Faut-il se battre contre l'antisémitisme pour lutter contre l’antisémitisme ?

Le fait de lancer un appel spécifique contre l'antisémitisme est-il pertinent? Ne risque-on pas de susciter un sentiment d’injustice chez d'autres victimes de xénophobie, ce qui serait finalement contre-productif?

A l'initiative du PS, un appel a été lancé le 14 février pour dénoncer l’antisémitisme. Cet appel fait suite à la parution d'une étude révélé par le ministère de l'intérieur faisant état de la hausse de 74% des actes antisémites en 2018. Tous les partis politiques n'ont pas été invités à signer l'appel. Toutefois, tous semblent déterminés à le rejoindre.

Car tous observent une montée constante et dangereuse de l’antisémitisme en France depuis plusieurs années. Toutefois, les critères sur lesquels se basent ces analyses semblent plus relever du sentiment que de l'analyse objective : en 2017, l'INHESJ (Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice) a relevé un total de 7.102.000 atteintes aux personnes en France (5.334.000 insultes, 1.096.000 menaces, 672.000 violences physiques). Pour l'année écoulée, les actes antisémites mesurés ont été de 541, soit environ 0,008% du total des violences faites aux personnes. Bien entendu, compte tenu de la difficultés à obtenir des chiffres fiables et de certains événements majeurs relevés (prise d'otages à l’hyper-cacher, assassinat de Mireille Knoll etc.), il est hautement probable que l’antisémitisme ne se limite pas (du tout) à ces 0,008%.

 Toutefois, et en l'absence de données objectives permettant de le mesurer, nous sommes bien en présence d'un sentiment d'antisémitisme (chaque personne peut donc avoir sur le sujet sa propre opinion). Hors, les sentiments de racisme ou de xénophobies sont nombreux dans la société : à titre d'exemple le défenseur des droits a noté que 38% des noirs, 34% des arabes, 27% des métisses et 26% des asiatiques avaient été confrontés à des propos ou des comportements racistes au travail (https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/09/27/origine-genre-handicap-un-francais-sur-quatre-dit-avoir-ete-victime-de-discrimination-au-travail_5360877_3224.html); 5 églises ont été vandalisées en France en une semaine (https://www.europe1.fr/societe/cinq-eglises-vandalisees-en-france-en-une-semaine-3855800) ; Les populations d’origines supposées maghrébine et africaine ont globalement 26 % de chances de moins que la moyenne de pouvoir visiter un logement selon CNRS (https://www.lemonde.fr/logement/article/2017/12/15/deux-etudes-mesurent-l-ampleur-de-la-discrimination-a-la-location-en-france_5229974_1653445.html).

Quelle sera donc la réaction devant cet appel pour quelqu'un de non-juif se sentant violenté en raison de ce qu'il est (noir, musulman, chrétien, typé asiatique...)? Pourra-il comprendre qu'on ne parle que d'une catégorie de victimes mais pas d'une autre, d'un type de violence mais pas d'un autre, alors que d'évidence, le sentiment de subir des comportements xénophobes est présent largement au-delà des frontières de la communauté juive?

Si l'on veut lutter efficacement contre la xénophobie, contre le racisme (donc contre l'antisémitisme), le meilleur moyen n'est-il pas de faire en sorte que chacun - pour combattre contre les violences qui lui sont faites - combatte contre les violences faites à tous ?

Bref, n'est-il pas temps de lancer un appel contre le seul Racisme sous toutes ses formes (et donc ,sans hiérarchie, contre l'antisémitisme, l'islamophobie, la négrophobie, la christianophobie, l'asiaticophobie etc.). Ou veut-on qu'après un appel et un rassemblement contre l'antisémitisme, d'autres lancent et participent à un rassemblement contre la christianophobie, puis que d'autres lancent et participent à un rassemblement contre l'islamophobie, puis que d'autres lancent et participent à un rassemblement contre la négrophobie, puis que d'autres etc... Et que chacun explique que les attaques portées contre lui sont bien plus graves que celles portées aux autres.

On devine que cet appel contre LE racisme ne susciterait peut-être pas la même unanimité chez les partis politiques, car la xénophobie est bien présente dans notre société. Mais cela serait peut-être le premier pas pour la combattre...

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