Turquie : Visages de la révolution (1)

Ce lundi, la cour de Silivri rend son verdict dans le procès-fleuve Ergenekon, une affaire tentaculaire qui divise la Turquie depuis six ans (interview de la sociologue Gülçin Lelandais). Des centaines de prévenus sont impliqués dans ce qui est dépeint comme un complot anti-AKP.

Ce lundi, la cour de Silivri rend son verdict dans le procès-fleuve Ergenekon, une affaire tentaculaire qui divise la Turquie depuis six ans (interview de la sociologue Gülçin Lelandais). Des centaines de prévenus sont impliqués dans ce qui est dépeint comme un complot anti-AKP.Un "Etat dans l'Etat" où des journalistes, avocats, militaires, mafieux, militants d'extrême-droite et de la gauche révolutionnaire se sont côtoyés pendant des années. Parmi les chefs d'accusation : conspirations, tentatives d'assassinat contre le Prix Nobel Orhan Pamuk ou le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan lui-même, ou encore assassinats des journalistes Hrant Dink et Uğur Mumcu. L'enquête commence avec la découverte, en juin 2007, d'un dépôt d'armes à Istanbul. Plusieurs autres dépôts de grenades, pistolets, kalachnikovs, lance-flammes et missiles anti-char sont découverts dans plusieurs villes de Turquie.  
A cette occasion, portrait d'une Turquie complexe et en colère en dix portraits. Première partie : le couturier Barbaros Sansal et l'avocat Ramazan Demir.  


Début juillet, nous avons passé quelques jours à déambuler dans les quartiers d'Istanbul à la rencontre des acteurs du mouvement de défense du parc Gezi, transformé en front anti-gouvernemental en réaction à la violence policière et au mépris des autorités. Parmi eux, le couturier Barbaros Sansal, un des principaux organisateurs des premiers secours lors des grandes manifestations du mois de juin, relais incontournable des derniers événements sur les réseaux sociaux et grand défenseur des droits de la commuanuté LGBTI. Samedi soir, vers minuit, il a disparu alors qu'il était en train d'envoyer des textos à un reporter de Halk Tv prévenant que des policiers étaient postés devant chez lui. 

Un internaute a posté samedi soir soir ce tweet : « Si Barbaros Sansal était l'un des leurs, un Safak Sezer par exemple, les flics seraient déjà en train de le chercher partout ». Safak Sezer est un acteur de comédie populaire turc, décrié pour s'être excusé à genoux auprès du premier ministre lors d'un dîner de l'AKP de sa participation a une des premières manifestations contre la destruction du parc Gezi. Un autre a relayé les attaques homophobes qui ont suivi l'annonce de la disparition du couturier, signifiant en substance qu'il méritait de crever. Tout le monde a suivi l'évolution de la situation via le hashtag #barbarossansalnerede (Où est Barbaros Sansal?).

Pendant 14 heures, ses amis ont écumé toute la ville, avec l'aide de quelques avocats. Il a finalement refait surface en début d'après-midi, est allé porter plainte puis a raconté à la télé Ulusal que trois hommes l'avaient emmené dans un fourgon puis lui auraient intimé d'arrêter ses activités politiques pour se consacrer à ses "chiffons". Pas de violence a priori mais la tentative d'intimidation est claire. Ramazan Demir, un avocat spécialisé dans les procès politiques impliquant Kurdes, défenseurs de droits de l'homme, journalistes et avocats, est parti à sa recherche dès l'annonce inquiétante. Nous l'avions également rencontré dans son bureau, où, soucieux, il prenait des nouvelles d'un de ses collègues, brutalement agressé à la sortie d'un procès, en même temps qu'il répondait à nos questions.

Voici les entretiens recueillis auprès de ces deux figures de la lame de fond qui ébranle la Turquie.

Barbaros Sansal, créateur de haute-couture et porte-parole de la communauté LGBTI

#DirenGezi

"Toute cette histoire a commencé il y a un an, un petit groupe a commencé à protester contre le projet à Taksim. Ils se sont fait virer, le gouvernement a déclaré que tout serait fini trois mois plus tard... Dans la nuit du 27 au 28 mai, un ami m’a alerté car des arbres étaient en train d’être arrachés dans le parc, près du Divan Hotel. Nous sommes allés leur demander de nous montrer l’autorisation de destruction car nous savions que la Cour avait retoqué le projet. Nous étions 50, nous avons réussi à faire stopper les machines de démolition.

