Lamia Oualalou
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Billet de blog 21 oct. 2009

Lamia Oualalou
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Les larmes de Rio de Janeiro

De retour à Rio, justement ce samedi 17 octobre. A l'aéroport, la rumeur court déjà d'un coup du narcotrafic. Dès l'arrivée, l'information : pour la première fois, un hélicoptère de la police vient d'être abattu par des narcotrafiquants. Il couvrait l'avancée de policiers qui tentaient de reprendre le contrôle du Morro dos Macacos.

Lamia Oualalou
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De retour à Rio, justement ce samedi 17 octobre. A l'aéroport, la rumeur court déjà d'un coup du narcotrafic. Dès l'arrivée, l'information : pour la première fois, un hélicoptère de la police vient d'être abattu par des narcotrafiquants. Il couvrait l'avancée de policiers qui tentaient de reprendre le contrôle du Morro dos Macacos. Cette favela avait été attaquée la veille par une faction issue d'un autre bidonville, le Morro Sao Joao. L'objectif, comme toujours, est de prendre le contrôle des points de vente, en chassant l'autre gang qui les détenait.

L'image de l'hélicoptère calciné, et celle de l'enterrement, le lendemain, des deux policiers à bord – les quatre autres sont grièvement blessés – sont choquantes. Mais plus choquante peut-être est la réaction de la presse internationale. L'américaine d'abord, qui, dépitée d'avoir vu Rio de Janeiro préférée à Chicago comme siège des jeux olympiques de 2016, s'est empressée de rivaliser en description apocalyptique de la situation de sécurité publique à Rio de Janeiro. Choquante aussi parce que seule l'organisation des jeux Olympiques attire l'attention sur une situation dramatique, qui dure depuis au moins deux décennies. Le touriste européen pourra-t-il assister aux compétitions de judo en toute tranquillité?

Qu'on se rassure, la zone sud, où seront hébergées toutes les épreuves ainsi que le village olympique, a des indices de violence comparable au "premier monde", entendez, le monde occidental. Et Rio de Janeiro a un génie pour organiser des grandes manifestations sans le moindre incident. Ceux qui ont eu le loisir de passer le 31 décembre ici sur la plage de Copacabana où se massent plus de trois millions de personnes dans une ambiance bon enfant, où ceux qui ont esquissé des pas de samba durant la semaine de carnaval en savent quelque chose.

La "ville merveilleuse", par ailleurs parfois si paresseuse et peu efficace, devient une formidable machine de logistique copiée dans le monde entier. Au sens littéral du terme: des consultants arrivent des quatre coins de la planète pour voir le miracle d'organisation qu'est le carnaval. Et ne parlons pas du sommet de la terre de 1992, ou des jeux panaméricains de 2007. La police sait y faire, la population se prête au jeu, et même les criminels se font discrets. Ils savent que la moindre provocation provoquerait la colère des autorités avec lesquelles ils font parfois bon ménage, et n'ont aucun intérêt à précipiter l'économie de la ville.

L'enjeu, ce ne sont pas les Olympiades. Ce que le drame de samedi rappelle, c'est que depuis vingt ans, des pans entiers de la ville sont sous le contrôle de groupes surarmés, qui imposent leur loi et leur mode de vie à des centaines de milliers de cariocas, sans que l'Etat soit capable d'y répondre. Les raisons de l'échec sont nombreuses. A commencer par la situation très particulière de Rio de Janeiro, où trois factions, le Comando vermelho, le Terceiro comando et Amigos dos amigos se disputent en permanence le pouvoir. Ce n'est pas le cas à Sao Paulo, où le Primeiro comando da capital (PCC) est tout-puissant, et pactise éventuellement avec les pouvoirs publics pour exercer ses activités mafieuses en bonne intelligence. Aux trois groupes, il faut ajouter depuis quelques années les milices, formées par des policiers, des pompiers, et des agents pénitenciers qui prétendent d'abord « protéger » les habitants des gangs du narcotrafic.

Fortement armées, elles exigent en contrepartie le versement d'un « impôt » aux commerçants locaux. Elles rançonnent aussi les habitants des favelas « protégées » : taxe sur la télévision par câble, installée de façon clandestine, monopole dans le transport des bus pirates, commission sur l'entrée des bouteilles de gaz, souvent unique source d'énergie, et sur les matériels de construction, nécessaires dans ces bidonvilles faits de bric et de broc. Celui qui refuse n'a qu'à bien se tenir. Entre milices et gangs du narcotrafic, les habitants des favelas sont des otages. On leur impose une façon de s'habiller, des horaires de fonctionnement des commerces, des codes de circulation... Et comme si cela ne suffisait pas, ils subissent les assauts de la police, qui a transformé la confrontation avec le narcotrafic en guerre, et envoie des policiers sous-payés, sous-formés, épuisés et taraudés par la peur rétablir l'ordre. Résultats, ils tirent sur tout ce qui bouge, multiplient les exécutions sommaires et qualifient de « bandit » n'importe quelle de leurs victimes.

Entre milices, narcotrafiquants et violences policières, les habitants des favelas payent le plus lourd tribut. Toutes les semaines, ils meurent par dizaines, sans que ni la presse locale ni l'internationale s'en émeuvent. Après tout, ils ont tous le même profil : jeune homme de 15 à 24 ans, pauvre, noir, et « favelado », habitant de la favela... Ce week-end, en multipliant les images d'hélicoptère calciné, les médias internationaux, et partant, l'opinion publique mondiale, ont pris à leur compte cette prémisse de la classe moyenne carioca : la guerre, ce n'est pas quand les favelados meurent, c'est quand un incident déborde sur « l'asphalte ». C'est ainsi qu'on désigne ici la partie noble de la ville. On continue à percevoir les favelas comme un corps étranger alors que Rio de Janeiro n'existe pas sans elles. Qu'elles disparaissent et la ville s'arrête : qui sont les nourrices, femmes de ménages, portiers, caissières de supermarchés et livreurs? Qu'elles disparaissent et c'est tout le patrimoine culturel de la ville qui s'effondre : samba, hip-hop et funk, tout a été créé sur ces hauteurs.

Avant de se demander si on aura suffisamment de police en 2016, il faudrait commencer par regarder la favela autrement. C'est d'insertion sociale, de dignité et de respect dont on a besoin. Le reste suivra.

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