Au Mexique, les journalistes tombent sous les balles, le gouvernement s’en moque!

Le spécialiste du narcotrafic Javier Valdez a été abattu dans l'Etat du Sinaloa le 15 mai 2017. C'est le sixième journaliste tué depuis le début de l'année au Mexique, désormais l'un des pays les plus dangereux du monde pour la profession. Dans l'après-midi, un septième assasinat a alourdi le bilan. Un décompte sinistre face auquel le gouvernement semble totalement indifférent.

Le cliché est signé Fernando Brito, pour l’Agence France Presse. Dans le viseur du photographe, un autre collaborateur de l’AFP, le corps inerte, à même l’asphalte. On voit une légiste installer de petites bornes jaunes, toutes numérotées, pour délimiter la scène du crime dans une rue de Culiacán, au coeur de l'Etat de Sinaloa. La tête de la victime est marquée par le numéro sept, juste à côté d’un panama. Le chapeau qui ne quittait jamais Javier Valdez, l’un des plus grands spécialistes du narcotrafic. C’est le sixième journaliste à être assassiné depuis le début de l’année au Mexique.

 © Fernando Britto / AFP © Fernando Britto / AFP

 

Outre l’AFP, Javier Valdez était depuis 18 ans le correspondant du quotidien progressiste La Jornada dans l’Etat du Sinaloa, le fief du cartel de Joaquim Guzman, « El Chapo », actuellement incarcéré aux Etats-Unis suite à son extradition en début d’année. Il était surtout le fondateur, en 2003, avec deux autres collègues, de l’hebdomadaire Rio Doce. Leur ambition ? Fuir des statistiques morbides et impersonnelles pour donner un visage aux victimes du narcotrafic, raconter son omniprésence dans le quotidien des habitants de la région, et sa force culturelle. A ce titre, Javier Valdez était devenu une source incontournable pour les journalistes de passage, mexicains ou étrangers. Je n’ai pas eu la chance de le connaître. Mes amis racontent la patience avec laquelle il les recevait, son humour, ses conseils pour éviter le danger, et ses recommandations pour tenter de dire la réalité, sans mettre en danger les familles des victimes.  

Le danger pour les témoins comme lui, Javier Valdez en était plus que conscient. Il est au centre de son dernier ouvrage, Narcoperiodismo, la prensa en medio del crimen y la denuncia (« Narcojournalisme, la presse entre le crime et la dénonciation »). C’était aussi le thème d’une de ses chroniques, en mars dernier, intitulée « Te van a matar », « Ils vont te tuer », au contenu est terriblement prémonitoire. Il n’a pourtant jamais voulu quitter les rues de Culiacán, où il est né le 14 avril 1967. Ces dernières semaines, la multiplication des menaces l’avait poussé à se rendre à Mexico pour consulter la direction de la Jornada ainsi que le Comité de Protection pour les Journalistes. Le quotidien mexicain raconte qu’on lui aurait proposé de s’installer un temps dans une capitale latino-américaine. Javier Valdez y pensait. Ses agresseurs ont été plus rapides. 

La violence à l’encontre des journalistes semble aujourd'hui sans limite au Mexique. Comme si un mécanisme fou s'était enclenché. Le 14 mai, on apprenait que sept reporters avaient été agressés par une bande de 100 criminels dans l’Etat de Guerrero, menacés d’être dévorés vivants et finalement dépouillés de leur matériel. Lundi 15 mai, les rédactions venaient à peine de faire connaître l’assassinat de Javier Valdez à Sinaloa qu’elles apprenaient que Sonia Córdova, la sous-directrice du petit quotidien El Costeño, dans l'Etat de Jalisco, avait été victime d’un attentat. Elle en est sortie gravement blessée. Son fils Jonathan Rodríguez Córdova, qui l’accompagnait, est mort sur le coup. Il était reporter au sein du même quotidien. C'est le septième professionnel abattu depuis le début de l'année. 

