Par notre Révolte

Notre monde. 120 ans après la Révolution mondiale. Un virus réapparait...

— Quel bazar ! Non mais regardez... regardez-moi tout ce bazar !

    L'homme se pencha pour vérifier la longueur de la file d’attente puis ramassa son sac. « Si nous ne sommes pas un peu idiots… » grommela-t-il, les yeux fixés sur son triste butin. Il souleva son masque, prit une inspiration et souffla sur son petit plat encore trop chaud. Il leva vers le ciel une fournée de nouilles à l’aide de ses baguettes, admira un temps son œuvre. Rapidement désespéré, il balaya la place du regard, peut-être en quête de réconfort. Il croisa alors les yeux d'une inconnue, qui n’avait rien demandé, et il se mit soudain à rire. « ...Alors c'est que nous sommes en réalité complètement idiots ! », finit-t-il par dire avec son air tendre.

— Non mais c'est vrai ! insista-t-il, c'est pas comme si on ne se réunissait pas quarante fois par an dans le Conseil !

    Il prit l’une de ses baguettes du bout des doigts, et l'agita en direction de son interlocutrice, comme pour mieux lui expliquer.

— D'abord, on nous appelle d’urgence dans toute la ville pour nous dire de nous y rassembler au plus vite ! Après, vlan ! deux heures de queue, parce qu’on redécouvre que son forum est trop petit pour qu’on y rentre tous ! On a couru pour ne pas arriver en retard !

    Il mima sa course d’un rapide tourbillon du poignet. La baguette lui glissa des mains et tomba aux pieds des personnes qui attendaient juste devant lui. Il en fut si surpris qu'il mit par réflexe sa main sur sa bouche. Il pivota tout penaud en direction de la jeune femme. Le court instant où ils se regardèrent fut interrompu par leur éclat de rire, partagé par les pauvres personnes que son geste avait surpris.

— Ensuite, on en perd tous ses moyens ! dit-il en se redressant, les bras grands ouverts comme pour se désigner.

— Et enfin, c’est moi qui ramasse ! se moqua Kahina dans un soupir. Tiens, mais essuie bien ! fit-elle à l’adresse de son ami. Eh oui, je vous présente Léo, il est toujours comme ça ! dit-elle à l’inconnue que le jeune homme avait prise à partie. On est de la même Famille.

— Tu n’es pas gentille, Loutre ! fit Léo, en prenant un air choqué.

— Au moins, vous avez pu emporter un petit quelque chose à manger au passage, dit poliment l’inconnue alors que Kahina, lassée de ce surnom, lançait à un Léo un regard fatigué. J’ai juste eu de la chance de trouver un masque à l’usine, avant d’arriver à la ville. Et à part Léo et moi, on est pas nombreux à en porter, on dirait...

— La Banlieue industrielle a été interrompue ? s’inquiéta sincèrement Kahina. Tu vois, Léo ? Tu as couru pour me rejoindre, mais si tu arrives en même temps que celles et ceux qui viennent des usines, il serait temps que tu m’écoutes et te remettes au sport…

— Loutre ! Bon… j’allais proposer de partager ces quelques nouilles, mais ça ne semble pas de circonstance ?

    Avec une facilité tout à fait commune, les personnes qui attendaient devant eux se mêlèrent à la conversation. Ils demandèrent dans quelle usine travaillait l’inconnue. Elle répondit que, ce mois-ci, elle donnait son temps à l’usine qui fabriquait les volets électriques. Elle ajouta que ses voisins de l’usine pharmaceutique et de la transformation des pâtes alimentaires avaient eu pour consigne de rester au travail et de suivre les résultats de la décision du Conseil. Ils auraient une assemblée plus tardive, et pourraient rapporter de précieux éléments de la situation productive, sur la chaîne.

— Cela peut donc être grave… fit Kahina sans avoir pourtant l’air inquiet. Heureusement que l’on a eu le réflexe de fermer les secteurs non-essentiels. Les volets électriques attendront !

— C’est vrai, qu’en aurions-nous fait dans cette période ? compléta Léo.

— De notre côté, expliqua autour d’elle Kahina, nous étions en train de faire classe avec Léo. Mais… la continuité pédagogique se fera ailleurs. On a reporté, comme tous les autres collègues.

Primum vivere, deinde philosophari ! N’est-ce pas, la Loutre ?

— Par chance, le virus ne semble pas assez robuste à ce jour, depuis sa résurgence. On verra s’il mute encore, si nous n’avons pas trouvé le nouveau traitement avant. Mais pour le moment, les jeunes iront étudier dans les parcs ou les cafés. Entre eux. Il y a déjà de solides tuteurs dans nos groupes.

— De ce que j’ai compris, dit l’inconnue, aujourd’hui il n’est pas du tout à l’ordre du jour de décider si l’on interdit ou non ce type de rassemblements.

— Oui, on peut toujours se permettre de le faire à condition de prendre des précautions, assura l’une des personnes de la queue.

— C’est-à-dire ce que l’on fait déjà quotidiennement… ajouta Kahina. On a un niveau d’hygiène global qui nous permet de ne pas aller jusqu’au confinement total, à ce point. N’est-ce pas le Loutron ?

