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Billet de blog 11 août 2022

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Iel

De la nécessité d'écrire inclusif-ve...

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Iel...

Iel ?

Ce petit mot simple fait trembler le Patriarcat.

Il est magique : il suffit de l'utiliser une fois et il révèle la fragilité humaine. Masculine, surtout. Mais attention, chut, il ne faut pas le dire...

Concernant un de mes précédents billets, un des commentateurs m'a fait comprendre qu'il ne pouvait pas lire mon article à cause des quelques "iel" que j'avais employés.

Tiens donc, le pouvoir du iel serait de ne réserver la lecture de mes textes qu'aux plus fort-es ?

Oups ! Ce tiret a dû achever d'autres lecteurices fragiles ! Oh mince, qu'ai-je fait encore ? Qu'est ce qui se serait passé si j'avais utilisé le point médian ? L'écriture épicène ? J'ai l'impression que pratiquer l'écriture inclusive permettrait d'expérimenter la sélection naturelle en milieu patriarcal. Merci Darwin.

Plus sérieusement, quel est le réel pouvoir de l'écriture inclusive ?

Avant toutes choses, je vais donner une définition de ce qu'on appelle l'écriture inclusive, ou plutôt, les écritures inclusives. Selon le manuel d'écriture inclusive de Raphaël Haddad, "L’écriture inclusive désigne l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentations des deux [genres]. Concrètement, cela signifie notamment : renoncer au masculin générique (...), à la primauté du masculin sur le féminin dans les accords en genre (...), ainsi qu’à un ensemble d’autres conventions largement intériorisées par chacun et chacune d’entre nous".

Voici une petite liste non exhaustive de ce qui fait partie des écritures inclusives, dont vous trouverez plus d'éléments parmi les sources citées en dessous du présent article :

  • la féminisation des noms (de plus en plus répandue aujourd'hui, même dans les textes institutionnels) ;
  • utilisation de termes épicènes, non sexués (une personne, un individu, la clientèle, etc.) ;
  • utilisation des deux formes grammaticales, en employant le point médian ou le tiret ou en faisant figurer les deux formes à la suite (toutes et tous ; tous-tes ; auteur-rice) ;
  • utilisation des accords de proximité ("le salon et la chambre sont bien agencées") et de majorité ("ton garçon et ta fille sont belles" ; tes garçons et ta fille sont beaux") ;
  • utilisation de pronoms neutres, tels que Iel/Ielle, etc.

Pourtant, un florilège de critiques, souvent peu constructives, s'oppose à l'usage de l'écriture inclusive : "ce n'est pas joli", "ce n'est pas pratique", "ça sert à rien", "il y a des combats plus importants", etc. Je souhaiterais ici y répondre, parce que ça hérisse le poil de beaucoup, qui semblent ne pas voir l'importance, que ses défenseur-eusses et moi y mettons.

Au début, moi aussi, je n'y accordais peu ou prou d'importance, convaincue qu'il y avait tellement plus important que ça dans le combat féministe. Mais un jour une amie m'a fait remarqué que la langue, c'est aussi notre culture. Cette petite phrase, anodine et un peu triviale, peut-être même évidente pour une partie d'entre vous, m'a fait réfléchir.

C'est vrai : notre langue, c'est notre culture. Rappelons-nous de ce que dit la philosophie classique et moderne : le langage est le vecteur social et culturel de toute société humaine.

Dès Aristote, l'on sait que l'être humain est un animal social, qui communique et par là, fonde la cité, la vie en commun : "« il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire » ; « la voix… qui est le signe du douloureux et de l’agréable…, le langage (logos, qui signifie aussi raison) existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. Or, avoir de telles notions en commun, c’est ce qui fait une famille et une cité » (Politiques).

Pour John Locke, « comme on ne saurait jouir des avantages et des commodités de la société sans une communication de pensées, il était nécessaire que l’homme inventât quelques signes extérieurs et sensibles par lesquels ces idées invisibles, dont ses pensées sont composées, puissent être manifestées aux autres », (Essai philosophique concernant l’entendement humain, 1690). Henri Bergson ajoute même que la fonction du langage, « C'est d'établir une communication en vue d'une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c'est l'appel à l'action immédiate ; dans le second, c'est le signalement de la chose et de quelqu'une de ses propriétés, en vue de l'action future. Mais dans un cas comme dans l'autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. » (Le Rire, 1899). Selon Émile Durkheim, « le langage n'est pas seulement un système de mots ; chaque langage implique une mentalité propre, qui est celle de la société qui le parle, où s'exprime son tempérament propre, et c'est cette mentalité qui fait le fond de la mentalité individuelle » (L’Éducation morale, 1903). Le langage est ainsi le vecteur de nos pensées, de nos idées, de notre vision du monde, de notre façon de le penser, mais aussi, joue un rôle central dans la socialisation des êtres humains et dans la reproduction sociale.

