Clara Dupont-Monod présente un livre d'Elise Arfi : Pirate n° 7

Dans l'excellente émission Par Jupiter ! , diffusée de 17 h à 18 h sur France Inter, Clara Dupont-Monod présente chaque jeudi un livre. Pirate numéro 7 n'est pas un roman, mais une histoire vraie. Celle d'un pirate somalien, mineur, incarcéré en France et jugé par des tribunaux français.Le procès de Kafka, au XXI ème siècle...

NB: Clara Dupont-Monod parle de pirate soudanais, alors qu'il est somalien.

Pirate N°7 - La chronique de Clara Dupont-Monod © France Inter

Quatrième de couverture:

En 2011, Fahran participe à une opération de piraterie au cours de laquelle un navigateur français est tué et sa femme prise en otage. Miséreux parmi les miséreux, âgé de 16 ans, le Somalien était censé gagner cent euros dans l’affaire ou courir un risque mortel s’il refusait d’y participer. Capturé avec ses complices, il est arraché à sa terre natale pour être jugé en France, contre toute logique judiciaire. Il est incapable de prouver son âge ni son identité. Il ne comprend pas un mot de français et pas grand-chose aux faits qui lui sont reprochés. Il encourt vingt ans de réclusion criminelle.

Durant quatre ans, de cellule en hôpital psychiatrique, Fahran vit un enfer. Au déracinement culturel, affectif, à la barrière de la langue qui l’isole, à l’absence totale de ressources pour cantiner s’ajoutent des maltraitances. Comble de cruauté, on lui enlève un poumon sans le prévenir. Fahran sombre dans la démence. Il commet plusieurs tentatives de suicide.

Durant quatre ans, son avocate, commise d’office, s’efforce de garder Fahran en vie. Cet objectif tourne à l’obsession. Provoquant chez elle découragement, culpabilité et envie d’en découdre, ce dossier au long cours la renforce et l’affaiblit tour à tour. Le sort pathétique de Fahran l’oblige à affronter rudement les autorités en charge du dossier : magistrats, administration pénitentiaire, médecins. À ouvrir les yeux sur un système coercitif qui fabrique des fous. À interroger sa vocation.

Pirate n° 7 n’est pas l’histoire d’un crime horrifiant, ni un discours militant sur la machine judiciaire, c’est le huis-clos éprouvant, révoltant, parfois drôle, entre une avocate et son client. À l’instar des jurés lors du procès, le lecteur se laisse bientôt surprendre par la compassion. À mille lieues de son quotidien et de sa confiance dans la justice, il découvre, grâce au grand talent d’Elise Arfi, une fraternité possible avec un jeune prisonnier somalien.

On peut écouter ici un entretien avec Elise Arfi, diffusé sur RFI.

Et retrouver ici un entretien accordé par Elise Arfi au magazine L'Express:

Que ressentez-vous lorsque l'administration refuse de vous informer sur l'état de santé de votre client, pas même sur le nom de l'hôpital où il a été transféré ? 

Elise Arfi. Je suis très affectée. Je découvre avec horreur les difficultés de communiquer avec la pénitentiaire. Je redoute une tentative de suicide ou une bagarre entre détenus et je n'ai pas le droit de le voir sous prétexte que je pourrais favoriser son évasion ! 

 Pourquoi cette hospitalisation fait-elle basculer sa santé mentale ? 

J'apprends très tardivement que Fahran a subi l'ablation d'un poumon. Il n'avait pas été informé de la gravité de sa maladie et son consentement n'a pas été demandé avant l'opération. Ne parlant pas un mot de français et ne connaissant pas notre culture, il est particulièrement vulnérable en prison. Il ne dort plus, terrorisé par la crainte d'être extrait de force de sa cellule pour lui voler un autre organe. Au cours des parloirs, ses propos apparaissent incohérents, entre rires et pleurs, paranoïa et tristesse. En cellule, il entend la voix de sa mère. 

Pourquoi a-t-il été envoyé au mitard sans avoir pu bénéficier d'un interprète et d'un avocat ? 

Pour que je sois invitée aux commissions de discipline, il faudrait qu'il coche la bonne case sur le formulaire. Mais il ne sait pas lire. Fahran est donc jugé sans rien comprendre de ce simulacre de justice. J'ai protesté auprès de l'administration pénitentiaire, qui m'a menacé de poursuites si je rendais publiques mes critiques. 

Il a fallu un geste désespéré au mitard pour que son calvaire prenne fin ? 

Une tentative de suicide lui a permis d'être muté de Fresnes (Val-de-Marne) à La Santé (Paris) et de bénéficier d'un suivi psychiatrique de qualité. J'étais enfin informée par les médecins de cet établissement, moi qui était son avocate mais aussi son seul "parent". Malheureusement, il n'a pu rester à La Santé qu'un an, puisque cet établissement a été fermé pour travaux. A Bois d'Arcy, son état s'est à nouveau dégradé : il crachait du sang de son unique poumon. 

Après avoir purgé sa peine, pourquoi dites-vous qu'il est "balancé comme un déchet" ? 

Sans que je sois prévenue, il est un jour éjecté de la prison à 22 heures, sans médicament ni ordonnance, alors qu'il est schizophrène. Quelle inconséquence de la part de la direction de Fleury-Mérogis ! Dehors, après quatre années de prison, il a été pris de panique. Heureusement, il avait ma carte sur lui et a pu me faire prévenir par des passants. Rien n'avait été préparé pour sa réinsertion. C'est scandaleux. Sans mon aide et celle d'un psy, il se serait clochardisé ou aurait sombré dans la délinquance. 

Vous osez écrire : "Il doit être possible de rééduquer les juges" ! 

Oui, car les juges ont une passion pour l'incarcération, le tout-carcéral. Alors que la détention devrait être le dernier recours, c'est tout le contraire. Des personnes en attente de jugement sont envoyées en détention provisoire alors qu'ils bénéficient d'un domicile, d'un contrat de travail, d'un environnement familial. Les juges devraient effectuer régulièrement des stages en prison afin de ne pas être coupés de la réalité des sanctions qu'ils infligent. 

Votre propos pourrait paraître laxiste... 

Ni naïve ni angélique, je suis consciente qu'il faut des peines de prison. Mais seulement en dernier recours. Envoyer de petits délinquants derrière les barreaux ne sert à rien. 

Que cherchez-vous avec ce livre ? 

J'ai eu besoin d'écrire sur la dignité et l'enfermement. De partager cette histoire si lourde avec Fahran. De l'exorciser. D'y mettre un point final. Même si je sais ce qu'il devient : demandeur d'asile, il vit dans un foyer en Île-de-France. 

Que vous a apporté ce jeune client ? 

Fahran m'a donné une leçon de vie. Cette affaire m'a fait douter. Heureusement qu'il n'a été condamné qu'à six ans de prison, car s'il avait pris vingt ans, j'aurais perdu confiance en la Justice. Je serais devenue "avocate d'opérette" et j'aurais quitté cette profession. 

Elise Arfi répond aux questions de Laetitia Gayet © France Inter

 

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