Et maintenant, l’arme biologique !

Un degré supplémentaire dans la violence managériale. Quand le petit chef vient te postillonner ses virions dans la face et que tu es sensé te laisser faire.

L’observation de la France au travail, en période de confinement, c’est surtout celle des entreprises de distribution. On est bien obligé d’aller faire ses courses.

J’écris ce petit texte pour partager une expérience personnelle forcément subjective et réduite : mes observations peuvent être biaisées et sont en faible nombre. Bien entendu, face au risque biologique représenté par le Covid-19, les salariés de la distribution sont globalement envoyés au casse-pipe ; la raison profonde de cette mise en danger est bien entendu économique ; je pense que cela ne doit pas particulièrement faire débat. Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler.

Au-delà de la violence institutionnelle faite au salariés, mon impression est qu’on peut aussi observer une violence interpersonnelle. Cette impression repose sur un faible nombre d’observations, et il y a peut-être là matière à creuser. Pour dire la chose rapidement : il me semble que les managers ont une tendance particulièrement marquée à exposer volontairement les autres salariés à leurs postillons.

On connait la tendance de tous les chefs, petits et grands, à jouer les mouches du coche, à vibrillonner de droite à gauche et à prodiguer, à qui des conseils, à qui des consignes, bref à justifier leur présence surpayée au sein de l’entreprise ou de l’administration , et à afficher leur pouvoir de nuisance envers ceux qui seraient susceptibles de remettre en cause cette position pseudo-dominante.

Inspirés sans doute par l’exemple thaumaturge du Président, ils font don, sinon de leur personne, du moins de leurs précieux fluides corporels, dispensent largement, parfois le masque sur le menton, leurs gouttelettes de salive, en s’approchant bien de la sphère oro-nasale de leur subordonnés, de peur sans doute que ces derniers, gênés par le papier ou le tissu de la protection respiratoire, ne profitent pas tout à plein des saintes consignes qui leurs sont données.

S’inspirant du Bushido japonais, ils s’appliquent à faire comprendre aux grouillots que la loyauté féodale n’est pas un vain mot, et qu’en tout état de cause, au bout d’une période de temps variable (qu’on pourrait modéliser, si mes vieux souvenirs de Stat’ sont exacts, par une loi de Poisson, la contamination étant un évènement discret...), ils partageront le statut sérologique du Chef. D’ailleurs, si ce n’était pas le cas, que deviendraient-ils, les pauvres, comment sauraient-ils quoi faire ? Quitte à tomber malades, il vaut mieux que les périodes d’absence pour maladie soient aussi rapprochées que possible.

Bon, enfin, comme je l’écrivais plus haut, ce serait à vérifier. Mais bon. Jusqu’ici, la principale menace biologique pesant sur le citoyen lambda, c’était la police. Une personne qui postillonne en téléphonant dans la rue sans masque, on peut souvent l’éviter, changer de trottoir, marcher sur la route ou autre stratégie de contournement. Par contre, le contrôle inopiné de l’attestation de déplacement, agrémenté ou non de l’inspection visuelle du cabas pour voir si les courses sont vraiment de première nécessité, se fait en théorie sans port de masque par la police : c’est même interdit. Force est de constater qu’à moins de disposer d’un armement au moins équivalent à celui du flic, on est bien obligé d’obtempérer et d’accepter le risque de transmission de l’agent infectieux.

Tel n’est pas le cas dans la relation de travail ! Faites une expérience intéressante : mesurez votre bras. Du bout des doigts jusqu’à l’épaule. Vous verrez, à moins d’une bizarrerie de la nature, qu’il fait généralement moins de 1 mètre. C’est-à-dire moins que la distance préconisée par le gouvernement, qui est particulièrement courte par rapport à d’autres distances proposées dans d’autres pays. Je sais pas pour vous, mais moi j’appelle ça un acte de violence. Ceci dit attention : certaines personnes ont, précisément, le monopole de l’exercice légitime de la violence.

Conclusion : à part pour les flics, quiconque se trouve à portée de votre bras au moment où il vous adresse la parole sans être masqué a préalablement violé (si vous êtes vous-même resté immobile) la distance de sécurité pour venir vous postillonner dessus. CQFD. Puisqu’il ou elle n’est pas armé, vous pouvez balancer la gifle sans trop de crainte pour votre vie. Après coup, pouvoir déterminer si c’était une « grosse » ou une « petite » claque, sera illusoire. Optons donc d’emblée pour la torgnole mémorable, pour l’aller-retour de première classe. Et prévoyons à l’avance un truc bien senti à dire : généralement, on a du mal à improviser.

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