Laure D'Auge
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Billet de blog 14 oct. 2021

Chronique hospitalière #1

Laure D'Auge
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Elle a les yeux mi-clos, son ventre est atrocement gonflé, tendu et l’empêche de respirer, elle suffoque. Elle a 97 ans. Un courrier de sa maison de retraite indique qu’elle a mal au ventre depuis la veille. Elle est plutôt autonome pour son âge. Elle marche avec une canne, a toute sa tête et garde quelques séquelles d’un ancien accident qui l’empêche d’utiliser son bras gauche comme avant. Elle répond faiblement à mes questions. Oui, elle a mal là. Et là. Et aussi là. Elle a de fines marbrures mauves qui lui parcourent les jambes et le ventre. Ses pieds sont froids, ses mains bleutées. Signes que les choses s’accélèrent et s’aggravent. Le scanner fait en urgence pose le diagnostic. Une très grande partie du tube digestif n’est plus viable parce qu’une artère s’est bouchée. Il s’est nécrosé et s’est perforé. Le mal s’est étendu au fur et à mesure à tout l’abdomen. Il y a peu d’espoir d’en réchapper. Seule la chirurgie pourrait permettre de sauver les zones de l’intestin qui ne sont pas encore atteintes. Opérer pour limiter la progression. Mais à 97 ans… Les risques sont immenses de mourir sur la table d’opération. Il faut penser au risque et à la lourdeur du geste chirurgical, à l’anus artificiel qui sera indispensable après, aux semaines d’hospitalisation et de rééducation. Réfléchir à ce qui est raisonnable et ce qui ne l’est pas. Conciliabule nécessaire entre urgentiste, chirurgien et réanimateur. Réfléchir vite mais ne pas prendre de décision irrationnelle ou arbitraire. Je m’approche d’elle. Je lui annonce. L’infection abdominale et la gravité extrême. Elle me regarde, m’écoute attentivement. Elle a compris. Alors je poursuis. J’évoque l’opération éventuelle, je précise ses risques et ses conséquences. Silence. Elle respire doucement. Difficilement. Puis elle se tourne vers moi et me dit simplement « Non » et ferme les yeux. Quelques secondes passent. Je lui répète alors. Tout. La gravité, la mort certaine. Elle rouvre les yeux, me regarde et décidée : « Je ne veux pas. Pas de chirurgie ». La voix moins assurée, émue par cette dame qui semble sereine de voir la mort arriver, je veux être certaine qu’elle me comprenne. « Sans la chirurgie vous allez mourir ». Elle prend ma main, me sourit, attendrie : « Il faut bien. » Quelques heures plus tard quand j’entre dans sa chambre, son fils et ses petits-enfants sont auprès d’elle. Elle a les yeux clos. Elle s’est endormie doucement. Définitivement.   

Vraiment, #6, 2018.

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