A partir de là, il n’est pas difficile de comprendre que c’est par le langage notamment que la société forme la pensée, la mentalité et la culture de l’individu. Dans une langue, on retrouve les symboles culturels partagés par une société. « Par la langue, l’homme assimile la culture, la perpétue ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s’identifie chaque société » explique Émile Benveniste (Problèmes de Linguistique générale, 1964).

Par conséquent, le langage est aussi un des lieux des rapports de force existants dans la société, un instrument de domination, par les termes utilisés, le sens mélioratif ou péjoratif de certains termes, etc. Michel Foucault le résume dans cette citation dans l'ordre du discours : « Le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer ».

Si la langue fait société et façonne notre culture, est-ce si ridicule, si aberrant, de vouloir y être intégré-es, en tant que femme ou minorité de genre ? C'est également un moyen de changer profondément notre culture et notre société, que de passer par la langue. Ainsi, la rendre plus inclusive est un élément de lutte contre le Patriarcat. 

Je me souviens que lorsqu’à l’école, j’ai appris que le mot « écrivain » n’avait pas de féminin, je m’étais demandée quelle en était la raison et que, faute de réponse, je l’avais assimilée, comme étant la normalité. Ceci est un exemple qui peut paraître anodin, parmi d’autres, mais aujourd’hui, je me demande jusqu’à quel point cela a façonné ma pensée et ma vision du monde. Jusqu'à ce que je me pose réellement la question et que je décide de changer mes habitudes, j'ai le réflexe tenace de tout genrer au masculin pour embrasser une réalité universelle, neutre et généraliste. Par exemple, quand j'utilise une formulation neutre pour parler de telle ou telle profession, de telle ou telle identité, je prends toujours l'accord masculin, comme référence. "Ce serait bien d'aller voir un médecin" ; "Devenir chirurgien demande beaucoup de travail" ; "J'aimerais trouver un psy", etc.

Pourquoi ne pas questionner cet usage ? Si le genre masculin permet dans notre culture et notre langue de désigner l’universalité, et non le genre féminin, en quoi ce choix est-il neutre ? En quoi le genre masculin est-il universel ? On nous fait croire que cela naît d'un choix hasardeux, qu'il fallait bien choisir entre les deux genres, mais le doute est permis, quand on observe le sexisme systémique qui endigue l'ensemble de la société par ailleurs... En quoi employer le genre masculin serait-il donc plus acceptable que d’utiliser des écritures inclusives pour adopter une vision universelle et neutre ?

On sait que dans d’autres langues, la pratique diffère, comme en Allemand, où c’est le pronom féminin « Sie » qui est utilisé pour le pluriel. Alors, cela n’empêche pas la société allemande et sa culture d’être traversées par du sexisme, entendons-nous bien, mais l’Allemagne a fait le choix de pratiquer l’écriture inclusive dans ses textes officiels et institutionnels. Pourquoi pas nous ? Certes, il ne s'agit pas de remplacer le genre masculin par le genre féminin dans un discours universel et neutre, mais il ne m'apparaît pas du tout inclusif d'utiliser l'un ou l'autre genre pour désigner tout le monde ou adopter une approche universaliste.

Par ailleurs, la langue française n’a pas toujours été aussi « exclusive ». Certains termes de genre féminin existaient avant nos débats actuels et ont suivi une histoire erratique. Ils étaient acceptés, puis refusés, puis de nouveau acceptés, et ainsi de suite. Ce fut le cas du terme « autrice », mais aussi de « doctoresse », « mairesse », « peintresse », etc. Même le genre féminin d’écrivain existait, avant qu’on me dise le contraire au début des années 2000.

Inversement, pourquoi certains termes ou expressions n'ont pas de pendant masculin ou ne désignent que les filles/femmes, comme "fille facile", "garçon manqué", "pipelette", "mégère", etc. ? Et la plupart du temps, c'est péjoratif...

Enfin, quand le genre féminin existe, il peut parfois changer le sens d'un mot. Pourquoi le genre féminin de "professionnel", "homme public", etc. rend le mot péjoratif ou change le sens qu'on y met derrière, si cela n'est pas le reflet dans la langue de représentations culturelles, en l'occurrence sexistes ?

Si les règles changent au fil du temps, ce n’est pas par l’opération du Saint-Esprit. Ce sont des choix sociétaux, culturels, des constructions sociales, des pratiques qu'on peut changer. Si le sens change selon le genre ou tel terme n'existe pas dans un des deux genres, ce n'est là non plus ni naturel ni immuable. Pour rendre notre société et notre culture plus inclusive et donc ouvrir notre vision du monde, il est indispensable de repenser notre langue. Si ce n’est pas la seule condition, elle me semble nécessaire et indispensable. Et cela passe notamment par l’écrit.

