Lettre à un juge de la Cour Nationale du Droit d'Asile

Le 11 juillet dernier, un couple de Soudanais a échappé de justesse à une expulsion programmée vers Khartoum. La politique du chiffre de notre gouvernement met des vies humaines en danger. Dans ce contexte on m'a chargée de diffuser une lettre restée anonyme car dans la France d'aujourd'hui, on court le risque d'être expulsé au Soudan.

Monsieur le Juge,

   Il y a quelques jours j'ai ouvert messenger en tremblant et en pensant très fort à vous. Je savais qu'il était l'heure du verdict. J'allais savoir dans un instant. La vie allait basculer. Du bon côté ou de l'autre.

"They rejected me", disait le premier message, "It's crazy", le second.

   En effet, c'était dingue, toutes ces portes qui se referment en claquant, l'avenir qui s'assombrit d'un coup. J'ai visualisé l'employé de la Cour entrain d'afficher cette liste de destins sur un mur dans le hall de la CNDA. J'ai réalisé que vous aviez le droit de vie ou de mort. Je pensais ce droit aboli en France. Vous avez approuvé la décision d'un officier de l'OFPRA prise à l'issue d'un entretien de 32 minutes. Sa prestation n'avait pas convaincu. Pas assez "d'éléments relevant du vécu". Qui détient le tampon pouvant attester de la peur, de la phobie de l'obscurité et des fenêtres fermées?

   Vous avez condamné O. à une OQTF au moment même où le monde a les yeux rivés sur une actualité inquiétante au Soudan. Vous ne l'avez pas cru. Tout cela semble tellement incroyable, je vous l'accorde. Avoir vécu tout ça avant d'avoir trente ans. Je me suis demandé pourquoi dans ce contexte vous ne lui aviez pas accordé au moins le bénéfice du doute. Dans une France qui a expulsé près d'un millier de Soudanais en 2018 (872 selon une enquête parlementaire récente)... Ces chiffres correspondent probablement  pour l'essentiel à des renvois au sein de l'espace des accords de Dublin, mais les expulsions vers le Soudan n'ont jamais cessé et les associations les estiment à une dizaine en 2018. 

"Dont worry every little thing gonna be alright", j'ai répondu. Tout finit toujours par s'arranger, la France est le pays des droits de l'homme, il ne peut rien t'arriver. Ton périple est terminé, ai-je tenté de penser.

   J'ai toujours eu le sentiment d'être bien tombée en naissant française. Reconnaissante des lois de ce pays qui me protègent en tant que citoyen et en tant que femme. J'avais sûrement déjà vu passer des histoires de Soudanais expulsés. J'avais probablement continué à ne pas y croire.

   Monsieur le juge, O. a quitté un pays et une famille qu'il chérissait. En danger dans le Soudan d'Al Bashir, il a choisi de vivre.
Quand je l'ai rencontré il "essayait", comme il dit, depuis des mois. Prêt à tout pour passer. Si il a finalement accepté de faire confiance à notre pays, c'est presque entièrement à cause de moi. Aujourd'hui je me demande ce qui est le plus dangereux entre essayer de passer en Angleterre ou vivre ici menacé par un retour au Soudan. Sauter sur le toit d'un camion à Calais me paraissait tellement risqué. Maintenant j'ai peur quand il va au tabac du coin.

   L'ambiance est kafkaïenne au possible. On ne peut quand même pas renvoyer un homme à Khartoum. Je vois des trucs horribles à la télé. Des corps jetés dans le Nil, des soldats qui exhibent les petites culottes des femmes qu'ils ont violées. N'y a-t-il pas là un contexte de violence aveugle envers des civils? Si vous n'avez pas cru son histoire, croyez au moins France info. Si vous lui refusez l'asile au sens de la Convention de Genève, accordez lui au minimum la protection subsidiaire. Le 11 juillet dernier, ce n'est pas un homme qu'ils ont tenté de renvoyer là-bas, c'est une femme enceinte.

   Une question me taraude. Lundi 3 juin, quand ils ont dispersé le sit-in, vous aviez déjà décidé de son sort?  Avez-vous fait le rapprochement ces derniers jours, entre les gros titres des journaux et ces avenirs que vous avez le pouvoir de faire basculer du côté obscur ou de l'autre? Laisseriez-vous vos enfants et neveux partir en vacances au Soudan? Les conseils aux voyageurs le déconseillent fortement. Ils recommandent aux Français présents là-bas d'éviter de trop se déplacer et d'avoir des vivres en réserve.

   Je l'ai appelé. Il m'a consolée. "Dont cry it will be ok one day inshallah". Qui me consolera si on l'emmène loin d'ici?

   Monsieur le juge, vous étiez l'un des derniers à pouvoir lui tendre la main.

   J'ai pleuré quand la déportation de S. a été suspendue par le tribunal administratif, S. que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam. Parce que ça aurait pu être O. emmené sous escorte policière à Charles de Gaulle. Ces hommes que l'on emporte pieds et poings liés vers des destinations dont la seule évocation fait frissonner. Soudan, Afghanistan, Erythrée. Vous savez, cet endroit qu'il est interdit de quitter et où le service militaire est obligatoire et à vie.

   Monsieur le juge, le 6 juin, une Erythréenne a été reconduite vers Asmara. Je suis terrorisée. J'ai songé à tout un tas de choses, même à coacher O. en natation pour qu'il nage jusqu'au Canada.

   Vous nous laissez démunis face au pouvoir discrétionnaire de la préfecture. Elle se dédouanera de son crime en invoquant la loi comme l'ont fait de nombreux fonctionnaires à une époque ancienne et sombre. O. court le risque d'être remis aux autorités de son pays. Il pourrait y être interrogé sous la torture et assassiné. La France protège les témoins de Jéovah persécutés en Russie. Comment peut-elle refuser cette protection aux demandeurs d'asile soudanais ou érythréens? Le Soudan post-Al Bashir serait-il devenu un pays d'origine sûr? Au-delà des craintes individuelles de persécutions qu'ils avaient en partant, avoir demandé l'asile en Europe est en soi un motif de persécutions futures.

   Monsieur le juge si vous ne les protégez pas, rejoignez nous pour exiger la fin des expulsions vers le Soudan, l'Erythrée et toutes ces dictatures ou zones de chaos global. Exigeons qu'une liste noire soit établie des pays vers lesquels on n'expulse dans AUCUN cas. Ce que risquent les Soudanais en cas de retour est improuvable, impalpable. Ils risquent parfois tout simplement de disparaître. Il n'y a rien de pire que disparaître, ce n'est ni vivre, ni mourir.

   Monsieur le juge, le Soudan est un pays où l'armée peut tirer dans une foule de civils et violer hommes et femmes en toute impunité.

   Après la chute d'Omar al-Bashir le 11 avril dernier, un ami d'O., lui aussi demandeur d'asile en France, a décidé de rentrer. Il s'est adressé à l'OFII et a reçu une aide au retour qui lui a permis de fiancer sa sécurité à l'aéroport de Khartoum au moment de son arrivée. Pour en sortir sain, sauf et libre, il faut payer.

   Débouter des demandeurs d'asile soudanais est  dangereux, quels que soient leurs histoires individuelles. Et cela restera dangereux tant que la France n'aura pas suspendu les expulsions vers le Soudan.

   Pensez-y la prochaine fois.

 

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