Pour un textile écologique et solidaire

Ces derniers mois, la pénurie de masques et de test a rendu concrète notre dépendance à la Chine ou à d’autres pays émergents. La relocalisation d’une production manufacturière a des avantages écologiques et sociaux qui dépassent intérêts géopolitiques captés par les grandes puissances exportatrices, elle doit être encouragée par un volontarisme politique qui dépasse les simples paroles.

Vers une production textile en France ?

« Le made in France a le vent en poupe », entend-on dans un reportage sur la marque de jean’s 1083 réalisé par l’émission Tout compte fait pour France2. On y voit Thomas Huriez, l’un des deux frères à l’origine de l’enseigne, dont les jean’s sont « made in France ». Pour obtenir le label, 50 % de la production doit être effectuée en France, les frères visent presque les 100 %, nous explique-t-on. Le reportage met en scène une success story qui a réussi à sauver des ateliers de tissage dans les Vosges, le Nord ou la Loire, et qui a permis la création de plusieurs emplois, dans ce secteur pourtant concurrencé par la mondialisation. Les commandes sont si nombreuses qu’elles dépassent les capacités de production de l’entreprise mais les délais de livraisons ne découragent pas les acheteurs, prêts à attendre parfois plusieurs mois pour recevoir leurs pantalons. 1083 n’est pas unique et on trouve rapidement d’autres marques qui mettent l’industrie textile française au centre de leur chaîne de production et de leur modèle économique.
On pourrait alors se dire que tout va pour le mieux, qu’une réindustrialisation est en marche et, avec elle, les bienfaits écologiques et sociaux qui l’accompagnent. Thomas Huriez souligne en effet qu’un jean parcourt souvent 50 000 à 70 000 km avant d’arriver dans notre garde-robe. On a vu que la réussite de son entreprise a permis à certains ateliers de continuer à travailler et que d’autres ont ouvert. Si « le made in France a le vent en poupe », pourquoi tout le monde n’en porte-t-il pas, comme nous nous sommes tous remis à porter des imprimés ou de la couleur lorsque le noir n’a plus été à la mode ?

 

Le travail des couturières ou les difficultés d’un artisanat du textile

Marine est couturière, elle travaille en France et souhaite créer des collections de sous-vêtements dans une optique écologique et solidaire. Elle cherche des tissus dont les teintures sont peu toxiques, qui sont fabriqués sans pesticides, sans expérimentations animales, dans des conditions de travail décentes pour les travailleurs. Elle aimerait pouvoir créer de petites collections pour éviter des invendus qui se transformeraient en déchets ou qu’elle écoulerait en participant à la consommation compulsive biannuelle que sont les soldes. Si l’on en croit le succès de certaines enseignes made in France, on pourrait croire qu’il existe une clientèle pour Marine, mais les obstacles restent nombreux. Avec ces matières premières, le coût des outils de travail, de l’électricité et la rétribution du travail nécessaire pour vivre de son activité, Marine devrait vendre les culottes, coton, coupe simple, avec peut-être un effet dentelle sur l’élastique, près de 35 euros. On n’est pas loin du prix de certains champions du made in France. Mais sans leur puissance de frappe.
Notre créatrice participe encore à des formations en couture, mais elle n’a pas fait d’école de commerce, n’a pas été formée à la comptabilité, à la gestion ou à la communication. Communication qu’elle regarde d’ailleurs avec distance. Certes un commerce a besoin de se faire connaître pour vendre, mais on peut comprendre la réticence suscitée à l’égard de la publicité. L’ampleur de la publicité participe non seulement à la transformation incessante de nos désirs en besoins artificiels et aliénants mais aussi à une consommation énergétique vaine et démesurée. Et puis, la publicité des petits entrepreneurs, qui débutent sans capital, ce sont les réseaux sociaux, et « si c’est gratuit, c’est que c’est vous le produit ». Comme vous, Marine connaît l’adage et il lui est difficile de franchir le pas qui l’entraînerait vers une commercialisation de ses données et de celles de ses clients. Commercialisation dont on connaît les dérives énergivores et préoccupantes pour nos libertés.
Marine n’est pas seule. Elle se rend régulièrement à la BGE, réseau d’accompagnement des entreprises, écoute leurs conseils, étudie avec eux l’évolution de son activité. Son compagnon l’accompagne dans toutes ses démarches, il a aménagé avec elle la pièce de leur maison qui sert de boutique, réfléchi avec elle aux stratégies de l’entreprise, et son emploi apporte un revenu fixe appréciable lorsqu’on débute une entreprise. Toutefois, lorsqu’elle a décidé d’arrêter la retouche pour se concentrer sur la création, elle a dû reprendre des ménages, emploi qu’elle exerçait lorsqu’elle était étudiante. Elle n’est pas la seule, le métier est loin d’avoir disparu, elles sont près de 25 autour de Marine, mais nombreuses sont celles qui cumulent deux emplois pour terminer les fins de mois. La précarité touche presque l’ensemble des couturières qu’elle connaît, l’entraide existe, mais, comme « tout le monde a faim », nous dit-elle, la course aux contrats rend les relations entre consœurs parfois difficiles. Le constat est amer, mais ce n’est pas un reproche, lorsqu’« on a la dalle », que l’on veut vivre de son métier, on cherche à l’exercer.
Si c’est la retouche de vêtements abîmés qui paie le mieux, l’affaire est souvent loin d’apporter des revenus suffisamment confortables, pour en vivre à l’abri de toute anxiété. Pour ses créations de sous-vêtements, Marine, portée par son engagement féministe, a cherché un public particulier : des femmes qui on subit une chirurgie suite à cancer du sein. Ces deux stratégies, ne sont pas peut-être pas pensées comme telles, mais elles sont pertinentes économiquement, beaucoup d’entrepreneurs les font. La retouche s’adresse à une demande forte, l’opération est rapide et peu coûteuse. Les sous-vêtements éthiques, à destination de personnes ayant connu une chirurgie réparatrice, cherche ce que l’économie néoclassique appelle une « clientèle de niche » : la demande est faible parce que la clientèle est restreinte, mais constante et disposée à dépenser davantage, parce que l’offre est faible elle aussi, voire inexistante. C’est d’ailleurs le choix des enseignes de textile made in France : une clientèle suffisamment dotée économiquement et intéressée par la filière France. Cette clientèle existe suffisamment pour que ces enseignes en vivent, mais pas suffisamment pour entraîner une forte relocalisation du secteur.
Malgré ces stratégies pertinentes, ces couturières, qui travaillent à deux pas de chez nous, que l’on aimerait aider à vivre de leur talent et de ce qu’elles ont à offrir, doivent cumuler plusieurs emplois. En effet, que faire face à la puissance de l’économie mondiale du textile, à sa division internationale du travail qui permet de tirer les prix vers le bas ? A ses cycles des collections biannuelles qui donnent l’impression d’être passé de mode la saison suivante ? A ses promos incessantes qui font que repriser nous semble moins pratique et pas assez intéressant pour le porte-monnaie qu’acheter neuf ? Notre créatrice en sous-vêtement n’est pas non plus optimiste sur son public cible et le prix de ses pièces. Elle-même ne pourrait se les acheter, et elle redoute les effets sur les revenus des ménages des deux mois de confinement.