    Les balbutiements de Léo furent interrompus par l’arrivée d’un élu à la sécurité. Il s’approcha de la file d’attente et dans le calme chacun se retourna vers lui. Il portait l’habituel brassard rouge à son bras gauche. Bien qu’il eût l’air frêle, il ne semblait pas s’en souciait et accomplissait sa fonction avec une sérénité complète, et la foule ne questionna pas non plus de lien entre sa constitution physique et son appartenance au service d’ordre.

— Excusez-moi, j’ai quelques informations et consignes à vous transmettre, que l’on centralise par ma personne pour ce côté de la file d’attente...

— Ça me manque ! Cela fait longtemps que je n’ai pas été élu à la sécurité ! glissa rapidement Léo à Kahina.

— Mais parce que même moi je ne vote pas pour toi ! chuchota Kahina.

— … Tout d’abord, je viens vous annoncer que vous allez sous peu rentrer dans le forum. La précédente assemblée est achevée. Or, comme il s’agit d’une assemblée Conseilliste dite de crise, l’ensemble de la population de la ville doit participer. La première assemblée a déjà décrété en urgence - mais avec possibilité de rétractation pour les assemblées suivantes - une liste de secteurs arrêtés et d’autres maintenus. Cette décision temporaire est liée au coronavirus, ce qu’un grand nombre d’entre nous sait déjà…

— Tu crois qu’ils ont laissé tourner la production de papiers toilettes ?

— Je ne comprends vraiment jamais tes références, Léo… Tais-toi s’il-te-plaît !

— … Puisqu’il s’agit de faire participer toute la ville, nous fonctionnons en Conseil par Tutorat. Le tiers de l’assemblée précédente va donc continuer de siéger, pour faire la transmission des informations. Et un tiers d’entre vous restera pour servir de lien avec l’assemblée suivante. Soyez donc plus que jamais attentifs pour le bien de ceux qui vous succèderont… 

— Bon, ce soir moi je ferai pas les fresques que j’ai commencées sur le restaurant central, on dirait…

— C’est vrai ? Tu fais de la peinture en ce moment ? demanda aimablement l’inconnue, car Kahina avait arrêté de répondre à Léo.

— Oui ! C’est comme ça que j’ai eu mon masque, en réalité. Malin ?

— Fourbe, répondit l’inconnue telle une complice.

— … Une fois que les membres de l’assemblée précédente seront tous sortis, vous pourrez rentrer. Le quorum habituel est à 6000 personnes pour un Conseil de crise, ici. Mais pour des raisons liées à la consigne que je vais vous donner, nous avons divisé par deux le nombre de ceux qui peuvent entrer. Cela explique votre attente.

    Le frêle élu à la sécurité recula légèrement et après avoir examiné l’état de la file, il s’exprima en ces mots :

— La consigne que je vous transmets est celle-ci : la distanciation sociale. Vous vous tenez actuellement, par vous-mêmes, à distance raisonnable. Une fois à l’intérieur du forum, il faudra encore agrandir cette distance d’un mètre. Et, à moins que vous abrogiez cette consigne lors de votre séance, il est pour le moment acquis que c’est la nouvelle distance à prendre les uns envers les autres.

    Vous pouvez commencer à entrer, conclut-il après avoir aperçu un autre élu à la sécurité lui faire un signal de la main.

— Je m’écarte de toi, Léo…

— Loutre !

— Mais oui, tu me manqueras aussi…

— Pff ! Moi non ! J’ai le coeur bien trop grand pour ressentir qu’un bout en est parti ! Tu restes à côté de nous ? demanda Léo à l’inconnue en se retournant.

— Je serai pas trop loin de vous, promis ! Au fait, moi c’est Bo-Feng.

— Léo ne s’intéresse qu’aux surnoms qu’il donne, sache-le. Enfin, enchantée, moi c’est Kahina. Tu es de quelle Famille ?

— Ah ! Loutre, tu ne t’intéresses qu’au sport, c’est pas vrai ! s’exclama d’ennui Léo alors que la file d’attente pénétrait peu à peu dans le forum.

— Depuis quand une Famille, c’est juste le sport ? Et notre Solidarité alors ?

— Tu es trop loin, je ne t’entends plus !

 

 

A l’entrée du forum s’amassait une brigade mandatée pour distribuer masques et gants aux personnes qui entraient dans l’assemblée, et pour réaliser un premier dépistage collectif. Il se trouva que Kahina fut détectée positive, bien qu’asymptomatique. On ne chercha pas à masquer le manque de masques… mais pour lui permettre d’assister à la séance, on lui donna ce qu’il fallait pour protéger chacun d’elle. Ce qui ne fut, bien sûr, pas sans moquerie de la part de Léo. À nouveau un peu joueuse et acceptant de lui faire ce plaisir, Kahina exagéra un air courroucé et se drapa dans ce beau tissu qu’elle avait conçue elle-même la veille, en véritable artisane de talent.

