Turquie : Visages de la révolution, la suite.

Lors du premier billet, le procès fleuve Ergenekon était au coeur de l'actualité turque. Des nouvelles du pays, entre projet d'urbanisation insulaire, tensions diplomatiques et massacre de Rojava. Et suite de la série sur les visages de la contestation du parc Gezi. 

Tag à Istanbul. © Laure Siegel Tag à Istanbul. © Laure Siegel

Lors du premier billet, le procès fleuve Ergenekon était au coeur de l'actualité turque. Des nouvelles du pays, entre projet d'urbanisation insulaire, tensions diplomatiques et massacre de Rojava. Et suite de la série sur les visages de la contestation du parc Gezi. 

Des milliers de personnes se sont rendues devant la cour de Silivri pour écouter le verdict du procès Ergenekon : sur 275 prévenus, 21 ont été acquittés, 19 ont été condamnés à la prison à perpétuité, dont l'ancien chef d'état-major des armées Ilker Basbug, le chef du Parti des travailleurs Dogu Perinçeket le journaliste Tuncay Ozcan. Une véritable razzia dans le milieu laïc traditionnel, analysé par une note de veille de Mediapart.

L'autre grand motif d'inquiétude est l'enlèvement d'un pilote et d'un co-pilote de la Turkish Airlines à Beyrouth par des hommes armés, apparemment une stratégie de chantage pour obtenir la libération de prisonniers libanais détenus par des rebelles syriens à la frontière turque (source RFI). Ankara a appelé ses ressortissants à quitter le Liban et ses citoyens à ne pas s'y rendre sans raison valable. Camps de réfugiés syriens au nord, tension à la frontière israélienne, double-jeu de la Turquie : depuis quelques mois, l'instabilité chronique du Liban se fait à nouveau de plus en plus pressante et la bombe à retardement syrienne déstabilise toute la région.

Retour sur la place Taksim. ARTE, anticipant la reprise des manifestations qui sonne avec la fin du Ramadan, a publié l'intégralité de la série "Visages de la contestation" sur son site. La chaîne l'a aussi annoncé dans son JT hier soir, visible en replay jusqu'à ce soir (à 15,40").

Vous avez découvert Barbaros Sansal et Ramazan Demir, qui ont passé un samedi soir bien tourmenté la semaine dernière, venez faire connaissance avec...

... Dolunay Yazıcı, une jeune femme en plein questionnement qui travaille dans les relations internationales. Elle a fait toutes ses études à Istanbul et est issue d'une famille traditionnellement laïque qui n'a jamais pratiqué l'islam.

"J'ai 32 ans et depuis 15 ans j'ai pu suivre l'évolution des quartiers d'Istiqlal et de Beyoglu. Quand j'étais adolescente, c'était un milieu de culture occidentale où on respirait, il y avait plein de concerts. Petit à petit, c'est devenu un endroit de culture de masse, fréquenté par toutes sortes de populations : une jeunesse occidentale, qui écoutait du rock, allait dans les librairies et au cinéma mais également toutes les autres classes sociales. Un lieu de partage, de liberté. Les gens allaient dans des bars, des cafés, les filles pouvaient enlever leur voile qu'elles sont peut-être obligées de mettre dans leur quartier. L'hégémonie de certaines classes très laïques, occidentales, bobos avait disparu, tout le monde venait, des homosexuels, des islamistes, l'extrême-droite. Ill y avait toutes sortes de bars et d'animations, qui duraient 24h/24, comme à Barcelone. Maintenant, il y a beaucoup d'endroits, de cafés, où il n'y a plus de terrasses alors que la plus grande animation ici est de se mettre sur une terrasse, discuter et fumer des cigarettes." 

"Je viens d'une ville qui est fortement laïque, je n'ai jamais fait le Ramadan, mes parents n'ont jamais fait le Ramadan, mes grand-parents n'ont jamais pratiqué l'islam, nous n’avons jamais eu de problème. Mais nous faisons plus attention depuis deux ans pendant le Ramadan : nous ne buvons pas d'alcool sur la terrasse de la maison, ma mère se couvre les bras et les jambes. Quand nous allons dans des endroits ruraux, j'ai des origines de province par mes grands-parents, nous faisons attention à ne pas faire violence dans la vie quotidienne des gens, on ne se balade pas avec les bras libres, pour qu'ils ne se sentent pas provoqués."

"Actuellement, il ne peut pas y avoir de contre-pouvoir politique parce que le système représentatif est anti-démocratique, il faut passer la barrière des 10% pour pouvoir siéger à l'Assemblée. Aucun parti politique ne représente les besoins du peuple actuellement. C'est énorme, ça veut dire que un tiers de la population n'est absolument pas représentée à l'Assemblée. Dans ces conditions, il ne pourra jamais y avoir de vraie lutte politique. Pour cette raison la société civile doit pouvoir utiliser son droit de manifestation de manière démocratique. Et la communauté internationale doit soutenir ce mouvement parce que nous n'avons pas de voix à l'Assemblée."

