutes les productions redeviennent extra locales.

Il y a eu un avant et un après. Après le choc des derniers événements s’est installée une atmosphère presque sereine, une joie dans l’entraide, une envie de reconstruire des modes de vie moins rapides. Comme si l’essentiel s’était rappelé à tous.

De nombreux métiers tertiaires disparaissent, principalement pour laisser place à la production alimentaire. Les pays sont divisés en micro-territoires, chacun créant sa monnaie locale pour sa résilience et son indépendance personnelles. Un revenu universel a été mis en place, et les différences de revenus dans les organisations et dans les sociétés ne peuvent dépasser un ratio de 1:6. La domination financière ainsi endiguée par la loi, les relations humaines s’apaisent. La course au profit ne peut plus être un objectif. Nous partageons notre temps entre nos activités rémunérées, des aides et des apprentissages bénévoles, et nos occupations personnelles. Nous avons le temps de vivre. Nous sommes bien plus maîtres de notre vie citoyenne qu’auparavant : grâce à un nouveau système démocratique local et global, nous pouvons notamment voter en notre nom pour chaque proposition de loi. Des lois locales très adaptées aux spécificités des territoires peuvent être adoptées.

L’adaptation à toutes ces nouveautés se doit rapide mais nous nous sentons si délivrés qu’elle est tout à fait spontanée.

Nous vivons heureux et ne faisons pas trop d’enfants.

THE END

C’est un beau monde que tu nous décris là.

M.B. : Merci, mais je précise qu’il s’agit ici d’une pure utopie. Je ne crois pas qu’il fera aussi bon vivre en 2030, que tout changera si vite en ce sens et que tout sera aussi facile. Toutefois, j’ai voulu me prêter au jeu de l’exercice et j’y ai intégré des éléments tout de même désirables ;)

Enfin, est-ce qu'il y a quelque chose que tu aurais aimé dire et que tu n'as pas eu l’occasion de partager ici, ou une question que tu aurais aimé qu'on te pose ? Tu peux répondre à cette question.

M.B. : J’aurais une mini tribune à rajouter ;)

Je crois que mon premier combat, c’est celui comme on dit des « nouveaux récits ». J’aimerais parvenir à faire changer la perception de l’écologie dans l’esprit des personnes, qui n’est souvent pas la bonne. De manière générale, c’est perçu comme des mesures individuelles ou collectives destinées à « protéger la planète » (expression-valise qui veut tout et rien dire). C’est vu comme de la restriction, de l’atteinte aux « libertés individuelles » (je dirais privilèges selon notre situation), du renoncement. De nombreux « anti » accusent les écologistes d’être de dangereux régressistes qui nient le progrès et qui veulent attirer la société vers un retour à la bougie. À ça, j’aimerais répondre en amenant à se questionner de nouveau : est-ce que le progrès, ce n’est que technologique ? Est-ce que c’est forcément se dépasser pour être capable de vivre sur Mars ? Le progrès, c’est vraiment de prendre à la terre toutes ses ressources pour notre confort à court terme ? Est-ce que ce n’est pas là qu’on doit parler de régression ?

J’aimerais parvenir à faire « switcher » la manière de pensée, à faire réaliser que le monde qu’on a toujours connu, nous actuellement, n’est qu’une possibilité comme il y en a d’autres. Le système actuel nous impose un certain nombre de règles si l’on veut pouvoir vivre et consommer. On confond ça avec LA réalité, comme si c’était la seule pouvant exister. Pour certains, il y a le monde conventionnel, soit « la réalité », et les « solutions alternatives », des utopies.

Alors, comme je l’ai si bien dit à mes nombreux followers sur Instagram « #influenceusedechoc » : ouvrez vos esprits, laissez la place à de nouvelles possibilités, apprenez à imaginer des choses en dehors des cadres que vous connaissez !

Merci à La Bascule et à tous ses membres !

Mathilde Briend, chômeuse en transition.
Entretien réalisé le 15 août 2019 par Quentin Erades.

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