Alors que le petit groupe s’enfonçait sous l’arche, où étaient gravés les antiques et innombrables emblèmes de la Dernière Révolution, ils arrivèrent très vite sur le parterre du forum. Une immense statue représentant un Spartacus à barbiche, avec dans sa main la tête tranchée d’un moustachu, accueillait de tout son aplomb la foule. Il était également présent une vieille et magnifique bannière couleur vermillon - quasiment carmin - sur laquelle on pouvait lire l’historique mot « сове́т », signifiant Conseil. Enfin, ornant diversement les pupitres, les gradins ou les escaliers, on trouvait le symbole de la contrée : la silhouette d'une femme aux façons nocturnes, de dos, qui s'en va, portant dans ses bras un furet incandescent.

    Il faisait frais, comme toujours, dans ce Conseil. Mais dans l’air, même sans avoir un nez fin, on pouvait sentir une drôle d’adrénaline qui restait de la réunion passée.

Avec beaucoup de précautions pour respecter la nouvelle distanciation, le groupe prit position dans les tribunes. La foule, comme dans un numéro répété des centaines de fois, et faisant preuve d’une intelligence collective qui n’éprouve même plus le besoin de parler, allait prendre sa place sans encombre et avec rapidité. Il n’y avait aucune distinction entre les participants. Il y avait même quelques enfants de la ville, curieux de se joindre à tout cela, qui furent autorisés à venir.

Déjà installés, on trouvait les membres de l’assemblée précédente. L’assemblée « tutrice ». Leurs visages étaient graves, mais ils faisaient de leur mieux pour ne pas inquiéter les nouveaux arrivants. C’était un sain réflexe qui s’exprimait : essayer de ne pas trop orienter les décisions futures, de ne pas transmettre d’angoisse plus qu’il n’en fallait.

La présidente du Conseil, élue pour la semaine, fit retentir le gong annonciateur du début de la séance. La vague sonore contribua à harmoniser les coeurs et à apaiser les tensions, en plus de rappeler la grandeur historique du lieu, comme un marteau enfonce un clou, séance après séance.

La présidente se leva et s’éclaircit la voix.

— Camarades… Pour ce Conseil exceptionnel, nous avons en notre présence un groupe associé. Faction, voulez-vous bien vous présenter sur-le-champ ?

    L’assemblée tendit l’oreille. La présence d’un groupe constitué en Faction méritait toujours attention. Depuis qu’ils étaient enfants, ces femmes et ces hommes connaissaient par coeur le risque historique que pouvait présenter un groupe trop bien constitué et distinct du reste de la société. C’est pour cela que les Factions n’avaient plus qu’une valeur généralement temporaire dans l’ensemble des contrées du monde.

— Nous nous présentons en tant que Faction de spécialistes du soin, et en particulier, de spécialistes en épidémiologie... déclara un homme debout vêtu d’un long manteau noir et à l’allure confiante.

— C’est Markine ! jubilèrent Léo et Kahina en se regardant. La Famille dans la lumière !

— ...La Faction est intégralement composée de catégories A dans le domaine médical. J’en suis la seule exception, n’étant que de catégorie B. La Faction m’a cependant mandaté pour être objecteur de conscience et pour être le rapporteur de leurs décisions….

— Je me disais aussi, chuchota Léo. Moi qui suis un vieux B dans le soin, j’aurais aimé savoir depuis quand Markine serait devenu un A !

— Cela fait longtemps qu’on a plus pratiqué, d’ailleurs. Tu vas finir en classe C, connaissances d’infirmiers basiques, remarqua Kahina.

Dans cette contrée, les secteurs économiques étaient divisés en trois degrés de compétences. Les A pour les spécialistes, les B pour les artisans, et les C pour les ouvriers... Mais tout le monde, dans sa vie, était bien spécialiste de quelque chose, puis ouvrier ailleurs, selon ses goûts. La division du travail sous forme de professions, une fois dissipée dans les limbes, chacun occupant désormais de multiples fonctions tout au long de leur vie, la société s’était organisée pour mettre en commun les compétences de toutes et tous.

— Nous allons avoir prochainement des occasions de nous perfectionner massivement, j’ai l’impression… rassura Bo-Feng.

Kahina se pencha vers elle, pour ne pas avoir à crier et déranger toute l’assemblée, tout en respectant les distances, par-delà des fauteuils laissés volontairement vides.

— Pour t’expliquer, Feng… Notre Markine est un personnage amoureux d’Histoire, un vrai mélancolique, qui souhaite revivre les événements révolutionnaires mondiaux d’il y a cent vingt ans. C’est pour cela sans doute qu’il est mandaté, aujourd’hui.

— … Nous sommes donc, au nom de la Faction, à l’origine des premiers décrets et du Conseil de crise. Camarades…

A ce mot, Kahina et Léo se regardèrent avec inquiétude. Certes, ils savaient que Markine aimait verser dans ce genre de folklore historique, et ils n’avaient pas réagi lorsque la présidente avait aussi utilisé ce mot, car il était d’usage compte tenu de son mandat. Mais il y avait une solennité particulière dans la voix de Markine, qui venait rencontrer le non-dit préoccupant les membres de l’assemblée depuis en réalité plusieurs jours. Étions-nous vraiment au fait de la situation ? N’avions-nous pas trop de retard sur la question ?  La présence de « spécialistes » venait exciter les inquiétudes. La foule buvait donc les mots de Markine, car leur confiance envers le corps spécialiste était complète : ces gens n’étaient-ils pas des membres quelconques de la population ? Se méfier d’eux aurait eu autant de sens que se méfier de soi-même. Le doute et la vigilance suffisaient.