A l’origine, le parc est un ancien cimetière arménien et il y a quelques décennies, c’était le second plus grand parc au monde après Central Park à New-York. Chaque gouvernement depuis les années 40 et le plan Marshall en a volé une part pour le vendre aux promoteurs, aux chaînes d’hôtel. C’est le dernier bout qui restait à Taksim square et c’est à peine 5% de la surface originelle du parc. Nous n’avons plus aucun arbre fruitier à Istanbul, il n’y a plus que des fleurs décoratives, saisonnières, toutes les plantes edémiques ont disparu. Ils détruisent toute notre culture, tout  le centre historique pour en faire une gigantesque foire au shopping. Istanbul a déjà 89 centres commerciaux et ils continuent à lancer des marchés publics pour faire travailler leurs relations.

Je me suis jeté dans la foule dès le début des attaques au gaz, j'ai été blessé à la poitrine par un tir de canette. J'ai rapidement intégré l'équipe paramédicale autour de Gezi car le Croissant rouge, Amnesty International ont été empêchés d'agir par le gouvernement alors que légalement ils auraient dû être là. Nous avons installé une tente de soins principale et cinq petits points annexes autour du square. J’ai collecté tous les détails des blessures des gens, nous avons filmé. J'ai ramassé neuf canettes différentes de gaz chimique que j'ai envoyé à un laboratoire à Londres pour en faire évaluer les composants, comparer avec ce qui est utilisé au Bahraïn car cela semble très semblable. Nous distribuions aussi des croquis du quartier aux gens pour qu'ils sachent par où s'échapper.

La première action de la police a été de confisquer les masques à gaz des médecins pour qu’ils ne puissent plus agir. Au plus fort des attaques, nous avons reçu plus de 500 blessés en une heure. 

Ces événements ont aussi touché les rangs de la police, il y a une vague de dysenterie car les policiers n’avaient pas le droit de rentrer chez eux pour dormir, se laver, aller aux toilettes et manger des produits frais pendant plusieurs jours. Des deux côtés, le gouvernement a utilisé les gens dans son propre intérêt. Istanbul a une population de 17 millions d’habitants avec un énorme budget : comment cela se fait-il qu’ils n’ont pas réussi à évacuer 10 000 personnes d’un parc pendant plusieurs jours ? Nous nous sommes rendus compte que la police n’avait pas assez de moyens pour protéger la ville. Là ce n’était que Taksim Square mais imaginons que toutes les villes se révoltent de cette manière, comment vont-ils gérer la situation ?

La police d’Erdogan poursuit les manifestants jusque dans les parkings souterrains des hôtels, leur tirent dans les yeux, etc. Le maire d’Ankara a raconté que l’acteur Memet Ali Alabora et moi-même étions des cibles, que nous avions tout instigué. Je n’ai rien commencé du tout, je n’ai pas lancé de pierres ni de cocktail molotov, j’ai juste agi comme un citoyen, à aider les vieux, les handicapés, les femmes enceintes, les enfants, les blessés. Le gouvernement m’a déjà collé un procès il y a un an, demandant 16 ans de prison car j’ai écrit de vilaines choses sur le premier ministre sur Twitter.

Démocratie 

Avant ces attaques, pendant les quelques jours de démocratie qui ont lieu dans le parc, avec forums, ateliers sur l’éducation, la santé, une, bibliothèque collective, il n'y a pas eu un seul crime. Cela m'a fait penser à l'ambiance de mai 68 à Paris. Les gens se sont éduqués mutuellement. Le premier jour,  les gamins de rue se servaient allègrement sur le stand de nourriture gratuite, le troisième jour ils demandaient “S’il vous plaît, est-ce je pourrais en avoir ?” Pendant ce temps, le gouvernement racontait qu’on pissait dans le parc, qu’on y faisait l’amour et qu’on consommait de la drogue... Il raconte que nous sommes tous des  marginaux, des homosexuels, des terroristes. Depuis, c’est le seul parc public au monde occupé par la police.

Officiellement il y a eu cinq morts, mais il y en a eu d’autres qui n’ont pas été identifiés, neuf personnes sont portées disparues  et 8000 ont été blessées. Avec tout ça, le gouvernement a annoncé qu'il voulait créer une cour pour juger tous ceux qui ont relayé les événements sur Facebook ou Twitter, c'est-à-dire 260 000 personnes ! C’est n’importe quoi, ça va prendre des siècles... Nous avons aussi suivi le happening Duran Andam, l’homme debout, une nouvelle forme d'action. Là encore, une vingtaine de personnes ont été arrêtées pendant huit heures, des femmes ont été forcées de se dévêtir complètement, ont été agressées par les policiers, etc.

