Overdose de rationalisme scientifique ?

On a du mal aujourd’hui à faire la différence entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Particulièrement lorsque l’on pense ou discute de sujets très techniques sur lesquels il est possible d’entendre ou de lire tout et son contraire en l’espace de quelques secondes. C’est un problème majeur.

Les questions scientifiques deviennent rapidement des débats politiques et servent à la fois d’épée et de bouclier dans les discussions, que ce soit dans des cafés PMU ou dans les salons de Matignon.

J’essaie dans cet article de proposer quelques pistes de réflexions, quelques raisons qui peuvent expliquer ces confusions. Savoir qu’il y a un problème reste la première phase de la résolution, non ?

Commençons.

“Listen to the scientists!”, “So, they knew”.

Deux traits très simples, l’un qui demande d’écouter la communauté scientifique sur le climat, l’autre qui atteste du manque d’écoute de générations entières de décideurs, qui n’ont justement pas prêté attention aux avertissements des scientifiques.

La position sur le climat est clair. Les scientifiques ont raison, il y a un consensus. Si vous n’êtes pas d’accord ou émettez quelques doutes, il n’y a que deux options, soit vous êtes malhonnêtes, soit vous êtes stupide.

Changeons radicalement d’univers, maintenant. Vous êtes à un repas de famille, et dans sa grande mansuétude, un de convives propose à votre voisin de soigner sa cheville foulée à l’aide de cinq granules d’Arnica montana CH9 toutes les dix minutes pendant une heure, puis blablabla…

Là, armés de la conviction que vous avez (grâce aux discussions sur le climat) que les chercheurs sont les experts en position de juger de la validité scientifique d’un phénomène, vous soulignez l’inutilité de la chose et son innéficacité.

Et là, d’un coup d’un seul, vous êtes juge et juré des libertés personnelles. Vous refusez d’entendre les alternatives à la science occidentale. Vous êtes fermé d’esprit. Il est même possible que cette fois ci, sur ce sujet ci, la communauté scientifique soit au service des grands lobbies anti-pseudo-médecine.

Sur ces sujets, si vous êtes du côté de la science, vous êtes cons ! Sur d’autres problèmes, c’est l’inverse..

C’est pas simple.

[L’exemple de l’homéopathie est le plus simple, mais il y en a beaucoup d’autres : la vaccination, la sensibilité aux ondes électromagnétiques, les pyramides d’Egypte, la psychanalyse…]

La vraie question à se poser pourrait très bien être : pourquoi sur certains sujets les gens finissent par avoir confiance en l’avis de la communauté scientifique, et pourquoi sur certains sujets non ?

Je n’ai pas encore de réponse. Mais j’essaie d’exposer dans les paragraphes ci-dessous quelques pistes que j’envisage d’explorer. Vous êtes bien évidemment invité à participer, a me corriger et à enrichir la discussion (sans cela, ce ne serait d’ailleurs un simple monologue inintéressant).

Une confusion entre croyance et savoir

Cette schizophrénie pourrait venir du fait que les définitions d’une croyance et d’un savoir sont trop peu posées, et que les limites entre les deux n’existent plus vraiment. 

On lit par exemple beaucoup d’arguments appuyant leurs propos à coup de “croyance” envers les scientifiques (souvent envers ceux du GIEC par exemple, à qui le public fait aujourd’hui “confiance”)..

Il faudrait définir correctement ce qu’est un savoir scientifique. Quelles sont ses limites ? Qu’est ce qu’un consensus par exemple ? Est ce qu’on considère que c’est la version descriptive de la réalité la plus fidèle ? Peut-on carrément utiliser le terme de vérité à un temps t ?

Un monde scientifique trop opaque sur son fonctionnement interne

Pour pouvoir définir cela, il faut sans doute mieux décrire le fonctionnement interne des communautés scientifiques.

Y’a-t-il des lobbies ? Quels sont leurs moyens de pression, comment les identifier et garder un esprit critique même quand on est dans cet univers scientifique ?

Est-ce que toutes les communautés scientifiques fonctionnent de la même manière ? Peut-être que la communauté des climatologues est plus “neutre” et “objective” que celle des médecins par exemple.

Comprendre ce qu’est une publication revue par les pairs. Ce que ça a de bien, de moins bien, et pourquoi cela reste aujourd’hui le système majoritaire ?