— … Camarades. L’heure de la solidarité à son plus haut sommet a sonné. Dans notre cité est apparu depuis au moins vingt-deux jours ce que l’on peut qualifier comme une épidémie. Celle au coronavirus. L’humanité a déjà fait face à ce virus, il y a très longtemps de cela, avant même les événements révolutionnaires mondiaux. Nous savons que vingt-deux jours, c’est beaucoup. Malheureusement, c’est l’ensemble de la société qui n’a su aller plus vite ; il n’y a donc personne à blâmer. Et l’ensemble des lanceurs d’alertes sont actuellement les fondateurs de la Faction. Vous savez donc la raison de notre présence.

    Un rapporteur un peu tremblant, accompagné certainement d’une de ses proches qui le rassura par sa présence, se leva à son tour.

— J’aimerai m’exprimer au nom de l’assemblée précédente. Au-delà des vérifications nécessaires et classiques vis-à-vis de la Faction, nous assurons, en notre nom, que nous avons été tout à fait convaincus de la transparence, de la compétence et de la vertu démocratique de ces membres. Ils ont immédiatement instauré une subdivision en Sous-factions pour générer polémiques, émulations et pluralité. C’est une avant-garde, ce n’est pas une aristocratie…

— C’est une avant-garde, ce n’est pas une aristocratie, répéta en choeur la majorité des membres de l’assemblée tutrice; les autres préférant s'abstenir et faire office de garde-fous à mine sceptique.

— … C’est pour cela que, pour ne pas perdre un temps précieux en période de crise, poursuivit le rapporteur qui semblait déjà moins angoissé de s’exprimer en public, nous vous proposons d’accélérer le temps et que la présidente du Conseil organise elle-même l’entretien en lieu et place de l’examen de la salle.

— La proposition est soumise au vote à main levée, indiqua la présidente.

    De façon écrasante, l’assemblée approuva la proposition, à l’exception d’une poignée, dont Léo.

— Ne me dis pas que tu as levé la main dans les contres uniquement pour que Markine sache que tu es là… s’exaspéra Kahina.

— Mais non Loutre ! Rah ! Un jour, elle comprendra que j’ai toujours été sérieux dans ma vie en réalité, dit Léo à Bo-Feng.

— Tu penses que c'est le complot d'une firme pharmaceutique qui déploie son emprise sur le Conseil séance après séance pour nous revendre son vaccin ensuite ? Ou bien les machinations d’un gouvernement tueur, ou bioniste ?

— Ah ! Tu vois, Loutre ? Enfin quelqu’un qui a de bonnes références que tu ne peux toujours pas comprendre ! T’es nulle en Histoire ! Tu sais juste couiner comme une loutre, Loutre ! Par contre… Ce n’est pas « bioniste » mais « sioniste » qu’ils disaient à l’époque je crois !...

— Les minoritaires pourront, s’ils le souhaitent, réaliser des prises de parole individuelles en milieu ou en fin de séance, déclara la présidente avant de se tourner vers Markine et la Faction pour en faire l’examen formel. Faction, je vous demande : quelles sont vos dispositions vis-à-vis de la révocation de vos mandats ?

— Nous sommes révocables à titre personnel avec effet immédiat si seulement un sixième de l’assemblée en fait la demande, assura Markine. Nous devons être irréprochables à vos yeux. Nous n'avons pas carte blanche.

— Très bien. Y a-t-il assez d’accompagnateurs dans la salle pour aider les personnes vulnérables à saisir la nature de notre échange actuel ? Oui ? Nous pouvons ralentir autrement. Non ? Et les traducteurs pour celles et ceux qui ne parlent pas la langue principale de notre contrée ? Nous sommes très mélangés par ici. C’est bon aussi ? Très bien. Faction : Qu’en est-il de la mise en commun de votre travail, de vos richesses, de vos connaissances, de vos compétences et de vos décisions ?...

— C’est toujours un peu soporifique… fit Kahina, n'arrivant plus à écouter.

— Tu te trompes, c’est fondamental Kahina, dit Léo - se décidant à l’appeler correctement.

— ...Très bien, merci de votre éclairage Markine. Faction : qu’en est-il de votre mandat ?

— Il est d’une durée de quinze jours, renouvelable. Nous savons cette durée de mandat particulièrement longue ! Mais vous comprendrez que d’après la situation...

— C’est bon. A nouveau, assemblée, avez-vous des contestations ? Des questions ? Elles seront notées pour la fin de séance.

    La présidente s’éclaircit la voix et d’une façon catégorique, elle prononça une phrase qu’elle avait pris l’habitude de dire au fil de son mandat : « Cette avant-garde n’est pas une aristocratie ». On entendit frapper les tambours pour annoncer la validation de l’acte et l’avancée de la séance dans son déroulement.

