Rien que notre défaite, par Didier Leschi : retour sur une jeunesse rouge...

En ce temps-là, une partie de la jeunesse pensait encore qu'un autre monde était possible. Elle s'engageait dans des organisations révolutionnaires, anti-capitalistes. Dans son dernier livre, Didier Leschi revient sur ces "années rouges" (et noires), et sur les désillusions et les renoncements qui ont suivi.

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"Toi, tu as commencé comment ?

Et toi, et toi ?

La révolte, ça t'a pris comment, de quel côté de tes tripes ?

Yannick ? Camille ? Edwige ?

Et depuis, jamais vous n'avez eu le sentiment que nous étions tous comptables de ce que chacun est devenu, même de ceux qui ne sont pas là aujourd'hui ?

De ceux qui ont tout lâché, ou sont devenus des salauds ?

Ou de ceux qui ont continué à lutter dans leur coin sans espoir de sortir de la pauvreté militante ? (...)

Moi, je suis resté orphelin. Et j'ai survécu. " (p 59).

Contrairement à ce qu'indique la couverture, ce livre n'est pas un "roman", mais une série de souvenirs précis, d'instantanés, nostalgiques, poignants parfois, lorsqu'ils évoquent des personnes disparues trop tôt, qui font revivre les années de la mobilisation lycéenne : les Comités d'Action Lycéens, les exclusions des "meneurs", le "tournant ouvrier", et, bien sûr, les grandes manifestations, joyeuses, festives, de 1973.

"Cinq ans, déjà, coucou nous revoilà !"

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Manifestations, débats, discussions, agitprop' permanente, reconstitués par le film-culte "Le péril Jeune":

Le peril jeune - "Parce que transatlantique monsieur" © Rambou531

" C'est la fête, la rue est à nous. Nous traversons Paris de long en large.Nous sommes colorés, motivés, enchantés.Nous crions, sautons, dansons dans nos chemises indiennes. "Ah, Debré, si ta mère avait connu l'avortement ! " (p 31)

"En attendant la victoire finale, la pelouse de la place des Vosges accueille leurs escapades, et le Monoprix de la place de la République les nourrit sans le savoir. Ils sont insouciants, hors du temps, dans un printemps perpétuel alors que l'automne arrive. " (p 65).

Aujourd'hui, il en reste, sur youtube, quelques images de manifestations, postées par l'INA, sans bande son.

Reconnaîtrez-vous le porte-parole du mouvement, qui s'exprime à partir de 1' sur cette vidéo, et publia, en 1975, un livre intitulé Jeunesse et Révolution, dans la célèbre petite collection Maspero ?

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Etonnant, non ?

Sursis et lycéens © Ina Politique

Puis, hélas, le reflux, les désillusions, le repli...

Le départ sur la pointe des pieds, parfois le suicide, ou la dérive vers une violence sans issue...

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Le livre n'oublie pas de régler quelques vieux comptes avec  l'AJS (les lambertistes, qui nous ont donné, entre autres, Jospin, Cambadélis... et Mélenchon) et les staliniens, qui s'opposèrent de toutes leurs forces aux aspirations révolutionnaires et libertaires d'une partie de la jeunesse, en utilisant de manière systématique la violence physique contre ceux qui refusaient de marcher au pas derrière leurs chefs.

Qu'est devenu Lionel Malapa ?

" Ils (les lambertistes) étaient détestés de beaucoup et, pourquoi ne pas le dire, aimaient susciter la crainte en maniant le dogmatisme de la parole et du gourdin. Par refus des élans "petits-bourgeois" issus de Mai, ils furent les fers de lance du combat contre les mouvements féministes, ou de libération des homosexuels, ce qui pouvait s'accompagner chez eux d'une réelle homophobie. (...) je mourrai avec la fierté de ne pas avoir été des leurs" (p 51 et 52).

Des "années rouges" (et noires...) si lointaines, une ambiance militante si complètement évanouie, qu'on se demande, en cet affligeant début de XXI ème siècle, si tout cela a vraiment pu exister, ou si on ne l'aurait pas rêvé...

Voici la Une (R.I.P. Wolinski) d'un exemplaire du journal des Comités d'Action Lycéens de décembre 1968 :

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On voit par ce dessin, choisi pour illustrer la Une de l'un des principaux journaux lycéens, que ce qui était mis en avant, en ces temps lointains, c'était l'ouverture sur les autres, et non le repli sur une communauté, réelle ou fantasmée, à l'américaine.

Qui, à l'époque, aurait eu l'idée baroque de se prétendre de gauche en pratiquant la ségrégation raciale, avec contrôle au faciès à l'entrée des réunions,  ou en prenant la défense du pire obscurantisme religieux ?

Quelle responsable de l'UNEF aurait eu l'idée étrange de s'enfermer dans un voile noir, en tout point semblable à celui des nonnes,  pour bien marquer son attachement à une religion ?

R.I.P. Gilles Tautin.

Tu as couru, camarade, mais le vieux monde t'a rattrapé...

Et nous aussi.

 

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Photographie prise par Alain Noguès lors des funérailles de Gilles Tautin.

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