Trop d'experts autoproclamés

En approfondissant la question de la description de l’univers scientifique, on s’aperçoit que de plus en plus de gens se revendiquent expert.e.s scientifique.s sans en avoir pour autant les attributs.

Qu’est ce qu’un scientifique ? Est ce que c’est la même chose qu’un chercheur ? Comment devient-on chercheur ? Peut-on être reconnu dans le monde de la recherche sans avoir fait de grandes études ? 

Après tout, n’importe qui peut être chercheur. Il s’agit avant tout d’une démarche, non de diplômes. 

Mais, car il y a toujours un mais, il faut être reconnu par ses pairs.

Alors pour le grand public, comment reconnaître un.e chercheur.se, d’un.e scientifique, d’un.e expert.e ? 

Cela pose également la question du domaine. Comprendre, quel est le domaine d’expertise de tel.le ou tel.le spécialiste ? Et quelle est la latitude que cette personne peut avoir pour intervenir sur des sujets connexes ?

En prenant par exemple le climat, quelle est la place laissée à des personnalités du monde des sciences de la Terre, de l’atmosphère, ou plus généralement de la physique et de la chimie dans les débats sur le sujet ?

Une définition de ce qu’est le domaine d’expertise de quelqu’un, mis en perspective de son ou de ses domaines de recherche, serait peut être une première piste à explorer.

Une généralisation de la culpabilisation

Un autre aspect du problème, et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles on voit aujourd’hui autant d’incohérence dans les traitements des informations scientifiques, est la gestion de la culpabilité.

“So they knew” (“Alors ils savaient”  de Ms Ocasio-Cortez) est en passe de devenir le slogan démocrate aux futures élections présidentielles américaines. Car ils savaient depuis des décennies, et ils, et nous par extension, n’avons rien fait.

La culpabilisation, et une vision catastrophiste du futur, ont donné à l’alarmisme climatique le coup de pied au derrière qu’il avait besoin pour que le public s’en empare. 

Il est aujourd’hui presque honteux d’admettre être sceptique sur le sujet. 

Pourtant, d’autres sujets qui sont aussi bien décrits par la communauté scientifique ne “bénéficient” pas de cet aspect d’urgence et de culpabilisation. Et pour ces sujets, on peut considérer que l’éventail des positions acceptables est plus vaste.

C’est une piste à développer.

Une collusion du débat scientifique et du débat politique.

Et enfin le père de tous les maux, si vous voulez mon avis.

La distinction entre débat scientifique et débat politique.

Jusqu’à il y a quelques années ou décennies, une controverse ou un débat scientifique ne devenait débat politique qu’après avoir été filtré auparavant pas la même communauté scientifique dont on parlait au dessus.

L’espèce de tour d’ivoire dans laquelle se sont réfugiée nombre de savants leur servait à la fois de bouclier et de prison. Les débats d’idées d’avant l’explosion des médias de masse et des réseaux sociaux ne parvenait que très peu aux oreilles et aux yeux du grand public.

Même si on peut trouver des exceptions, les connaissances scientifiques qui sous-tendent les débats politiques de l’époque restent relativement consensuelles, et peu de personnes extérieures à la communauté scientifiques n’osent remettre en cause ces consensus.

On peut idéaliser un modèle où la connaissance brute était débattue dans la communauté scientifique. Une fois le consensus atteint, un résumé des discussions et un avis était donné aux sphères politiques, qui s’emparaient des connaissances et essayaient de les appliquer au mieux pour le bien commun.

Quel monde parfait. Ou pas.

Si la situation que nous rencontrons dans le monde réel était celle décrite par le paragraphe ci dessus, je n’aurais même pas à écrire cet article. Et la discussion serait beaucoup moins intéressante.

Reste néanmoins que cette interjection des sphères scientifiques et politiques que créent les médias de masse et l’internet provoque des questionnements et des interactions dont nous ne savons que faire.

Une équation complexe à résoudre

Ces quelques pensées marquent le début d’une réflexion que j’espère à la fois plus générale et plus spécifique. Nous allons tenter d’aborder successivement les différentes controverses socio-techniques des dernières décennies pour démêler ce qui relève du débat scientifique, et ce qui est du débat politique. 

L’idée finale est bien sur de permettre aux gens de se construire une opinion et une démarche de discussion en deux étapes : les faits d’abord, puis la discussion sur les aspects non factuels et prospectifs (ce que j’appelle ici politique).

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