— La parole est à l’assemblée tutrice.

— Pour éviter que ne se répandent de mauvaises rumeurs dans la cité, reprit le rapporteur, et pour légitimer la voix de la Faction, de celle de la présidence du Conseil et des assemblées précédentes, nous souhaitons annoncer nous-même l’ampleur de la situation actuelle… Nous savons qu’au moins 212 personnes ont été porteuses du coronavirus…

    Des murmures de stupéfaction se firent entendre.

— … Et à ce jour, déjà 10 personnes en sont décédées.

Une clameur déchira le forum. Certaines personnes se levèrent de surprise. On entendit des « Comment se fait-il ? », « En vingt-deux jours ? », « Quel est cet horrible coronavirus ? », et beaucoup de paroles d’émotions. On demanda aussi « Qui sont les personnes défuntes ? Quel est leur profil ? ».

— C’est un peu plus puissant qu’une grippe, expliqua Markine. La létalité est quasiment double. A ce jour, le coronavirus a essentiellement tué des personnes vulnérables. En particulier les personnes les plus âgées.

A nouveau, une clameur parcourut l’échine de tout le Conseil. Non pas qu’ils auraient préféré que des plus jeunes disparaissent, mais à l’image des premiers êtres humains ayant sillonné la terre, ils savaient tous que la perte d’aînés était une importante disparition de savoirs sur la vie. Si pendant les Âges de l’exploitation, on comptait beaucoup sur la jeunesse, car elle avait à changer le monde ; les conseillistes comptaient tout autant sur les plus sages générations, car elles, elles avaient été les plus proches de la flamme révolutionnaire. Et tout simplement parce que la mort d’un être est toujours une tragédie, jamais une statistique.

— Mais quelle est l’origine de ce coronavirus ? demanda avec chagrin Bo-Feng en prenant la parole dans toute l’assemblée.

— De ce que la Faction en sait aujourd’hui, nous pouvons simplement dire qu’il provient de certaines personnes appartenant aux autres espèces animales que nous-mêmes. Le coronavirus existe particulièrement chez eux, et celui qui a été transmis à l’humanité est un descendant du covid-19 de la période du second Moyen-Âge. Autrement dit, c’est une séquelle de l’humanité à son adolescence, quand elle parasitait la terre, faisait le grand génocide du vivant et jouait à l’apprenti sorcier avec la nature.

    Il n’en fallut pas plus aux membres de ce grand Conseil pour transformer leur deuil en colère. On entendit à chaque recoin de l’assemblée le mot « Séquelle » être répété avec dégoût, comme il était d’usage.

— Je n’en reviens pas. Combien de temps paierons-nous encore ces… séquelleries ? Séquelle ! cria Kahina.

— Séquelle, cracha Léo dans son masque.

— Séquelle, dit sèchement Bo-Feng avant de se rasseoir. Les autres animaux… les pauvres… j’espère qu’ils n’ont pas trop de victimes non plus de leur côté.

— Oui… Et quand je repense à ce qu'on faisait à l'époque, dit Léo, j’ai du mal à ravaler ma honte et ma haine.

— Quoi par exemple ? demanda Kahina.

— Ça reste anecdotique au fond, mais juste… Tu sais… les avions…

— Ils les faisaient voler, même vides, pour ne pas perdre les précieuses places qu’ils avaient « achetées », termina Bo-Feng.

— Ils avaient encore du kérosène ?

— C’était leurs dernières gouttes.

 

 

La présidente demanda, après cet instant d’émotion nécessaire, de faire retentir à nouveau le gong, pour que chacun se relie à lui-même et aux autres. Elle se leva et s’avança vers Markine, avec un marteau rouge en main.

— C’est pour cela qu’une proposition d’urgence a été soumise au vote, annonça-t-elle. Cette proposition étant majeure, nous vous laissons l’ensemble de la séance pour y réfléchir avant de la voter. Le vote, au vu de son enjeu et de son niveau, sera à bulletin secret. Pouvez-vous l’énoncer ?

— La Faction récupérerait, le temps de son mandat, le marteau rouge symbolique. Nous proposons la proclamation de la Loi… médicale...

    Bien évidemment, aucune membre du Conseil n’avait songé à la loi martiale, l’armée permanente n’existant plus depuis des générations entières. La proposition excita cependant la méfiance et les doutes, presque instinctivement.

— ...C’est-à-dire que la mise en commun des décisions et des richesses sera l’unique fait de la Faction durant son mandat. Seule la Faction se réservera le droit d’allouer son matériel et ses forces, et le Conseil ne pourra lui en disputer la commande, du simple fait de l’urgence. Elle aura le monopole de la décision cruelle de savoir, entre deux vies, laquelle sauver, si le cas se pose…

    Markine fouilla machinalement dans son manteau, s’inquiétant de l’annonce qu’il allait faire. Il jeta un coup d’œil à la statue de Spartacus. Il prit une respiration et songea aux figures qui l’inspiraient tant pour retrouver son aplomb.

