Milton Hatoum: «Marina Silva est otage des fondamentalistes religieux brésiliens»

Il a suffi d’un simple message sur Twitter pour changer le cours de la campagne présidentielle brésilienne déjà bouleversée par la mort accidentelle, le 13 août dernier, d’Eduardo Campos, le candidat du PSB (parti socialiste brésilien), et son remplacement par Marina Silva. Cette dernière s’est rapidement envolée dans les sondages, menaçant la réélection de Dilma Rousseff, la présidente sortante, donnée jusqu’alors gagnante.

Milton Hatoum. Milton Hatoum.
Il a suffi d’un simple message sur Twitter pour changer le cours de la campagne présidentielle brésilienne déjà bouleversée par la mort accidentelle, le 13 août dernier, d’Eduardo Campos, le candidat du PSB (parti socialiste brésilien), et son remplacement par Marina Silva. Cette dernière s’est rapidement envolée dans les sondages, menaçant la réélection de Dilma Rousseff, la présidente sortante, donnée jusqu’alors gagnante.

« Si d’ici lundi, Marina ne prend pas position, elle aura droit au pire discours que j’ai jamais fait sur un candidat à la présidence » : c’est en ces termes, et en moins de 140 caractères, que le pasteur Silas Malafaia sommait Marina Silva, le 30 août dernier, de se prononcer sur la question du mariage pour tous. La veille, le PSB venait de présenter son programme de gouvernement, incluant notamment la légalisation du mariage entre homosexuels. A vrai dire, il existe déjà au Brésil, mais il est le résultat d’une décision de la Cour Suprême, et non d’une loi. Il est donc susceptible de souffrir d’une jurisprudence contraire avec des juges plus conservateurs.

 

Message posté sur le twitter du pasteur Silas Malafaia Message posté sur le twitter du pasteur Silas Malafaia

Quelques heures après le message du pasteur, Marina Silva faisait marche arrière par rapport au programme du PSB. La volte-face a fait scandale dans les milieux progressistes, et poussé plusieurs voix à se prononcer contre sa candidature, qui semblait souffler un vent de rénovation. C’est notamment le cas de l’écrivain Milton Hatoum. L’une des plus importantes plumes de la littérature brésilienne contemporaine – plusieurs de ses livres ont été traduits et publiés en France, comme Cendres d’Amazonie  (Actes Sud, 2008), Orphelins de l’Eldorado (Actes Sud, 2010) et Deux frères (Seuil, 2003) – l’auteur m’a reçue dans son bureau de Sao Paulo, un havre de paix au cœur de la capitale économique brésilienne. Il explique sa position, et ses inquiétudes pour le Brésil.

L'écrivain brésilien Milton Hatoum © Adriana Vichi L'écrivain brésilien Milton Hatoum © Adriana Vichi

Vous étiez en faveur de la candidature de Marina Silva, qu’est-ce qui vous a fait changer d’opinion ?

J’étais avant tout, auparavant, enclin à voter pour Eduardo Campos, dont la trajectoire et le travail dans son Etat, le Pernambuco, dans le Nordeste, me séduisaient. Quand il est mort dans l’accident d’avion, j’envisageais de voter pour celle qui le remplaçait, Marina Silva. Et plus encore le jour où le PSB a présenté son programme de gouvernement. Même si les éléments économiques sont vagues voire dangereux, comme l’idée de l’autonomie totale de la Banque Centrale, j’ai salué un projet qui relève véritablement d’un Etat laïque. C’est notamment le cas avec l’introduction du mariage pour tous. Mais en moins de 24 heures, Marina Silva a fait marche arrière avec des justifications ridicules. J’ai compris qu’elle était totalement otage des leaders évangéliques, ce qui m’a poussé à retirer publiquement mon appui à sa candidature. J’ai très peur de cette interférence de la religion dans l’Etat. Il me semble que c’est une nouveauté dans le panorama politique brésilien, dont on perçoit mal encore l’importance.

 Que voulez-vous dire par « otage » ?

Si Marina était élue, les députés du Front évangélique constitueraient son premier appui. Ils sont aujourd’hui 73, plus trois sénateurs, mais leur nombre pourrait augmenter lors de la prochaine élection. Cela aura un impact sur les politiques d’éducation, mais aussi sur la recherche scientifique, en bloquant tout travail sur les cellules-souches par exemple, ainsi que sur la question de l’avortement. Marina Silva a déclaré que certaines de ces décisions étaient suggérées de la lecture de versets de la Bible. Comment la présidente de la République d’un pays aussi grand et complexe que le Brésil peut dépendre du souffle du Saint-Esprit ? Les évangéliques disent qu’ils travaillent pour le « peuple de Dieu ». Au Brésil, il y a des catholiques, des musulmans, des bouddhistes, des adeptes de religions afro-brésiliennes, mais aussi un nombre croissant d’agnostiques, alors qui est ce « peuple de Dieu » ? 

Marina Silva en campagne à Porto Alegre © Dani Barcellos Marina Silva en campagne à Porto Alegre © Dani Barcellos

Marina Silva est-elle, des candidats, la seule otage des religieux  ?

Bien sûr que non, c’est le cas de tous, à commencer par la présidente Dilma Rousseff. La pression du Front évangélique au parlement l’a poussée, plusieurs fois, durant son mandat à faire marche arrière sur des sujets touchant les droits des homosexuels, c’est une grosse erreur. Mais elle-même n’est pas religieuse, ce qui change la donne, il n’y a pas de lien direct avec les pasteurs fondamentalistes qui d’ailleurs la détestent.

Comme en 2010, la religion s’invite dans la campagne électorale. Pensez-vous que ce thème est destiné à faire durablement partie de l’agenda politique ?  

Pour la première fois, j’ai l’impression que le Brésil va faire face à un quelque chose de nouveau dans notre société, c’est-à-dire l’affrontement avec le fondamentalisme. Et à mon sens, l’actualité internationale joue beaucoup. Regardez en Israël, le gouvernement est otage des fondamentalistes religieux, et continue le processus de colonisation. Idem aux Etats-Unis, avec la « croisade » qu’a évoquée George Bush. Et les évangéliques d’ici ont des connexions avec les colons israéliens. Ici, dans nos universités, on commence à avoir des étudiants qui refusent de lire tel ou tel livre car on leur a expliqué que l’auteur était homosexuel, et que ce serait un péché. Alors on ne peut plus parler de Rimbaud, ni de Proust, ou de João Guimarães Rosa, l’auteur du plus grand roman du Brésil.

Le Brésil est-il de plus en plus conservateur ?

C’est un pays conservateur, et ces religieux expriment des aspirations fortes d’une partie de la population. Mais le Brésil est aussi de plus en plus complexe, avec des mouvements sociaux forts, et une pensée libérale, même chez les fidèles de toutes les religions. Beaucoup de personnes refusent cette intervention du religieux en politique. Le vieux clientélisme de Sergio Buarque de Holanda, continue intact. Le problème, c’est que les leaders évangéliques parviennent ainsi à détourner l’attention des principaux problèmes du pays. La question de la santé, de l’éducation universelle et publique, le transport, la sécurité, ce sont les véritables problèmes, et il n’y a aucune action divine qui les réglera.

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