Je suis révolté

Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire être de « gauche » aujourd’hui quand dans ce contexte le sens de la mesure semble être assimilé à une preuve de faiblesse? Est-ce un aveu de faiblesse ou un acte de courage que de se revendiquer de « gauche »? Juste de penser que nous pourrions en douter me révolte.

Je suis révolté!

Il y a deux parties en moi qui s’opposent dans ce contexte si...comment dire...particulier? Anxiogène? Stimulant? Où il ne fait plus très bon avoir des idées de « gauche »? 

Mais honnêtement qu’est ce que ça peut bien vouloir dire être de « gauche » aujourd’hui?

J’ai tellement entendu dire autour de moi après l’élection de Macron « la Gauche, la droite c’est fini, il a complètement changé la manière de faire de la politique, bla-bla-bla » 

Bon près de 4 ans plus tard, finalement il a pas changé grand chose.

Partout, dans les médias, dans la bouche des politiques, sur les réseaux sociaux, dans la rue j’entends ces discours xénophobes qui, frappés d’un réalisme religieux, d’une lucidité mystifiée traitent à tout va d’ « islamo-gauchistes » toutes celles et ceux qui, avec leurs idées de faibles, d’utopistes, de traîtres à la nation seraient complètements dénuéEs de rationalité voir pire complices des terroristes. Complices? Carrément?

Ces discours, comme ressurgi des limbes d’un passé que l’on aimerait ne voir que dans les livres d’histoires, semblent avoir gagné le champs de la parole publique, avec toute la décontraction d’un Zemmour à la convention de la droite, en nommant comme responsable de la montée de la violence, une gauche qui pourtant devrait avoir cessée de peser sur l’échiquier politique.

Attends, elle est morte la gauche ou pas? Faut savoir.

Le problème avec les identitaires c’est que ce n’est pas toujours très cohérent leur façon de voir le monde, c’est bourré de contradictions.Tiens là par exemple, j’aimerai vraiment savoir ce qu’il passe dans la tête d’un type qui doit défendre un Prof islamo-gauchiste, lui rendre hommage en tant que victime d’un acte dont lui-même serait complice. Tu vois le délire? rien que d’y penser ça me fatigue.

Il y a quelques jours, autour dune discussion quelque peu surréaliste, une personne m’a sorti, avec la fierté d’un enfant qui vient de chier sur votre paillasson pour se marrer mais avec l’innocence en moins, que si il devrait être fasciste pour faire en sorte que la France retrouve sa « grandeur », il n’avait aucun problème à se revendiquer comme fasciste. « J’assume » qu’il m’a dit, ah ben tu m’étonnes. Et j’ai même pas eu besoin de trop le titiller, c’était d’une indécente spontanéité. Moi j’avais rien demandé, ça avait l’air d’avoir besoin de sortir. J’ai pris sur moi, je ne le connaissais pas. Ça aurait pu être drôle en faite si ce n’était pas aussi tragique.

Partout, et de plus en plus, j’entends ces mots gagner les esprits les plus « vulnérables » qui dans l’émotion, la peur qui les envahissent, se laissent séduire, rassurer par des mots qui, au lieu de dégoûter, semblent donner l’impression de panser d’autres maux.  Et sincèrement, comment ne pas les comprendre?

Depuis des années les sentiments de liberté, de justice et de dignité sont sacrifiés sur l’autel d’un despotique néolibéralisme, qui ne conçoit la démocratique, la vie en collectivité que sous le couperet de l’autoritarisme et de la compétition auquel il faudrait se soumettre sans broncher. Ce virus aura aussi fait tomber les apparatchiks.

Vous êtes prévenuEs, travailler c’est la vie, se divertir, se cultiver, s’amuser, se rencontrer en dehors de l’entreprise c’est la mort.

Alors vous voulez vivre ou mourrir?

Malheureusement beaucoup n’ont pas eu le choix, dans la misère le but c’est de survivre! Je ne sais pas vous mais moi quand j’y pense, ça me dégoûte.