— … La loi médicale impliquera également l’abrogation du pouvoir des Conseils de notre région durant la période de la crise. Pour une raison de santé publique toute simple : les rassemblements, malgré nos dispositions, restent des foyers à risque bien trop élevé. Nous endormons donc momentanément notre démocratie…

— N’ayez crainte, allez-y ! encouragèrent plusieurs membres de l’assemblée. Vous avez notre confiance !

La confiance n’empêche pas le contrôle, rappela la présidente avec simplicité. La Faction restera sous contrôle démocratique, malgré le sommeil de l’institution Conseilliste.

Il y a de cela onze ans, alors que le continent était aux prises avec un terrible conflit déchirant les peuples en deux camps, le socialisme avait été décrété, véritable régression signalant l’ampleur du drame. En effet, plusieurs Soviets avaient même fini par chuter, parfois manu militari, laissant les villes dans un chaos politique total.

Il restait encore des traces du conflit dans les mémoires. Un certain nombre de personnes présentes dans la salle s’étaient alors opposées les unes aux autres. Elles étaient désormais simplement assises côte à côte avec leurs anciens adversaires, ce qui était en soi une victoire.

Sans doute parce qu’il était encore trop douloureux de crever l’abcès, aucun des débats ne porta directement sur la recherche de responsables ni sur l'interrogation au sujet du monde souhaité pour demain, car on savait que l'on irait au devant de grandes divergences. Les anciens oppositionnels percevaient néanmoins la gravité de l’épidémie. On entendit quelques uns d’entre eux persifler à propos d'un confinement improbable dans cette société selon eux bien trop collectiviste, où il n'y aurait pas assez d'espace pour se sentir seul, mais Léo et Kahina répondirent par des grognements d’avertissement. Leur Famille s'était fédérée et soudée pendant ce conflit, et ils étaient donc bien contents que ce soit l'un des leurs, Markine, qui soit le fer de lance de ce Conseil. Kahina et Léo s'opposèrent cependant sur la question suivante, passionnante mais plus routinière, de savoir qui de ceux qui ne mangeaient plus aucune viande ou de ceux qui en consommaient encore quelques fois avaient raison, et Bo-Feng n'en disait rien, comprenant qu'il s'agissait d'une simagrée pour ne pas rentrer dans le vif du sujet. Elle attendit simplement, comme bien d’autres, que le calme revienne, et celui-ci ne tarda pas. Elle s’étira, soulagée.

Kahina, elle, observait les gens du haut de sa tribune. Cela lui faisait un drôle d'effet de voir cette assemblée clairsemée, là où elle n'avait toujours vu que la foule. Elle se renfonça dans son siège, maussade. Bo-Feng lui lança un regard compatissant. Même si elles ne se connaissaient pas, elle ressentait le besoin de l’entraide. Elle lui demanda ce qu’elle éprouvait, et Kahina murmura qu’elle ne se sentait pas à la hauteur de la tâche. « J’ai peur de ne pouvoir retourner servir à la sécurité… et je suis malheureuse à l'idée de ne pouvoir vous aider dans le soin. »

— De quoi aurais-tu besoin ?

— De me sentir meilleure, à la hauteur des événements…

    Bo-Feng ne répondit rien et laissa le silence s’installer entre elles. Elle savait que pour écouter et être ouverte à l’autre, il ne fallait pas simplement agir, mais aussi être là.

    Et alors qu’elle ne disait rien, Kahina lui lâcha simplement : « Tu as raison… nous devons, nous les femmes, lever le pied dans cette période, ne pas être sur tous les fronts, sortir du vieux réflexe qui nous conduit dans les secteurs du bien-être social. Je vais apprendre à modérer mon énergie ».

    Comprenant que Kahina venait de retrouver un peu de son énergie, Léo garda pour lui sa remarque sur le confinement des personnes dépistées positives qui venait d’être décrété, impliquant que son amie ne pourrait plus déchaîner sa fougue dans son sport. En revanche, il se mit à réfléchir à ce qui conviendrait le mieux comme surnom à Bo-Feng… Quelle écoute, quelle sérénité cette femme ! Alors... Douce ? Bo-Té ? Bo-hème ? L’Oreille ? Ah ! Et pourquoi pas l'Éléphante ?

— Nous avons une question, annonça le rapporteur d’un secteur des tribunes. Cette épidémie est-elle localisée uniquement dans notre ville ?

— De ce que nous savons, oui. Mais nous voulons vous convaincre de la sévérité de l’épidémie pour voter aussi notre proposition de fermeture de la ville, ainsi que de toutes les villes de notre contrée. Nous éviterions ainsi la pandémie.

    « Par la réintroduction de médiévales frontières » pensa Markine pour lui-même, avec dégoût.

— Citoyen Markine, qu’en est-il de l’information à l’échelle du monde ? Notre grande Matrie est-elle partout au courant de ce qui se passe ?

— Nous avons pris contact avec les différentes présidences conseillistes du monde, élues pour cette semaine. Ce soir, notre Faction sera en communication avec elles. Nous leur suggérerons d’assembler leurs propres Conseils, durant les deux journées à venir, pour qu’ils s'informent et se mobilisent. Les travailleurs de toutes les contrées seront unis, une fois encore.