 

Un accompagnement du secteur planifié par les pouvoirs publics.

On comprend qu’il faut plus que de la bonne volonté de la part des consommateurs, qu’il faut plus qu’une clientèle peu nombreuse qui a envie de dépenser plus pour des produits éthiques, ou davantage que l’ingéniosité et l’habileté de certains entrepreneurs, pour qu’un réseau de production textile français se développe. Un tissu industriel dont les salariés sont protégés par un code du travail, des conditions d’hygiène et de sécurité bien plus décentes que celles du Bangladesh, du Vietnam, ou de l’Ethiopie, territoires de la délocalisation des entreprises chinoises du textile. Un tissu industriel dont les normes environnementales sont protectrices de la biodiversité et qui rapprocherait les producteurs et consommateurs, limitant ainsi les émissions de gaz à effets de serres des trains, des camions, des infrastructures portuaires, la pollution des océans par les porte-conteneurs et de toutes les filières associées.
On nous appelle parfois à trouver de nouvelles solutions, à inventer, innover. Pardon à faire preuve d’innovation. Vous entendez l’injonction et l’assignation à la responsabilité individuelle qui se cache derrière l’expression ? Certains diront que c’est pour mieux nous faire oublier que des solutions existent, sont connues et peuvent être mises en place. L’économie n’est pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques. Une volonté politique peut apporter un cadre économique propice à un artisanat ou à une industrie du textile en France. Les droits de douanes ont disparus de notre imaginaire et de notre vocabulaire économique. Comment imaginer alors une convergence entre un produit fabriqué par des hommes et des femmes travaillant 80 heures par semaine, sous la pression d’un état autoritaire, peu regardant sur la sécurité ou la protection des écosystèmes, et celles et ceux qui travaillent 35 heures, en démocratie, avec des syndicats et des règles environnementales ? Accepterions-nous de travailler dans les mêmes conditions que ceux qui fabriquent la plupart de nos habits ? Si nous ne tolérons plus de légitimer par nos achats le fait que d’autres travaillent ainsi, ce sont les pouvoirs publics qui pourront nous aider à infléchir le mouvement. Une action politique est en mesure d’élaborer et d’accompagner des structures d’association des travailleurs indépendants, permettant une assurance mutuelle plus qu’une course aux clients rompant tout lien de solidarité. Les coopératives ne sont pas une rêverie, elles existent et fonctionnent parfois très bien. En dehors des agriculteurs, dont les GAEC s’en rapprochent, les coopératives sont peu présentes en France. Les pouvoirs publics peuvent tout à fait accompagner leur élaboration, que ce soit par la formation des participants, l’élaboration de structures juridiques adaptées, faciles à mettre en place, ou la mise à disposition de locaux peu ou pas utilisés, ils sont si nombreux dans les territoires hyper-ruraux, ou les villes souffrant de la désindustrialisation.

 

Le mouvement est en marche, le succès de pionniers inventifs et ingénieux témoigne de cette attente dans la population, mais le mouvement reste timide et limité. Pour prendre de l’ampleur, il aura besoin d’une action citoyenne qui dépasse la consommation, portée vers les attentes d’un Etat qui protège et accompagne les initiatives, qui s’interroge sur la circulation des objets et ne craint pas la circulation des hommes. Une action citoyenne qui s’engage dans un mouvement collectif où les avis peuvent diverger mais cherchent des solutions communes, parce qu’ils ont l’avenir en commun.

 

 

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