Karl Marx : Avant la barbe

Oubliée l'icône austère et velue des bustes, timbres et portraits officiels. Concentrant son récit sur quelques années,"Le jeune Karl Marx" de Raoul Peck se termine à la veille des révolutions de 1848. Il rend ainsi Marx à son époque et à sa jeunesse et donne l'envie de se pencher sur l'itinéraire intellectuel d'un homme rare, qui voulut tout à la fois à la fois comprendre et changer son époque.

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Lorsque la lumière se rallume dans la salle Marx n'a que trente ans. Le film de Raoul Peck se termine à la veille des révolutions de 1848 et rend ainsi Marx à son époque et à sa jeunesse : l'Europe des rois où s'agitent les mouvements libéraux, l'Europe qui s'industrialise, où la colère ouvrière germine encore dans la clandestinité. Une Europe que le jeune Marx sillonne - Cologne, Paris, Bruxelles, Londres – en homme d'action, orateur fervent, polyglotte, stratège. Peck filme un homme bouillant, sûr de son intelligence, que galvanise son amitié nouvelle avec Engels.

Mû par une énergie hors du commun, entêté, visionnaire, Marx s'attelle à forger dans l'épaisseur de sa pensée, un outil, une arme, à la portée de ceux qu'écrase le nouveau capitalisme industriel. De quoi donner l'envie de se pencher d'un peu plus près, en suivant les séquences du film, sur la trajectoire d'un homme rare, qui voulut tout à la fois à la fois comprendre et changer son époque.

Bois de chauffe

La charge © Felix Vallotton (1893) La charge © Felix Vallotton (1893)
 Dans la pénombre d'une forêt, un groupe de paysans allemands en haillons glane du bois mort . Ils sont mis en déroute par une violente charge de cavalerie. En voix-off est lu un texte de Marx.

Marx est alors le rédacteur en chef d'un petit journal bourgeois, libéral et démocrate, la Gazette Rhénane, subversif dans l'Allemagne du XIXème siècle encore dominée par la monarchie absolue prussienne. Jusqu’à la censure du journal en 1843, la rédaction compte dans ses rangs un certain nombre de penseurs athées, aspirant comme Marx à l'avènement d'un Etat démocratique et "rationnel" : les "Jeunes Hégéliens" (lecteurs critiques du philosophe Hegel).

 Marx suit pour la Gazette les débats de l'assemblée locale de Rhénanie qui projette une nouvelle loi criminalisant le "vol de bois", y compris le ramassage de bois mort. Il prend dans ses articles la défense du droit coutumier des pauvres et tempête contre le " matérialisme dépravé" utilisant l'Etat au profit d'intérêts privés au mépris de toute "moralité politique."

Paname

La conspiration (détail) © Kathe Kollwitz (artiste allemande) vers 1893-97 La conspiration (détail) © Kathe Kollwitz (artiste allemande) vers 1893-97
Le film montre ensuite Marx, exilé volontaire à Paris après l'interdiction de son journal, à un meeting politique dont l'orateur principal est Proudhon. Ancien ouvrier typographe, penseur anarchiste autodidacte, Proudhon harangue un public composé d' artisans qui forment alors le gros des rangs révolutionnaires en France. Sous la monarchie censitaire de Louis-Philippe, l'industrialisation n'est encore qu'à ses débuts.

 A cette époque, dans les colonnes de l'éphémère revue Annales franco-allemandes, Marx réfléchit à la base sociale capable de soulever et de libérer l'Allemagne. Selon lui, la bourgeoisie allemande, arrivée trop tard sur la scène de l'histoire ne pourra pas tenir le rôle qui fut celui de la bourgeoisie française en 1789. Incapable de la "largesse d'âme", de la "génialité", qui avait conduit les révolutionnaires français à s'identifier au peuple tout entier ("Qu'est ce que le Tiers-Etat ? Tout." écrivait Sièyès en 1789), la bourgeoisie allemande est peureuse et conservatrice.

 Le seul groupe social qui lui semble pouvoir renverser l'ordre établi au profit de la majorité, qui n'a aucun privilège à défendre, "qui possède un caractère universel du fait de ses souffrances universelles", est le prolétariat. A l'époque Marx n'a pas encore de véritable lien avec le mouvement ouvrier naissant, mais cette intuition se trouve confirmée à ses yeux en juin 1844, lors de la révolte des tisserands de Silésie, considérée comme la première révolte ouvrière de l'histoire allemande moderne.

A Paris, Marx fait enfin la rencontre d'un compatriote, Engels, grand bourgeois défroqué, auteur d'une enquête détaillée sur La situation de la classe laborieuse en Angleterre, qui s'ouvre sur ses mots: "Travailleurs, c'est à vous que je dédie un ouvrage où j'ai tenté de tracer (...) un tableau fidèle de vos conditions de vie, de vos peines et de vos luttes. (...) Voici comment j'ai procédé : j'ai renoncé (...) au porto et au champagne de la bourgeoisie, et j'ai consacré mes heures de loisir à la fréquentation de simples ouvriers [..] La connaissance des conditions de vie du prolétariat est une nécessité absolue si l'on veut assurer un fondement solide aux théories socialistes aussi bien qu'aux jugements sur leur légitimité. Mais les conditions de vie du prolétariat n'existent sous leur forme classique, dans leur perfection, que dans l'empire britannique, et plus particulièrement en Angleterre [...]"

Gagner le prolo

La marche des tisserands © Kathe Kollwitz (artiste allemande) vers 1893-97 La marche des tisserands © Kathe Kollwitz (artiste allemande) vers 1893-97
 Aux côtés d'Engels, Marx s'éloigne définitivement de ses anciens postulats philosophiques pour se consacrer à la construction d'une pensée originale mêlant histoire, économie et sociologie, en prise directe avec le tumulte de son époque.

Les deux compères se rapprochent de "la Ligue des Justes". Ce nom qui prête à sourire cachait à l'époque une organisation secrète révolutionnaire d'ouvriers allemands, amalgamant confusément velléités collectivistes et aspiration mystique à une humanité réconciliée. Sous la houlette de Marx et Engels, la ligue change de nom pour devenir "communiste". Le tandem est chargé de la rédaction d'un manifeste, pour structurer la révolte en lui donnant une doctrine, des buts et des moyens clairs. Le "parti communiste" auquel se réfère le titre n'a rien de commun avec les organisations politiques structurées qui porteront plus tard ce nom. Il ne désigne rien d'autre à l'époque que la mouvance des partisans des idées de Marx.

Le manifeste expose de façon synthétique la réflexion historique de Marx sur l'émergence de la bourgeoisie, du capitalisme industriel et enfin des prolétaires eux-mêmes, progéniture pléthorique et rebelle grandie à l'ombre des grandes fabriques. Après avoir étrillé les erreurs des socialismes bourgeois et utopiques, listé les alliés stratégiques possibles selon les configurations nationales, le manifeste se clôt sur un appel radical au "renversement violent de tout ordre social passé". Adressé aux prolétaires, qui ne représentent alors qu'une minorité dans la plupart des nations, promis plus tard à un écho immense, il est peu remarqué l'année de sa publication,dans le fracas des révolutions de 1848 qui embrasent toute l'Europe .

 

 

Bibliographie :

- Lire Marx (PUF), notamment la première partie signée par Michaël Lowy

 

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