Maintien de l’ordre «à la Française», à qui profite le crime?

Le maintien de l'ordre français s'est montré particulièrement violent. En décembre 2018 il conduit à la mort de Zineb Redouane, tuée à Marseille pendant une manifestation des gilets jaunes. Derrière la doctrine politique française du maintien de l'ordre se cache un puissant marché de l'armement.

Le 1 décembre 2018, Zineb Redouane est touchée par une grenade lacrymogène alors qu’elle est dans son appartement en plein cœur de Marseille. En contrebas, dans la rue des Feuillants, des affrontements ont lieu entre la police et des manifestants du mouvement des gilets jaunes. Elle décède le lendemain des suites de ses blessures à l’hôpital de la Conception. Le même jour à Paris c’est plus de 10 000 grenades qui seront tirées.

Au total en 2018, 19 071 munitions de LBD et 5 420 GMD (grenade à main de désencerclement), seront utilisées (selon le rapport annuel de l’IGPN).

Zineb Redouane est tuée par une grenade MP7 tiré par un lanceur Cougar. Des grenades commercialisées par la société Nobel Sport, le lanceur Cougar, lui, est produit par SAE Alsetex. Ces deux sociétés font partie des quelques entreprises françaises qui fournissent la France dans son schéma national du maintien de l’ordre. Si le lanceur de balle de défense de calibre 40, dit LBD40, est produit par Bügger et Thomet, une société Suisse, l’État français s’approvisionne essentiellement auprès de producteurs français.

 

Le marché florissant du maintien de l’ordre en France.

Quelques sociétés françaises profitent de la doctrine actuelle du maintien de l'ordre. Nobel Sport et Alsetex sont les principaux fournisseurs de grenades utilisées pour le maintien de l’ordre. Verney-Carron est l'inventeur du Flashball. GK Professional conçoit les gilets pare-coup des forces de l'ordre. SAPL (société d’application des procédés Lefebvre) conçoit des boucliers anti-émeute. Rivolier fournit des armes et des munitions de type LBD.

En 2018, le chiffre d’affaire combiné de ces six sociétés représentait entre 170 et 180 millions d’euros et un profit combiné autour de 10 millions d’euros par an, faisant ainsi du secteur du maintien de l’ordre un marché assez rentable. Difficile de connaître exactement la part du marché français, néanmoins la France aura dépensé en 2018 au travers de la NSPA (l’agence de l’OTAN de soutien et d’acquisition) et sur les marchés publics plus de 20 millions d’euros pour l’achat de matériel de maintien de l’ordre auprès de ces six entreprises. Les sociétés Nobel Sport et Alsetex sont largement en tête des ventes, avec respectivement 15,6 et 5,2 millions d’euros d’armement vendus à l’État. Des chiffres obtenus en combinant ceux du rapport annuel du NSPA et du bulletin officiel des annonces de marchés publics.

 

Le rôle du lobby GICAT.

Mais l’activité de ces entreprises ne se limite pas à la fourniture d’armes et d’équipement. Ces sociétés sont toutes membres du GICAT, le Groupement des Industries Françaises de Défense et de Sécurité Terrestres et Aéroterrestre. Le GICAT est enregistré depuis 2017 auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) en tant que représentant d’intérêts. Il déclare dépenser entre 100 000 et 200 000 euros par an pour ses activités de lobbying en France. Présent auprès des institutions françaises mais aussi européennes, le GICAT organise chaque année le salon Euro Défense Satory qui rassemble vendeurs d’armes européens et potentiels acheteurs à Villepinte en région parisienne. Il participe à des think-tanks avec l’Institut Montaigne et le cercle K2 qui publient des notes et des rapports à l’attention des parlementaires et de l’administration. Chaque année le GICAT organise des déjeuners-débats sur le maintien de l’ordre français où sont conviés des députés, des sénateurs et des hauts fonctionnaires.

 

Le maintien de l’ordre du futur.

Le GICAT compte parmi ces membres des entreprises qui produisent déjà les outils du maintien de l’ordre du futur. Des logiciel de gestion de foule comme le logiciel Lynx de EVITECH (Electronic Vision Technologies) sont mis en avant par le GICAT. De nombreuses entreprises proposent aussi des drones pour surveiller les manifestations. Lors de plusieurs manifestations à Paris, des drones avaient été utilisé avant que leur l’utilisation ne soit jugé illégal par le Conseil d’État le 22 décembre 2020. L’argument du Conseil d’État: le manque de texte encadrant cette pratique. La proposition de loi dite «sécurité globale» se propose de pallier à ce manquement rendant ainsi l’utilisation des drones pendant les manifestations légale. Le GICAT et ses membres ont donc tout intérêt à ce que la France poursuive sa doctrine du maintien de l’ordre «à la française».

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.