L'écrivain-journaliste Kamel Daoud est-il islamophobe?

L’article de Kamel Daoud, auteur du livre à succès Meursault contre-enquête (Acte Sud, 2014) sur les agressions sexuelles commises à Cologne par de jeunes Maghrébins demandeurs d’asile a eu un écho international inédit. Publié d’abord par le journal italien La Repubblica, il a été repris par Le Monde et par le New York Times.

Des versions en différentes langues, dont l’arabe, circulent sur les réseaux sociaux, commentées soit pour approuver l’auteur soit pour le désapprouver. Cet article a mis mal à l’aise des universitaires spécialistes des pays musulmans qui ont interpelé Kamel Daoud dans une tribune publiée par Le Monde du 11 février 2016, lui reprochant de recycler de vieux clichés orientalistes décrivant le musulman comme un obsédé sexuel. Ils l’accusent en outre de fournir des munitions à l’extrême-droite islamophobe qui n’attendait pas tant pour justifier son racisme anti-immigrés et anti-réfugiés. Les réseaux sociaux se sont enflammés et des milliers d’internautes donnent leurs opinions dans un sens ou dans un autre. Pour les uns, c’est un journaliste qui cherche la célébrité et la reconnaissance des Occidentaux en critiquant son pays et sa religion, et pour les autres, c’est un musulman sécularisé révolté par la situation de la femme dans les pays arabes, dont le sien, l’Algérie. Il faut se demander qui a raison et se poser la question si, en effet, Kamel Daoud, écrivain-journaliste vivant en Algérie,  est islamophobe ? Mais être islamophobe en Algérie, en Egypte, au Maroc… n’a pas de sens. L’islamophobie en Europe n’est pas une critique des comportements intolérants de certains courants politiques se réclamant de l’islam ; c’est le rejet du musulman en tant qu’étranger à l’Occident. De ce point de vue, Kamel Daoud n’est pas islamophobe ; il est critique de représentations culturelles  qui réduisent les femmes à un rôle de génitrice ou d’objet. Il aspire comme d’autres musulmans, dont il se fait l’écho, à l’égalité homme/femme et à la liberté de conscience. De ce point de vue, le concept d’islamophobie est inopportun s’il sert à mettre à l’abri de toute critique des comportements ou des schèmes culturels de groupes sociaux sous crainte de passer pour racistes.

Surtout que les sociétés musulmanes sont en attente d’une réforme théologique qui dépolitise la religion et qui humanise l’interprétation dominante qui emprisonne l’islam dans une culture patriarcale intolérante et misogyne. Certes Kamel Daoud a eu des formulations contestables dans son article lorsqu’il met en parallèle les événements de Cologne et ce qu’il a appelé la religion d’Allah. Nulle part dans le Coran il n’est écrit qu’il faille assouvir ses besoins sexuels par la violence ; bien au contraire, le texte sacré interdit le rapport sexuel en dehors du cadre du mariage. Ceci est la norme religieuse transgressée au Maghreb par des comportements quotidiens sous l’effet d’une conception de la femme qui pose problème et que la sociologue marocaine Fatima Mernissi a résumé dans une formule saisissante : pour le Maghrébin, écrivait-elle,  la femme est soit la mère vénérée, soit la prostituée méprisée. F. Mernissi cherchait à faire prendre conscience à ses lecteurs masculins pour les aider à sortir de ces représentations qui empêchent la naissance du couple et du sentiment amoureux entre hommes et femmes. Sans être hostile à l’islam, elle a attaqué la perception dévalorisante de la femme qu’ont de nombreux Maghrébins, perception reproduite par les agresseurs de Cologne, élevés dans une culture patriarcale qui ne respecte que les femmes de l’espace domestique. Les sociétés du Maghreb sont confrontées à la difficile naissance d’un espace public qui intègre la femme dans son statut de personne humaine. Faut-il rappeler que de nombreuses femmes dans ces pays portent le hijab non pas pour Dieu mais pour neutraliser le regard prédateur des hommes ? Pour être acceptée par ses collègues de travail, la femme a dû sacraliser son corps.  

Mais critiquer ces comportements en Europe et au Maghreb n’a pas la même portée politique. Dans un cas, c’est donner des munitions à l’extrême-droite et, dans l’autre, c’est aspirer à un espace public non hostile aux femmes. Pour avoir ignoré cette frontière dite méthodologique en sociologie, Kamel Daoud a eu à subir les foudres de guerre de ceux qui, en Europe, luttent contre le racisme antimusulman.

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