Chronique de Confinement - Jour 12 « Retour en arrière »

Le 27 février 2020, j'ai rencontré un mec lors d'un dîner chez un ami. J'ai fini la nuit chez lui à faire du sexe sur son canapé, puis dans sa chambre, puis un peu partout. Près de trois semaines plus tard on décide de se confiner ensemble : une chronique.

Aujourd'hui, Pierre* m'a parlé d'un ami qui lui avait envoyé un article comme quoi deux personnes qui s'étaient rencontrées sur Tinder s'étaient mises en confinement ensemble. Je me suis donc dit que cela pouvait être intéressant d'écrire là-dessus, d'écrire sur ce que ça faisait, sur les questions qui se posent spontanément dans ce genre de situation et sur mon point de vue et ressenti sur cette expérience sociale.
Mais pour comprendre comment on en est arrivés là, il faut remonter un peu en arrière et expliquer un peu les bases de notre relation et de quoi on est partis et surtout comment on en est arrivés à décider de faire ce fichu confinement ensemble au final.

 

Le 27 février 2020, en toute insouciance, je vais à un dîner chez un ami avec une amie, on avait prévu de se faire une bouffe tous les trois et ça arrive enfin, il nous prévient qu'il a convié une autre personne qu'aucune de nous deux ne connaît : Pierre. Assez rapidement, j'aime bien ce type, déjà parce-qu'il a ramené de la bière que j'aime bien et que la conversation se fait toute seule. C'est naturel. On ne peut pas toujours expliquer pourquoi les personnes nous font une première bonne impression mais lui m'a fait une bonne impression. Mon amie part en premier, elle est fatiguée et Pierre et moi ratons les derniers métros. Alors que j'allais prendre un vélo en libre accès pour rentrer chez moi, on entame un bout de discussion. J'ai la flemme de faire tout le trajet en vélo jusque chez moi, on peut assez facilement faire un bout de chemin ensemble sans que ce soit un énorme détour pour moi (et ça m'évite aussi de faire une montée en vélo). Au final, je laisse passer les intersections qui m'auraient permises de rentrer plus vite chez moi et lorsqu'il me propose de monter boire un dernier verre avec lui, j'ai envie de passer la nuit avec lui.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de donner tous les détails de ce qu'il s'est passé cette nuit-là (et ce matin là), même si je pourrais envisager d'écrire des récits sur ma vie sexuelle sans aucun problème, ce n'est pas le but de ce récit-ci.
Après cette nuit, je ne savais pas si je le reverrai dans ces termes-là, je savais que je le recroiserai probablement puisque l'on fréquente le même bar, mais j'ai appris à ne pas me projeter quant au fait de revoir les gens, ça fait longtemps que je ne crois plus les personnes qui disent « On se revoit hein ? » avec de l'espoir dans la voix comme si elles avaient peur qu'on refuse pour au final, elles, laisser tomber. Du coup je ne m'avance pas trop, je pense qu'il a apprécié le temps passer avec moi, mais vu que je n'envisage absolument pas de me poser, ça peut potentiellement poser problème (spoiler alert : ça n'a pas posé de problème).

Même pas 48h plus tard, on se revoit, je suis claire, encore et encore, sur le fait que je ne suis pas le genre de personne à tomber en amour, non pas que ça ne m'arrive absolument jamais, juste que c'est assez rare et qu'il ne faut donc pas espérer que cela arrive. C'est toujours quelque chose de compliqué à expliquer et à faire comprendre aux personnes en face de moi. Je fais une distinction nette entre affection et amour. Je tombe en affection, j'adore littéralement les personnes que je fréquente mais je ne tombe pas amoureuse, l'amour c'est quelque chose au-dessus que je ne suis pas capable de ressentir facilement (c'est déjà arrivé donc je ne peux pas dire jamais, mais c'est à peu près l'idée qu'il faut avoir de ma capacité à tomber en amour).
Il est d'accord avec ça, ça lui va la clarté, ça lui va une femme qui sait ce qu'elle veut ou ne veut pas, il signe pour ça comme relation.