Tiens justement, le dégoût, si on en parlait? On dirait pas comme ça, parce que bien souvent on le tiens à distance, ça sert à ça le dégoût, pourtant c’est un sentiment qui a son importance.

Le dégoût semble être un sentiment tout à fait lié à notre survie, au delà de quelques petits soucis de transit, ça a dû nous éviter pas mal de fois une mort assurée à l’époque où on ne se trimbalait pas avec son smartphone à la cueillette aux champignons.

Des études récentes montrent même que le sentiment de dégoût pourrait aussi être lié à nos jugements moraux.Traité par notre cerveau dans sa partie qui « juge » les objets, tout ce qui va nous inspirer du dégoût sera interprété, souvent au delà de notre conscience, en tant que tel. En d’autres termes, quand nous ressentons du dégoût pour une personne, notre cerveau semble le traiter comme un objet. Ça pourrait expliquer pas mal de choses.

Et franchement, après un tel acte de violence, comment ne pas ressentir du dégoût?

 

Il semblerait même que cela nous inspire un tel dégoût que nous avons du mal à pouvoir relier ce genre de comportement comme faisant partie de l’humanité, il n’est pas rare d’entendre après ce genre de choc, « c’est inhumain ». Par le sentiment de dégoût que cela nous procure, nous semblons vouloir le tenir à distance, l’extraire d’une partie de nous-mêmes, ça ne peut pas être humain, pas comme je le suis ou comme je pense l’être. Et pourtant.

Du coup il n’en faut pas beaucoup plus à certaines, certains pour que ce sentiment de dégoût déteigne sur toute une communauté qui, déjà depuis des années, subissent les affres « politiquo-mediatiques » des charognards du pouvoir , des obsédéEs de l’ordre, du contrôle et de la domination, toujours à l’affût d’une carcasse à curer jusqu’à la moelle pour satisfaire leurs insatiables  désirs. 

Ainsi toute une communauté, aussi complexe, riche et variée qu’elle puisse être, se voit réduite à une masse homogène dont chaque individu la composant est forcément un terroriste en devenir; une communauté qui, par le dégoût qu’elle inspire, ne semble pas pouvoir être traiter comme faisant partie de l’humanité. Déjà fortement monopolisé par une réalité qui parait se dissoudre dans la fiction, le sentiment de dégoût laisse passer certaines idées pourtant nauséabondes à travers notre « filtre moral » pour les considérer comme une solution tout à fait envisageable. Moi tout ça, ça me file la nausée.

Et c’est alors que se livre en moi une guerre effroyable entre deux opposés, pessimisme contre optimisme. Ma santé mentale ne cesse de passer d’un état à l’autre. A un moment je suis plein d’espoir et à un autre complètement abattu. L’optimisme lui a toujours été là, il m’accompagne depuis toujours, c’est un compagnon de route fidèle qui m’a sauvé de nombreux déboires psychologiques et autres phases dépressives. Le pessimisme, lui, s’incruste depuis quelques temps sans que je trouve l’énergie et le courage nécessaires pour lui demander de prendre congé quand j’observe le monde effrayant qui m’entoure.

Je crois que ce pessimisme découle directement du fait que j’ai l’impression que des choses sont en train de m’échapper. Né à la fin des années 70, homme, blanc, hétérosexuel, issue des classes populaires certes mais pas des plus mal lotis, on peut dire que j’avais tout même une bonne main au début de la partie. Avec beaucoup de chance et un peu de malice je devais pas trop mal m’en sortir. 

Mais voilà les règles du jeu semblent avoir changé depuis quelques années, je ne peux plus vraiment compter sur la chance vu la tournure que semble prendre le monde dans lequel j’évolue; en pleine déconstruction j’essaie de sortir radicalement de ma position de dominant, comme de la société de consommation, et pour être en harmonie avec moi-même, j’essaie de me dresser contre toutes formes de hiérarchies de dominance et les violences qui vont avec. Hiérarchies de dominance qui ne cessent d’augmenter au fur et à mesure que la démocratie crève sous le poids des individualistes. Quel programme me diriez-vous et je vous répondrais « c’est clair, je ne m’ennuie pas »

Bref de toute la hauteur des privilèges que la société m’a conféré, me voilà obligé, une bonne fois pour toute, de sortir de ma zone confort. Ben ça pique un peu je dois avouer. Quelque part au fond de moi l’optimiste trouve cela exaltant, prêt à en découdre, le pessimiste, lui, se demande si investir dans un petit bout de terrain au fin fond de l’Ardèche ne serait pas un bon investissement pour aller enfoncer sa tête dans le sable.