    Le Conseil entonna d’une voix un « Une seule humanité ! » solennel et émouvant, pour approuver le discours du rapporteur de la Faction, Markine.

A en donner des frissons de joie.

— Citoyen Markine, si nous fermons la contrée, allons-nous vers des pénuries ?

— Permettez-nous de répondre, se proposa un membre de l’assemblée tutrice. Des membres de notre assemblée ont pu apporter des réponses partielles vis-à-vis des stocks actuels. Nous sommes très larges. Nous sommes autosuffisants sur l’essentiel. Nous mangerons simplement moins de fruits en provenance du Sud, et nous n’aurons plus accès à leur bois, si nous avons soudain envie de construire un peu, entre deux éternuements.

    La remarque fit passablement rire l’assemblée, encore crispée.

— Nous suggérons la promulgation du retour à la loi socialiste sur la consommation pour les produits que nous ne fabriquons pas, demanda le rapporteur d’une des tribunes. Nous renonçons provisoirement à l'abondance, à la mise en commun intégrale, et revenons à une économie fonctionnant sur le rationnement et la réintroduction d’une monnaie individuelle sous forme de tickets. Ainsi, nous limiterons la casse.

    Quand il eut fini, les quelques derniers sourires s’étaient effacés pour laisser place au malaise.

— Aucune des précédentes assemblées n’avait songé à cette extrémité. Est-ce vraiment nécessaire ? interrogea une tutrice. Ne pouvons-nous continuer d’avoir confiance en nous-mêmes, de rester collectivement responsables dans la consommation des produits de première nécessité ?

— Il ne s’agit pas de ne plus croire en nous-mêmes et en notre discipline sociale. Nous vous partageons simplement cette information... qui nous vient de plusieurs de nos membres ayant travaillé en catégorie A dans la logistique ces derniers temps. Ils affirment que nous sommes moins préparés qu’on le croit. Pour une raison toute bête, avons-nous compté dans les stocks les denrées périssables ?

— … Nous ne savons pas. Oui, probablement. Nous nous sommes uniquement fiés jusque-là aux scores affichés.

— Les scores restent des valeurs monétaires abstraites. Voilà, nous affirmons que dans le calcul, nous avons compté les denrées qui ne tiendront pas cinq jours ! Ce qui est un non-sens. D’où notre proposition de rationnement.

— Nous sommes reconnaissants de ce précieux apport qui nous a échappé. Et votre proposition, certes difficile à entendre... reste intellectuellement un pas de côté dont il faut reconnaître le courage.

— Je m'excuse, intervint Léo vraisemblablement nerveux, mais pouvons-nous quand même ajourner cette proposition ? Elle est juste, mais elle me paraît précipitée selon une opinion qui semble partagée par beaucoup. On va s’effrayer nous-mêmes. Établissons simplement la liste des denrées à épargner et affichons-la dans la ville. Ne serait-ce pas toujours mieux qu'un retour étrange au socialisme ? Et là, avec ces listes, on se donnera de l’espoir à nous-même, en constatant que nous aurons respecté sans coercition ce qu’il faut...

    L'auditoire ne réagit pas, chacun prenant conscience de la gravité de la situation.

— … Bon, les camarades, reprit Léo, est-ce qu’il y a seulement parmi vous des spéculateurs sur le blé ? Non ? Vous n’avez pas d’actions à revendre à temps ? Et là-bas, de ce côté de la tribune, y a-t-il un bourgeois propriétaire d’une industrie de masques qui trouverait bon de faire monter, je ne sais pas, des prix par exemple ? Licencier quelques ouvriers ? Non ? Alors dites-moi s’il y a besoin de faire le guet devant les entrepôts au cas où des êtres humains que je ne connais pas, qui ne sont en tout cas pas ici avec moi dans cette salle, vireraient à la panique et s’entretueraient pour des barils de gels hydroalcooliques !

Bien évidemment, l’idée de « prix », de « propriétaires » ou encore de « spéculateurs » fit rire plusieurs membres de l’assemblée. Léo savait maîtriser l’humour absurde.

— C’est bon alors, continua Markine sur un ton enjoué, le Corona-Krach est ajourné !

    Une salve d’applaudissements mêlée à de francs rires résonna. Le Conseil tout entier regagnait son moral.

— Camarade Markine !

— Camarade Léo ! répondit Markine, en vrai complice.

— On la passera tout de même au vote, précisa la présidente - toujours soucieuse que la démocratie ne disparaisse pas derrière un peu d’agitation enthousiaste.

— Nous devons prêter serment, conseillistes ! exigea Markine. Le serment de jurer notre solidarité aux plus vulnérables d’entre nous. Et cette solidarité est perverse : il s’agit avant tout de fréquenter le moins possible les personnes les plus fragiles.

    Et tandis que quelques épidémiologistes faisaient rapidement le point devant l’assemblée pour que chacun saisisse un minimum tout les paramètres à prendre en compte pour aiguiller son vote, on fit distribuer des téléphones à chacun. Tout le monde en avait à peu près perdu l’usage, et ces téléphones poussiéreux seraient utiles provisoirement dans la situation de confinement renforcé qui se préparait.