A présent, cela me frappe. Quand j'écris dans un but neutre, que ce soit au travail ou dans des démarches administratives ou dans la vie privée, et qu'il se trouve que la personne désignée est une femme ou qu'un des membres du groupe désigné peut potentiellement être une femme ou une minorité de genre, je me pose la question de la neutralité d'adopter un accord masculin, parce qu'il s'agit bien de notre façon de penser, de décrire et de façonner le monde qui nous entoure... Je me dis que nous acceptons d'être genrées au masculin dans un but neutre, mais qu'en face, presque aucun homme n'accepterait d'être genrés au féminin dans le même but. Je n'en ai connu qu'un seul dans toute ma vie qui a utilisé, de sa propre initiative, l'accord de majorité pour désigner notre groupe, où il était le seul homme. L'écriture inclusive, quelle que soit sa forme, (à part peut-être aujourd'hui, la féminisation de certains mots et l'utilisation des deux formes à la suite ; cf. supra), pose problème pour un grand nombre, encore. Comme si elle pouvait faire s'effondrer un mur porteur ou un pilier central de notre société toute entière, une normalité, une tradition qu'il ne faudrait pas ébranler. On en revient d'ailleurs au statu quo qu'il ne faut surtout pas briser, à l'ordre établi que l'on défend à travers la langue. Mais cela ne fait que confirmer ce que j'ai écrit plus haut, ce que nos philosophes classiques et modernes ont déjà dit : la langue est notre culture et fait notre société. Ainsi, les fortes oppositions, quasiment violentes et épidermiques, à l'écriture inclusive, auxquelles on assiste aujourd'hui, révèlent plus souvent une opposition aux revendications féministes de manière générale, davantage qu'une critique spécifique et constructive de l'écriture inclusive. Si ses détracteurs et détractrices voulaient par ailleurs vraiment lutter contre le sexisme systémique et inclure les femmes et les minorités de genre dans notre société et notre culture, iels seraient désireux-ses et capables de surpasser le prétendu manque d'esthétisme et la soi-disant complexité de l'écriture inclusive. C'est en effet un mur porteur ou un pilier central à abattre, pour le bien de tous et toutes.

L'écriture inclusive est aussi, pour moi, et cela découle de tout ce qui précède, une question d'éthique personnelle. Si par la langue passe notre vision du monde collective, notre vision personnelle du réel y passe également, et notamment dans l'écriture. D'autant plus qu'aujourd'hui, on utilise encore beaucoup l'écrit, que ce soit dans un domaine professionnel, administratif ou personnel (avec les réseaux sociaux, par exemple).

Bien entendu, il y a une réflexion à avoir sur ce qu’on attend de notre langage écrit comme parlé. Quelle écriture inclusive utiliser et dans quel contexte ? Le plus important à mon sens, est de trouver un compromis entre le plus inclusif et le plus accessible, intelligible pour chacun-e. L'Académie française ferait davantage avancer la langue française en prenant à bras le corps ces réflexions plutôt que de crier au "péril mortel".

En fin de compte, ces questions ne méritent-elles pas qu'on s'y attarde ? Je pense que si.

C'est ainsi que j'ai choisi d'employer l'écriture inclusive, notamment en utilisant des termes épicènes, le point médian que lorsque cela est nécessaire, l'accord de proximité, l'accord de majorité, et aussi le fameux pronom iel/iels, qui me paraît à la fois inclusif et accessible. Je le fais quand je le peux, étant donné que certains domaines professionnels ou administratifs me l'interdisent. Je n'y arrive pas à chaque fois, mais c'est progressif, c'est une gymnastique, une habitude à changer petit à petit. Mais changer une tradition, une habitude, un système entériné depuis des générations, cela ne se fait pas du jour au lendemain. C'est pourquoi cette question est aussi éminemment politique et mériterait que les pouvoirs publics s'y attèlent sérieusement.

Sources : Manuel d'écriture inclusive de Raphaël Haddad ; le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf ; Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin d’Éliane Viennot ; Aristote, Émile Durkheim, Henri Bergson, John Locke, Émile Benveniste, Michel Foucault ; https://www.radiofrance.fr/franceculture/autrice-la-tres-vieille-histoire-d-un-mot-controverse-9195890 ; Éliane Viennot citée dans https://www.radiofrance.fr/franceculture/feminisation-des-noms-petite-revolution-a-l-academie-francaise-4560490 ; https://lecafedufle.fr/ecriture-inclusive/ ; https://www.motscles.net/ecriture-inclusive

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