Autre fait à savoir sur moi : je passe difficilement beaucoup de temps avec mes amants, au bout de moins de 24h j'ai besoin de retrouver ma tranquillité, être seule et pouvoir m'occuper de moi en paix, faire ce que je souhaite. Il m'est donc difficile de l'exprimer aux personnes en face sans qu'elles le prennent mal, c'est difficile de se dire que l'on n'est qu'une composante de l'emploi du temps d'une personne, parce-que l'on a tendance à voir cette affirmation comme péjorative. Mais c'est plutôt pas mal, ça signifie que l'autre ne dépend pas de nous, pas qu'il ne nous prend pas en considération, juste qu'il a aussi une vie bien remplie à côté et qu'il doit passer à autre chose dans sa journée.

Pierre est une des rares personnes que je quitte, pas à regrets il ne faut pas non plus déconner, sans le soulagement de retrouver ma tranquillité. C'est une sensation extrêmement intéressante. C'est quelque chose qui est important pour moi, je ne sais pas comment il parvient à faire ça, à ne pas être encombrant ou envahissant, mais je pense que je ne peux que le remercier d'être ce qu'il est.

On se voit deux ou trois fois par semaine pendant les trois semaines qui suivent, on passe de longs moments ensemble à se voir plus longtemps et plus tôt que prévu le plus souvent, à finir des soirées ensemble où je viens me glisser dans ses draps au lieu de rentrer chez moi. On s'entend bien, il doit bien y avoir des sujets sur lesquels nous ne sommes pas d'accord mais pour le moment aucun accrochage ne pointe le bout de son nez, j'ai l'impression que l'on est continuellement dans le partage d'expérience et de ce fait dans l'écoute. En l'écrivant je me demande si, si l'on ne monte pas d'un ton dans les débats, c'est parce-qu'on est dans un partage de ressenti - et que le ressenti ne se discute pas - ce qui fait qu'il n'y a pas une confrontation d'idées. En vrai, je n'en sais rien, je sais juste que j'aime bien l'écouter et que j'aime sa manière de m'écouter.

Le vendredi 13, on passe la soirée ensemble et le samedi 14 on va à la même soirée-aprem dans le même bar et c'est là que la nouvelle tombe, les bars vont devoir fermer, le confinement, dont on commence de plus en plus à parler, ne va pas tarder à tomber. Petit à petit on commençait déjà se demander si nos activités n'allaient pas être restreintes par le nombre de moins en moins important de personnes pouvant se retrouver. Les manifestations du jour ont été annulées. Je ressens une vague d'appréhension, je n'ai pas envie de faire le confinement seule chez moi et je crois que je n'ai pas envie de le faire avec ma colocataire. Non que je ne l'aime pas, juste parce-que je n'ai pas envie de ternir notre relation en étant l'une sur l'autre pendant une durée indéterminée (on ne sait alors pas encore combien de temps ça durera mais des sources diverses parlent de 5 semaines) et elle, comment va-t-elle faire pour sa relation de couple ? Son copain a un plus petit appartement, les animaux sont chez nous. Un peu en plaisantant je propose à Pierre de me garder pour le confinement, il a une chambre en plus donc on peut avoir chacun notre espace, on s'entend bien sur plein de points, ça se tente en fait.

Je crois que j'ai rarement vu quelqu'un d'aussi enchanté par mes suggestions, il a tout de suite adhérer à l'idée, après en plus je peux toujours rentrer chez moi si ça se passe mal, je pense que la surprise c'était surtout ma colocataire qui n'avait entendu parler de ce mec que depuis quelques semaines en me voyant me remettre à pas mal découcher. Je pense qu'elle s'attend encore à voir le tout péter à tout moment et à me voir rentrer mais pour le moment je suis assez sereine.

C'est donc sur un coup de tête que l'on décide de faire ça, de passer le confinement ensemble, je ramène donc mes dernières courses de bouffe et des vêtements pour une dizaine de jours (largement suffisant si on fait une lessive régulièrement). J'avoue que je dois aimer vivre dangereusement et lui aussi pour qu'on se lance dans un truc pareil. Mais alors que je fais deux aller-retour (j'avais quand même pas mal d'affaires à transporter pour faire le trajet en vélo et je devais récupérer des livres chez un ami), on croise sa voisine de pallier qui, toute contente, part elle aussi rejoindre quelqu'un avec qui elle vient juste d'entamer une relation. Ce confinement est le crash test de tout un tas de relation.
Du coup ce récit c'est celui d'un crash test relationnel.

 

*Les prénoms ont été modifiés.

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