Le Rassemblement national censure une nouvelle fois la presse

Une journaliste travaillant pour Mediapart a été exclue d’une réunion publique du RN à Bruz (Ille-et-Vilaine) samedi 6 avril. Une mesure qui s’inscrit dans une longue tradition du parti d’extrême droite, fondamentalement hostile à la liberté de la presse.

« On ne menace pas la presse, on n’agresse pas la presse, point. » C’est ce qu’avait déclaré, le 16 janvier dernier, Marine Le Pen sur BFMTV. La présidente du Rassemblement national (RN) multiplie les déclarations en défense de la « liberté d’expression » et de la « liberté de la presse ». Samedi 6 avril encore, elle a évoqué, lors de sa réunion publique à Bruz (Ille-et-Vilaine), la « liberté », la « démocratie » et la « liberté d’expression » parmi les « valeurs de civilisation qui sous-tendent notre projet ».

Pourtant, quelques minutes plus tôt, notre journaliste Chloé Demoulin était expulsée de ce meeting, pourtant public, par le service d’ordre, sur consigne de la direction nationale du parti (lire son reportage).

Arrivée vers 14h30 sur les lieux, notre reporter, venue documenter la campagne pour les élections européennes du RN, est rapidement abordée par un membre de la fédération d’Ille-et-Vilaine, qui lui demande si elle est journaliste. Ce qu’a confirmé Chloé Demoulin, précisant qu’elle travaillait pour Mediapart – elle est journaliste indépendante et collabore avec plusieurs journaux mais sa présence à Bruz était liée à un reportage pour notre journal.

Quelques minutes plus tard, l’attachée de presse du RN (et ancienne journaliste au quotidien d’extrême droite Présent), Caroline Parmentier, se manifeste en lui interdisant d'interroger les personnes présentes. Le motif invoqué : l'absence d'accréditation. De fait, notre journaliste n’était pas « accréditée » pour une réunion publique !

En revanche, elle s’était manifestée quelques jours plus tôt auprès des militants locaux du RN qu’elle souhaitait suivre en reportage – après avoir accepté, ils s’étaient ravisés sur consigne de la direction : « La direction indique que nous ne sommes pas autorisés à traiter avec Mediapart », avaient-ils alors expliqué à notre journaliste. Mais sans jamais lui interdire d’accès le meeting de Bruz.

Samedi 6 avril, c’est pourtant ce qui s’est passé : face aux arguments développés par notre journaliste, l’attachée de presse du RN a expliqué que Mediapart n’était pas un média comme les autres, mais une publication de « militants politiques ». Avant de lui demander de quitter les lieux. Pour ce faire, elle a demandé l'intervention de plusieurs membres du service d'ordre, qui ont escorté Chloé Demoulin jusqu’à la sortie, avant que Marine Le Pen ne prenne la parole.

Marine Le Pen le 13 janvier 2019 à Paris. © Reuters Marine Le Pen le 13 janvier 2019 à Paris. © Reuters

Cette nouvelle exclusion, en totale violation de la liberté de la presse, s’inscrit dans une politique menée par le RN (ex Front national) depuis de longues années. En 2012, le parti avait en effet décidé de choisir les médias et journalistes autorisés à couvrir ses activités et sa campagne électorale, refusant systématiquement l’accès de ses meetings, conférences de presse et événements publics à Mediapart, puis au « Petit journal » et à « Quotidien ».

Depuis, plusieurs journalistes ont été boycottés, menacés ou agressés en marge d’événements du Front national (lire nos articles ici et ). Dans les villes frontistes, les relations avec la presse locale sont également très complexes (lire notre article).

En 2017, lors du second tour de l’élection présidentielle, la liste des médias interdits s’était considérablement allongée : une quinzaine de médias, ainsi que des journalistes étrangers et/ou indépendants, avaient été refoulés de la soirée électorale du Front national (lire notre article). En solidarité, plusieurs médias avaient boycotté l’événement et les sociétés de journalistes de 36 médias avaient dénoncé, dans un texte commun, une « entrave à la liberté » d’informer.

Malgré ce boycott, Mediapart a continué d’assurer la couverture du Rassemblement national par des enquêtes, reportages, analyses. Nous avons toujours donné la parole aux responsables, élu.e.s, et militant.e.s. du parti, même si Marine Le Pen a, elle, choisi de ne plus nous répondre du tout depuis 2013. Nous avons couvert les événements majeurs du RN grâce à des confrères et consœurs déjà accrédités, qui, pour des raisons de sécurité, ont signé ces articles du nom « Pseudonyme ».

Les raisons mises en avant par le parti pour justifier ce tri sélectif médiatique ont varié au fur et à mesure des années. Le Front national a d’abord évoqué le choix éditorial de Mediapart de ne pas inviter Marine Le Pen à son émission consacrée aux « candidats de l’alternance progressiste et démocratique » en 2012, oubliant qu’un journal et un parti ne sont pas logés à même enseigne (lire les explications de François Bonnet et Edwy Plenel ici et ).

Puis le parti frontiste a expliqué ce boycott de Mediapart et d’autres médias par le fait que nous serions des « militants anti-Front national » – une rhétorique souvent utilisée par l’extrême droite. Ces dernières années, un autre argument a émergé pour refouler certains médias : le manque de place supposé (lire ici et).

Le boycott du Rassemblement national à l’encontre de Mediapart a surtout coïncidé avec la publication d’une série d’enquêtes dévoilant ses financements et ses hommes de l’ombre et décortiquant son programme (ici et ), comme nous le faisons pour les autres partis politiques. Les responsables du Rassemblement national, si prompts à relayer nos enquêtes et révélations lorsqu’elles concernent leurs adversaires politiques, n’ont pas apprécié de voir Mediapart enquêter sur les coulisses de leur parti.

Il n’appartient pas à un parti politique, quel qu’il soit, de décider des médias autorisés à exercer leur mission d’information et leur rôle démocratique dans notre société. La liberté de la presse suppose le pluralisme des médias. Comme nous l’avons toujours dit, Mediapart n'a nullement l'intention de se plier aux interdictions professionnelles édictées par le Rassemblement national et à ses offensives répétées contre les journalistes et la presse indépendante. Nous entendons demeurer libres de nos choix, de couvrir ou non telle ou telle manifestation du RN.

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