Récapitulatif d'un sinistre printemps. Le 2 mars, Cecilio Pineda, directeur de La Voz de Tierra Caliente, est tombé sous les balles dans l’Etat de Guerrero. Le 19 mars, c’est Ricardo Monlui, du journal El Politico, qui était tué à Veracruz. Quatre jours plus tard, c’est au tour de Miroslava Breach, la correspondante de La Jornada à Chihuahua d’être exécutée, sous les yeux de son fils de quinze ans. Le 14 avril, les balles atteignaient Maximino Rodríguez, qui travaillait pour le Collectif Pericú, dans la Baja California. Le 17 avril, c’est le reporter de télévision Juan José Roldán qui périssait, à Tlaxcala.

L’année 2016 avait déjà été marquée par un nombre record de onze journalistes assassinés, et 426 agressés. La Commission nationale des Droits de l’Homme estime que 126 reporters ont été assassinés depuis 2000, et 20 autres sont portés disparus depuis 2005. La déclaration de guerre contre le narcotrafic lancée par le gouvernement de Felipe Calderón, et poursuivie par Enrique Peña Nieto a fait exploser les niveaux de violence. Selon l’ONG Reporters Sans Frontière, le Mexique figure désormais au troisième rang des pays les plus dangereux pour les journalistes, après la Syrie et l’Afghanistan. Une enquête de l’Université Iberoamericana rapporte que 40% des professionnels de presse ont été victimes de menaces issues du crime organisé mais aussi de fonctionnaires publics.  

 

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Javier Valdez a reçu les plus hautes distinctions de la profession. En 2011, le Comité de Protection des Journalistes lui a attribué le prix international de la Liberté de la Presse. Cette même année, l’ensemble de l’équipe de l’hebdomadaire Riodoce a reçu le prix prestigieux prix Maria Moors Cabot, à l’université de Colombia. En 2013, c’est au Pen Club de souligner la qualité de leur travail. Il fut un temps où ces récompenses avaient pour effet d’intimider les criminels. Ce n’est plus le cas, comme le soulignait ce mardi 16 mai Jan Jarab, le représentant du haut commissariat des droits de l’homme de l’ONU, dans les colonnes de La Jornada. « Les assassinats de Miroslava Breach et Javiez Valdez, montrent que la reconnaissance n’est plus synonyme de protection ». La presse n’est pas la seule dans la ligne de mire. Isidro Baldenegro, un militant défenseur des droits des peuples indigènes a été assassiné en janvier dernier à Chihuahua. « Lui non plus n’a pas été protégé par le fait qu’il avait reçu le prestigieux prix Goldman », pointe Jan Jarab.

La logique des reconnaissances internationales est qu’en théorie, elles obligent les gouvernements. Même les plus rétifs à s’intéresser aux droits de l’homme réagissent normalement, quand le reste du monde, en particulier les pays riches, dénoncent les violences commises contre des victimes élevées au rang d’icône. Pas le Mexique. Aucun des auteurs des six assassinats commis depuis le début de l’année n’a été identifié. Le parquet spécialisé dans les délits contre la liberté d’expression, créé en 2007, est d’une remarquable inefficacité. « Pas d’excuse : le Mexique doit briser la spirale de l’impunité en matière d’assassinats de journalistes », s’indignait récemment le Comité pour la protection des Journalistes.

Un groupe de journalistes et d’écrivains tançait ce mardi 16 mai le gouvernement dans une lettre ouverte : « Quel est le prochain sur cette liste noire de professionnels sérieux dans notre presse ? Comment vivre dans un pays où il faut abandonner et sacrifier le travail honnête et digne, ou alors attendre le prochain attentat et sa lâcheté ? Une démocratie peut-être survivre sans liberté d’expression ? », peut-on lire dans un écart publié par de nombreux véhicules. 

 

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« Etre journaliste au Mexique semble être plus une sentence de mort qu’une profession », résume Tania Reneaum, la directrice d’Amnisty International Mexico. Javier Valdez l’assumait. Le 25 mars 2017, deux jours après l’assassinat de Miroslava Breach, à Chihuahua, il publiait, sur son compte Twitter ce court message : « Ils ont tué Miroslava parce qu’elle parlait trop. Qu’ils nous tuent tous, si c’est la condamnation à mort de ceux qui racontent l’enfer. Non au silence ».

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