Ca a été un point de rupture, le pays s'est rendu compte que sa jeunesse, la génération des années 90, n'est ni apolitique, ni asexuelle, ni asociale. Mais elle a grandi avec Atari donc elle connaît les techniques pour se battre ! Avec Gezi, toutes les régions se sont soulevées, Ankara, Izmir, Adana, Antakia, et tout le monde a subi une grande répression.  

Le gouvernement essaie de concentrer l’opinion sur Gezi et l’environnement et est encore protégé par l’embellie économique. Mais il doit faire bonne figure car en coulisses ce sont des compagnies étrangères, américaines, israéliennes, qui pèsent sur le secteur de la construction ici. S’il n’y avait pas une économie correcte, il y aurait déjà eu une guerre civile. Ils annoncent qu’ils sont opposés à la politique israélienne mais le volume d’échanges avec Israël ces dernières années a explosé, malgré l’affaire de la flotille de Gaza. Tout ça est trop hypocrite.

Homophobie

Avant les années 80, l’homosexualité était quelque chose de complètement normal et banal en Turquie. Zeki Müren, une de nos grandes stars, était adulé et a vraiment contribué à faire accepter l'homosexualité et la transsexualité sur la scène publique (écouter une chanson). Mais vers 1976-78, des milices islamistes ont commencé à intégrer les rangs de la police, qui avant était de tradition socialiste. Et une vague d’homophobie a commencé. En 1978, j’ai été pris dans la rue, ils m’ont rasé la tête, m’ont mis en prison pendant deux nuits, j’ai été torturé puis envoyé à l’hôpital spécialisé dans les maladies sexuelles. Puis nous avons été mis dans des trains, exilés, avec interdiction de revenir dans la ville.

Après le coup d’Etat de 1980 par l'armée, la transsexualité a été reconnue en Turquie par la loi. Depuis, l’homosexualité et le changement de sexe sont autorisés par la loi, mais par la police ni par la société... J’ai été exempté de service militaire, ils m’ont donné un papier stipulant que j’étais malade, souffrait de folie psychosommatique, avec entre parenthèses “homosexualité”. Pour eux c’est une maladie. Cette homophobie s’est aggravée durant les 11 dernières années. Avec le mouvement Occupy Gezi, la communauté LGBTI a été au-devant des affrontements, soutenant les manifestants et cela a provoqué un craquèlement de l’homophobie.

Il y a trois semaines, 55 000 personnes ont assisté à la Gay pride, ce qui est une révolution dans un pays islamique, alors que l'homophobie est toujours de plus en plus forte. Il y a vingt ans, lors de la première marche, nous étions 15. La communauté LGBTI a beaucoup soutenu le mouvement à Gezi car le parc est un de nos lieux de rassemblement. Ils se sont battus pour leur territoire. Dans les années 80, j'ai été emprisonné, torturé, exilé à cause de mon homosexualité. Aujourd'hui, il est toujours impossible de se promener main dans la main pour un couple homosexuel et nous sommes le deuxième pays au monde où l'on dénombre le plus d'assassinats de transsexuels, c'est un vrai massacre. D'ailleurs nous organisons une commémoration place Taksim pour Dora, une transsexuelle de 24 ans qui a été poignardée à mort devant son domicile cette semaine. C'et incroyable car nous sommes une des sociétés les moins clivées au niveau du genre, il y a énormément d'homos, de bi, de trans (ndlr : proportionnellement, le taux le plus haut du monde après le Brésil) mais cette société ne s'assume pas.

Il y a encore tant à faire, contre les viols de garçons en cellule, les mariages forcés d’adolescentes, le nombre de journalistes en prison, plus de 200 en ce moment, ce qui est le nombre le plus important en Europe. 900 étudiants sont également derrière les barreaux pour avoir manifesté pour une éducation libre. Par rapport à il y a une dizaine d’années, tout le système social du pays a été complètement détruit, juste pour l’argent, l’argent, l’argent. Cet argent est dans le pays à crédit, prêté par de grandes compagnies internationales, et tout cela va mal finir.

J’ai vécu le coup d’Etat des années 90, j’ai été emprisonné, j’ai été exilé pendant neuf ans en Europe, à Londres puis en Suisse car j’ai été jugé comme socialiste et communiste. Foutaises, je ne suis pas communiste, comment pourrais-je l’être alors que je suis anti-fasciste ? Effectivement je suis socialiste, mais ce n’est pas un péché." 