— Allô ? Allô ? plaisanta Léo à l’adresse de Kahina.

— C’est quoi ça, « Allô » ?

— C’est vrai que tu es désespérante la Loutre, railla Bo-Feng.

    Ces téléphones, en plus de compenser l’isolement, permettraient de recevoir rapidement les dernières informations, le point sur les dernières avancées. On rappela à cet effet que les nouvelles idées, les critiques et les découvertes fortuites de remèdes devraient passer en premier lieu par la Faction pour qu’elle les atteste avant de les diffuser…

Un vieil oppositionnel s’impatienta finalement, et se débrouilla pour avoir la parole en grillant la politesse d’autres intervenants.

— Camarade présidente, êtes-vous vraiment une camarade ? Car j'ai l'impression d'avoir en face de moi une mascarade. D’abord, je ne comprends  pas le sens de ce Conseil, où l'on s'infecte tous… Et ni ce tour de force qui est en train de se dérouler sans que personne ne se décide à intervenir ! J'ai l'impression que la démocratie est confisquée par Markine, l'un de ses douteux partisans, et par la Faction qui se cache derrière lui ! Ne sommes-nous venus ici que pour propager le virus tout en assistant à votre consécration ?

— Tiens, on vient de trouver quelqu’un qui usera à coup sûr de la boîte à révocations… réagit à voix basse Kahina. Mais ce n’est pas dit que son seul vote suffira à prouver autre chose que son anxiété...

    La présidente ne se démonta pas. Elle assura en revanche à nouveau au Conseil qu’elle restait ouverte à la possibilité d’allonger la durée de la séance afin de traiter à fond la question, afin que chacun puisse s’exprimer, quitte même à reprendre l’examen formel de la Faction. Bien sûr, les oppositionnels de jadis étaient plus enclins au scepticisme. Mais au-delà de l’ancienne division entre oppositionnels et majoritaires, un certain nombre de conseillistes soutinrent l’offre de la présidente et celle-ci fut validée. Celles et ceux qui arguaient que ce trop-plein de démocratisme devenait un trop-plein de bureaucratisme s’exaspérèrent de la perte de ce temps que l’épidémie rendait crucial. Or, tout cela faisait partie de la vie d’une intelligence collective : une danse des contradictions.

    La présidente dut ensuite faire passer quelques propositions formelles rapidement, qui suscitèrent l’unanimité, mais qu’il valait toujours mieux décréter ensemble. Ainsi furent interdites toutes les manifestations religieuses… Prier contre le corona devenait secondaire devant la présente marche des événements. Bien évidemment, l’absence d'Églises et de raisons de croire aux séquelleries du passé permit de « prédire » le résultat du vote. De même, il fut rappelé que la discrimination des infectés, ou toute tentative de déterminer une population particulière pour lui attribuer l’épidémie et s’effrayer de sa présence, avaient un caractère réactionnaire et anti-conseilliste. Un vote qui lui aussi rencontra une évidente unanimité, aussi évidente que le fait d’avoir un toit sur la tête et une assiette pleine.

Et tandis qu’était votée la mise en commun du travail, constituant une large réserve de volontaires, la séance chemina peu à peu vers sa fin. Kahina convainquit Léo de ne pas être « lourd » en faisant une nouvelle série de plaisanteries sur le fait que les confinés n’auraient pas de chômage, que les heures supplémentaires ne seraient pas comptées, qu’ils devraient continuer de payer leur loyer et qu’il n’y aurait pas de report d’impôts pour eux, - puisque bien sûr, tous ces mots appartenaient à une époque révolue. La propriété privée des moyens de production avait été abolie, remplacée par la gestion démocratique d’une propriété collective. Et Kahina en avait assez de ces blagues douteuses, que seuls quelques passionnés d’Histoire pouvaient savourer.

    La tension était quelque peu redescendue. Après avoir consulté la Faction et regardé une à une les personnes de l’assemblée, Markine leva le marteau et s’écria :

— Les copines, les copains. Camarades. Le coronavirus est-il la fin du monde ? Sera-t-il le début de l’effondrement de notre civilisation ? Ce sont des questions faciles à résoudre. Et évidemment, il serait profondément imbécile de comparer cette crise à une guerre… Nous avons déjà traversé cela dans notre épopée humaine. Et nous ne nous sommes pas effondrés. Nous aurions pu choisir la barbarie plutôt que notre voie. Nous avons fait le bon choix. Aujourd’hui ? Nous n’avons qu’à prouver et à éprouver notre solidarité. La séquelle est profonde. Nous avons à nous faire pardonner auprès de la nature pour encore des siècles. Nous le savons. Certes, il est bien dur de ne pouvoir être chaleureux et tactile comme on l’aimerait en cet instant, mais affrontons ensemble ce nouveau défi. Aujourd’hui, nous ne nous effondrons pas. Nous poursuivons simplement notre odyssée.

    Allons ! L’Histoire continue !

 

L’Ami

 

Socialisme ou Barbarie ! Socialisme ou Barbarie !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.