De la difficulté de prendre la parole quand on est scientifique

Dans le billet précédent (https://blogs.mediapart.fr/lambert-baraut-guinet/blog/240120/overdose-de-rationalisme-scientifique), j’abordais les problématique que notre société avait pour faire la part des choses entre des experts véhiculant des connaissances rationnelles et les autres. Celles et ceux qui veulent, volontairement ou non, vous faire croire des choses fausses.

Ici, je vais essayer de faire un point sur une des possibles origines du manque de vrais experts et de réelles communications scientifiques sur les principales plateformes médiatiques ou sur les réseaux sociaux.

De part mon expérience personnelle, je vois deux raisons principales à cette absence: le syndrome de l’imposteur, dont souffre énormément d’étudiants et de jeunes chercheurs, et un automatisme que j'ai décidé d'appeler “le défaut bibliographique”.

Un imposteur ?

Le syndrome de l’imposteur donc, aussi appelé syndrome de l’autodidacte. 

Ce problème a été identifié en 1978 par deux psychologues qui auraient identifié une tendance chez un certain nombre de femmes à dénigrer leurs accomplissements, quand bien même ces derniers seraient reconnus par l’intégralité de leurs pairs. L’article a été cité 1322 fois d’après Scholar, c’est vous dire qu’il a intéressé des gens.

C’est un problème qui semble toucher tout type de personnes et de profession, mais c’est vrai qu’on en parle de plus en plus dans la communauté de la recherche,,. De mon point de vue, ce syndrome se traduit par une volonté de participer à une discussion, à un débat, mais à l’impossibilité de se sentir “légitime” à le faire, notamment par rapport à sa communauté scientifique. 

Car c’est un vrai défi quand on est jeune chercheur.e, que de réussir à se sentir légitime. A partir de quand est-on considéré comme réellement chercheur ? Est-ce une question d’âge ? De position (doctorant, postdoctorant, chercheur en poste, professeur) ? De nombre de publication ? D'impact-factor des journaux dans lesquels on a publié ?

Et si l’on arrive pas à se sentir réellement valable dans son propre univers professionnel, il est complexe de s’imaginer l’être dans la société dans son ensemble. Oui, c’est très ironique comme problème.

Et on peut le rattacher au second, que j’appelle le “défaut bibliographique”, et qui pour moi est la conséquence du syndrome de l’imposteur, avec un effet encore plus pervers. 

Ce défaut, qui est je pense assez courant dans les communauté scientifiques, vient du fait que quelle que soit la question que l’on se pose, quelqu'un d’autre que vous a déjà travaillé dessus. 

Pour vous faire votre opinion et être apte à en parler, il vous faut avant tout connaître ces travaux, et cela se traduit inévitablement par un immobilisme, une accumulation de références, et finalement un blocage à la prise de parole.

C’est peut être, et encore une fois c’est un avis personnel, une des raisons pour lesquelles si peu de scientifiques osent participer réellement aux discussions publiques ou s’impliquer dans un processus de décision.

Et vous n’imaginez pas la quantité de frustration que l’on peut accumuler à voir la méthode scientifique tordue et manipulée chaque jour, sans réussir à entrer dans l’arène.

Deux solutions possibles, demandez et osez !

Bien que je sois persuadé qu’il existe autant de techniques pour outrepasser ces blocages que de personnes victimes de ces syndromes, voici les deux petits trucs qui m’aident personnellement à passer outre :

  • Observer et enregistrer les questions de votre entourage lorsque vous parlez de ce que vous faites. Toutes ces questions sont des pistes de sujets sur lesquels vous êtes probablement légitime à partager vos avis et connaissances. Cela fonctionne également dans le monde professionnel (mon expérience personnelle dans le journalisme scientifique a notamment aidé, car écrire sur commande et être relu par quelqu'un de plus expérimenté aide à accoler son nom à un contenu public).
  • Et surtout surtout, oser publier. C’est le plus compliqué, assumer d’écrire et assumer d’être lu sont deux choses très différentes. Et l’envie d’effacer un article ou un post est souvent très forte. Résister est très certainement la meilleure chose à faire, considérant qu’il n’y a qu’avec les retours de votre public que vous progresserez dans votre capacité à délivrer un message scientifique clair et précis (pas comme cette phrase par exemple).

Et vous ? Ça vous arrive d’avoir ces sensations de blocage ? Quelles sont vos techniques pour passer outre, si vous en avez ? Et si non, comment pensez vous en sortir ?

[Merci d’avoir lu cet article. Il m’a fallu un temps fou pour l’écrire. Et il me faudra surement encore un temps fou pour le publier. Rome ne s’est pas construit en un jour, à ce qu’on dit. N’hésitez surtout pas à commenter, liker et partager. Ou pas :D]

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