M, 13 ans et perdu dans la ville, par A. Nadimi

Les services de protection à l’enfance le remettront ils dehors à la veille de Noel ?

Ce soir, j’ai croisé la route de M. 13 ans, arrivé hier à Paris, après des mois d’un long chemin d’exile. M. a été mis dans un hôtel hier pour la période de mise à l’abri avant son « évaluation » par le DEMIE (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers).

Incapable de savoir où il est, ni où aller pour retrouver son hôtel, pas un nom ni d’hôtel, ni de station de métro, tout perdu. M. est avec un gars bienveillant de son pays, qu’il a lui aussi fui à cause des talibans. Il l’a trouvé dans ce quartier ou toute la diaspora se retrouve et sert de traducteur. 
Je lui demande s’il a un papier pouvant être un indice pour comprendre sa situation.
Il vide ses poches, et entre deux tickets de métro et un ticket restaurant FTDA à 5 euros, son petit papier de rendez-vous me donne l’ information sur sa situation : rue du moulin Joly : 
23/12 à 9 h.

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 A force d’avoir recroisé les gamins venant manger sur les camps, piqués à sang par les punaises de lit souhaitant y rester que pour le lit la nuit à défaut du trottoir de la rue, trop tout seuls laissés livrés à eux même ou forcés d’aller errer dans la rue en journée par les hôteliers avant d’y être définitivement remis après leur refus abusif, je connais bien les noms de ces hôtels moi. 
Reste plus qu’à trouver dans lequel il est. 
Je demande à K. le traducteur gentil, de demander au petit perdu s’il reconnaîtrait une photo de l’hôtel si je lui montre. 
Toutes les photos Google y passent mais il ne sait plus, il a juste passé une nuit là-bas, il croit, il sait plus, et on rigole de cette situation, mais on va y arriver. 
Il demande à voir des photos des chambres parce qu’ il a passé plus de temps dans sa chambre qu’ à regarder la devanture ! ah ah ah ! 
La recherche de l’hôtel sur le téléphone nous fait rire et c’est chouette de voir ses rires. 
J’appelle l’un des hôtels pour expliquer et demander si le nom de ce petit figure sur leur liste : « non pas de M. chez nous et on a pas la liste des autres hôtels » (en raccrochant, je me dis que ça laisse une petite chance pour que le sien soit mieux car celui-ci est pire que pourri…) 
Le second hôtel a son numéro non attribué et les autres ne répondent pas… 
Il n’a pas dû faire (encore) des kilomètres à pieds dans cette ville qu’il ne connaît pas et vu son état de fatigue qu’il porte sur lui, je n'y crois pas. Allons essayer l’hôtel le plus près.
Sur le chemin, on parle, je lui explique comment va se passer son rendez-vous d’évaluation le 23 décembre, ce qu’on va lui demander, je lui demande s’il a sa taskera (pièce d’identité afghane), s’il peut se la faire envoyer, pièce précieuse pour justifier de son âge pour les services d’évaluation qui feront tout pour le refuser malgré son très jeune âge affiché sur sa tête, et comme la lettre de décision sera rédigée avec des copiés collés par une personne d’un service qui ne le verra pas…
Il me fait dire qu’il ne l’a pas et qu’il ne peut pas l’avoir car il a été séparé de la dernière personne en vie de sa famille en Turquie, qu’il n’a plus de famille nulle part, ni maman, ni papa, personne.
Je le suis, on se perd dans les rues, puis, il pense reconnaître le chemin de son hôtel, puis on fait demi-tour finalement. 
On a surement envie de prolonger un peu ce jeu de piste, parce qu’ au milieu du tragique de cette situation, d’un gamin arrivé on ne sait comment jusqu’ à Paris tout seul, perdu dans la ville, on parle, on rigole, qu’il est un court moment avec des personnes bienveillantes et disponibles.
Après quelques détours, on y est, bonne pioche !
C’était bien cet hôtel là ! Je m’assure qu’il glisse une carte de l’hôtel dans sa poche à travers la baie vitrée qui nous sépare, pour qu’il puisse plus facilement retrouver son chemin demain.
Puis, il ressort nous serrer la main. 
Les services de protection à l’enfance le remettront ils dehors à la veille de Noel ?

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