Est-ce ce même sentiment qu’on ressenti nombreuses et nombreux de mes semblables à chaque fois que le monde a basculé dans le dégoût de l’autre au point de vouloir l’exterminer? Est-ce ce sentiment qui a poussé des milliers de personnes à risquer leur vie pour combattre une idéologie identitaire qui, incapable de dépasser sa peur de l’autre, avait décidé que le monde entier devait se soumettre à sa vision ou mourrir?

Beaucoup sont mortEs parce qu’il y a des fictions auxquelles il est impossible de se soumettre car il y a des différences inscrites dans notre chaire et qu’il est impossible de gommer. Ainsi pour les personnes qui portent en elles les germes indélébiles de la différence, c’était la mort assurée. 
Je ne sais pas si ce que j’interprète du monde aujourd’hui s’approche de la réalité ou si c’est le filtre du pessimisme qui, ayant pris le dessus sur celui de l’optimisme, je ne peux que me l’avouer, me montre une image faussée, biaisée du monde dans lequel je crois vivre.Qui le sait malheureusement? j’en ai bien peur, personne.

Mais suis-je seul pour autant?

Je ne pense pas me répond encore l’optimisme.

Je ne pense pas être seul à mener ce combat intérieur, en tout cas j’aime à le penser. J’aime à penser que d’autres camarades, pour ne pas tomber dans une certaine forme de résignation quand aux nombreux défis que, ne nous mentons pas, nous sommes déjà en train de perdre, les mènent aussi. Et j’en suis convaincu, tout cela nous pouvons le mener ensemble. Nous devons le mener ensemble. Ensemble, nous pouvons repousser la tentation du repli sur soi qu’un contexte tout particulièrement anxiogène peut favoriser et dont se servent les idéologues identitaires pour nourrir les rangs de leurs armées de « zombies » pour mener leurs guerres contre tout ce qui ne leurs ressemblerait pas.

Nous avons besoin ensemble de nous ranger derrière une idéologie qui nous rassemble, qui nous donne l’espoir de voir de meilleurs futurs surgir. Nous devons faire bloc, ensemble, face à la tentation identitaire d’une fiction qui ne pourra jamais se voir réaliser.

Nous devons être fierEs, ensemble, de nos idées humanistes et les porter hauts et forts dans nos discours comme dans nos actes pour ne pas laisser certains mots, certains actes, certaines idées envahir les esprits apeurés qui verraient en le dégoût de l’autre et son élimination la réponse à tous leurs maux.

Ne laissons pas le monopole de la fierté aux identitaires!

Nous n’avons pas à douter d’être ce qu’iels nous accusent d’être, je suis fier d’être de « gauche » et je sais encore ce que cela veut dire malgré les échecs, les trahisons, les préjugés et les étiquettes.

Je porte en moi les valeurs d’un humanisme courageux, je n’ai pas peur de le dire, un humanisme qui se veut respecter l’autre dans toute son intégrité, qui ne souhaite pas céder à la facilité de le soumettre à sa propre vision du monde mais qui sait se remettre en question quand il s’agit de laisser à l’autre l’espace de pouvoir être ce qu’il a envie d’être. Parce que cela demande de faire preuve de courage que de s’abandonner un peu à l’autre pour lui laisser l’espace nécessaire à son plein épanouissement. Non, je ne succomberais pas à la lâcheté du repli sur moi-même.

Parce qu’il est toujours lâche de poser l’autre comme le problème quand il nous est impossible d’accepter notre incapacité à considérer que notre vision semble trop « étriquée » pour saisir toute la complexité du monde.