 

Ramazan Demir, avocat kurde

Identité bafouée

"Je suis originaire de l'Est de la Turquie, je suis né et j'ai grandi dans la guerre, sans un jour de joie. Vers l’ouest du pays, les gens connaissent beaucoup moins cette situation. C'est seulement grâce à la chance si je suis encore en vie, j’ai perdu beaucoup de proches autour de moi. Je ne pourrais pas être journaliste ou professeur alors, défendre les gens qui en ont le plus besoin, c'est le mieux que je puisse faire. Et tant pis si ça m'attire des problèmes. On a le choix d’ignorer les problèmes mais on a aussi la chance de ne pas le faire. Je reste un Kurde inconditionel, même si on a tenté de m'assimiler. C’est très différent d’être Kurde à Istanbul, où il est plus facile de se cacher ou de s’accomplir personnellement que dans des petites villes où les Kurdes sont minoritaires, spécialement en Anatolie centrale.

Avec notre association d'avocats pour les libertés, nous nous occupons spécifiquement de cas politiques contre des Kurdes, impliquant le PKK ou le Kurdish Community Union, la frange urbaine du PKK. Entre 8 000 et 9 000 personnes ont été arrêtés pour raisons politiques depuis 2009, dont 90% de Kurdes, et aussi des journalistes, avocats, universitaires, politiciens qui traitaient de la question.

Pour nous, le processus de paix entre l’Etat turc et le PKK n’a pas changé grand-chose, il y a moins d’arrestations mais la situation n’a pas évolué. Et les gens qui sont en procès sont toujours punis sévèrement. Il y a quelques jours, nous avons assisté au procès de huit étudiants kurdes impliqués dans une bagarre avec un groupe d’extrême-droite. Un des étudiants kurdes, de gauche, a été condamné à la prison à vie alors qu'il n'y a pas eu mort d'homme, c'était juste une bagarre. Aucun membre du groupe de droite n’a même été arrêté. En Turquie, il suffit d’être kurde pour être considéré automatiquement comme membre d’une organisation terroriste, qu’importe l’action : se battre, chanter, écrire un livre. Ce n’est pas très difficile d’être un terroriste en Turquie.

Justice en danger

 J'ai dû déplacer notre rendez-vous hier car un ami avocat venait de se faire tabasser par des plaignants à l'issue d'un procès, sous les yeux de la police qui n'a pas bougé. Normalement, dans la loi, l'avocat doit jouir d'une protection mais en réalité ce n'est pas respecté. Hormis les attaques physiques et arbitraires, tous les avocats qui s'occupent de cas politiques sont considérés comme des ennemis de l'Etat alors que ceux qui traitent d'affaires financières ou de mœurs ne sont jamais inquiétés. Un avocat qui traite d’affaires de droits de l’homme est toujours une cible. En décembre 2011, 46 avocats ont été arrêtés en une nuit, seulement parce qu’ils représentaient Abdullah Öcalan, leader du PKK, condamné à la prison à vie. 22 sont toujours en prison. Cela a clairement été commandé par le premier ministre.

Nous avons un des systèmes judiciaires les plus injustes au monde. J’étais à une conférence à propos des avocats en danger et les exemples que je donnais à mes collègues philippins, russes, zimbabwéens, de partout dans le monde, étaient les pires. Cela m'a affligé.

Pendant les manifestations, une centaine d'avocats s'est portée volontaire pour conseiller les gens arrêtés et aller les voir pendant leur garde à vue. Je les ai coordonné. En février, nous avons fait un sit-in de protestation pour demander la liberté de la justice à la cour Çağlayan. Nous avons été attaqués par la police, cela m'a valu une semaine d'hôpital. Puis nous avons réitéré avec un sit-in de soutien au mouvement Gezi, j'ai été arrêté avec 55 autres personnes. Actuellement, il y a 36 avocats en prison dans toute la Turquie et plus d’une centaine ont un procès en cours. 

Je vais me faire tatouer la déesse de la justice sur l'épaule, vous connaissez un bon shop ? Ma devise : ne jamais essayer, ne jamais tomber, essayer une fois, tomber une fois, essayer encore, tomber encore et puis continuer à lutter et tomber mieux. J'aimerais travailler à la Cour européenne des droits de l'homme plus tard."

Laure Siegel

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