Je suis fier de porter en moi les valeurs d’un humanisme pleinement conscient qui, malgré les accusations de faiblesse, se bat pour encore croire en l’humain malgré ses défauts, en une justice véritable et mutuelle, réparatrice qui inclurait l’ensemble de l’humanité dans l’issue des conflits inévitables qui régissent nos vies en communauté.

Un humanisme qui croit encore que si l’on offre à l’être humain les conditions favorables au développement et à l’expression de ses meilleurs aptitudes, il seratout à fait capable de construire, de se réaliser pleinement sans vouloir contrôler, dominer son environnement au point de le soumettre uniquement à la réalisation de ses propres désirs.

Un humanisme qui intègre l’ensemble de l’humanité mais qui inclut aussi tout ce qui ne serait pas humain comme ses semblables, comme des êtres vivants non-humains, à part entière, qui méritent d’être respectés sur un juste pied d’égalité.

 

Nous devons ensemble porter fièrement nos idées humanistes dans nos paroles comme dans nos actes, prendre toutes les armes dont nous disposons pour refaire vivre dans l’espace des mots, l’espérance de voir un jour émerger les mondes qui nous habites.

Je voudrais rajouter que ce qui est valable pour moi est aussi valable pour toi. Qui suis-je moi, bien installé derrière mon écran? Personne de plus important que toi

Toi qui te sent dépossédéE, exploitéE, stigmatiéE, oppresséE, toi qui te sent portéE encore en ton fort intérieur, comme beaucoup d’autres, par de nombreuses espérances.

Toi qui est conscientes, conscients que tu es, pour les combats qui doivent nous lier et nous animer profondément, une arme des plus redoutables en tant que ce que tu représentes au travers de ta légitimité à exiger une vie plus digne et dont ton rôle possible à jouer dans l’émergence de tes espérances est indispensable.

Toi qui n’a justement pas peur de te penser indispensable parce que nous le sommes toutes et tous quand semble surgir les monstres identitaires que le passé devrait sans cesse rappeler à nos mémoires sélectives.

Toi qui, portéE par un fort sentiment de responsabilité, ne souhaite pas te cacher derrière l’autre en l’accusant de tous les maux, toi qui souhaite marcher n’ont pas les uns derrière « l’Autre » mais les uns à côté des autres.

Toi, qui en toute honnêteté, accepte la difficulté, au travers de ton histoire, de ton identité qui pourrait pourtant nous opposer, toi qui mesure pleinement tous les risques qu’il a fallu et qu’il faudra prendre, les affronts et les peurs qu’il a fallu et qu’il faudra supporter, le sentiment de deuil, de vide que cela engendre que de s’abandonner à une cause qui, même si elle nous semble juste, aurait pu être considérée comme n’étant pas la nôtre et par la lâcheté l’abandonner.

Toi qui sait que ces sentiments dépassent complètement les notions de classes sociales, de genres, d’orientations sexuelles, d’origines, de confessions religieuses, de conditions physiques et ou mentales spécifiques,...etc car ce sont des sentiments qui sont propres à tous les êtres humains et qu’il ne tiens qu’à toi-même de les laisser librement s’exprimer.

Car ce sont exactement ces sentiments que les identitaires, les lâches, sont incapables de surmonter, obsédés par leur peur du changement et de l’autre dans sa différence.

Toi qui te dresse à mes côtés, sache que tu n’es plus seulE, que c’est avec beaucoup de fierté que j’accepte de marcher à tes côtés, Tous deux pleinement conscientEs de notre imperfection, pour porter nos valeurs sans honte la tête haute, le verbe fort et les poings serrés, camarades, il est temps maintenant, ensemble, que nous fassions surgir les mondes inespérés d’un humanisme radicalement éclairé.

Il faudra que l’on parle un autre jour de la radicalité, parce que franchement cette manière qu’ont les dominants de l’utiliser pour qualifier des actes qui pourtant s’opposent, pour mieux les amalgamer et légitimer la violence de leur autorité,

moi, ça me révolte!

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