... Özgürol Öztürk, professeur de design et de communication à l'université francophone Galatasaray. Avec ses étudiants, il monte des projets en lien avec l'urbanisation pour interroger la société turque. ll a insisté pour poser sur les photos en fumant une cigarette, pour "emmerder la dictature de l'hygiénisme" et parce c'est interdit dans la presse et l'audiovisuel turcs : 

"La construction est le générateur principal de l‘économie turque, c'est le second secteur d’activités. Il y a de plus en plus de bâtiments, les gens les achètent pour le moment mais je ne comprends pas trop d’où vient tout cet argent. Je pense que nous allons assister à un problème majeur dans un futur proche. C’est un secteur qui va forcément stagner à un moment et la bulle va éclater."

... Gökcen Gökçebag, acteur enjoué qui vit entre New-York et Istanbul. Il a joué dans la dernière comédie populaire en Turquie, "Celal ile Ceren" et évoque les pressions sur le monde du théâtre et du cinéma :

"Une partie de la Turquie, et notamment le monde du cinéma, souhaite une vie plus occidentale, plus moderne, plus démocratique, c’est une longue tradition, dont je fais partie. Une anecdote est révélatrice : les femmes voilées au cinéma ne sont jamais jouées par les actrices voilées dans la vie, parce qu’il n’y en pas. Afin d’attirer la majorité de la population au cinéma, ce milieu libéral a dû commencer à traiter des sujets beaucoup plus conservateurs. Et paradoxalement, on traite ce gouvernement de conservateur mais il soutient, beaucoup de films sur le problème turco-kurde par exemple. Le chaos, va comprendre..." 

... Özgür Mumcu, chroniqueur au journal Radikal et professeur de droit international à l'université aux boucles folles. Il est le fils de Uğur Mumcu, un journaliste et intellectuel assassiné en 1993 par l'explosion de sa voiture revendiquée par des groupes islamistes. Sa femme et ses enfants ont créé la "Uğur Mumcu Investigative Journalism Foundation" afin d'encourager le développement du journalisme d'investigation parmi les jeunes journalistes turcs. La solution selon lui ? Arrêter de prendre au sérieux ce que raconte le gouvernement. 

"Quand Erdogan est rentré d'Afrique du nord, il a organisé de grands meetings, a payé les gens pour remplir les places et donner l’impression d’être soutenu. Il a fait six fois le même discours. Puis il a rencontré une délégation d’artistes qui soutenait le mouvement de Gezi, puis avec beaucoup de réticence, des responsables de Solidarité Taksim. Ils ont accepté d’essayer de convaincre les manifestants d’évacuer le parc, en demandant juste qu’une tente symbolique soit autorisée. Ils ont fait un forum pendant huit heures, les groupuscules de gauche ont finalement décidé de partir et les écologistes de rester. Tout le monde s’attendait à l’inverse... En premier lieu, le Premier ministre, qui voulait en découdre avec les “marginaux”. C’est une bonne tactique politique. Mais en fait la police n’a laissé partir personne et elle a attaqué samedi soir, il y a eu des affrontements toute la nuit."

"Un ami journaliste, qui a été emprisonné pendant un an et travaille pour Oda.tv est une figure emblématique du pays. Il a pris une grenade lacrymogène dans la tête le premier jour, a passé 24 heures à l’hôpital puis s’en est repris une deux jours plus tard en faisant des photos. On se demande vraiment si c’est une coïncidence qu’un journaliste devenu un symbole de la liberté d’expression se soit pris deux fois une grenade dans la tête en trois jours. Pareil pour un député du parti kurde BDP Sirri Süreyya Örder, qui a été au-devant des manifestations, est devenu un emblème de la manifestation et s’est pris une balle dans l’épaule. Ce n’est pas forcément des ordres du ministère de l’Intérieur mais les policiers choisissent quand même qui ils ont envie de neutraliser."

... Cihan Keskek, musicien passionné du Grup Yorum. Ce groupe marxiste-léniniste, fondé en 1995, s'est toujours engagé dans la défense des Kurdes et de la minorité alevi en Turquie. Lors de notre rencontre dans leur studio, en pleine banlieue rouge, la femme de Cihan avait été arrêtée par la police trois semaines auparavant, comme de nombreux autres membres du groupe. 

"Nous avons joué en Grèce il y a quelques semaines d’un festival pour la défense des immigrés et en Syrie il y a quelques jours pour un concert anti-impérialiste, dans un endroit surveillé par des centaines de militaires. C'était hyper-oppressant mais nous sommes contents de l'avoir fait. Nous soutenons le peuple syrien contre l’ingérence américaine mais ne cautionnons pas pour autant la politique de Bachar el-Assad. Nous avons tous participé aux manifestations de Gezi, dans la foule, nous nous sommes pris des balles comme tout le monde. Un garçon de notre communauté s’est pris une balle à cinq mètres de distance, il est dans le coma à l’hôpital en ce moment." 

Une répétition du Grup Yorum. © P-Mod Une répétition du Grup Yorum. © P-Mod

Une amie kurde a attiré mon attention sur les massacres de Kurdes qui onnt lieu depuis plusieurs semaines dans le nord de la Syrie, un coin nommé "Rojava" par ses habitants. Les combats, impliquant enlèvements (plus de 200 civils selon l'AFP), viols, destructions de villages, opposent la milice Al-Nusra et l'Etat islamique en Irak et au Levant à la milice kurde YPG (Comités de protection du peuple kurde). Un traquenard sanglant dans la relation déjà complexe entre la Turquie, la Syrie et les djihadistes.

Très peu d'informations sont disponibles, hormis des photos et vidéos amateurs sur les réseaux sociaux, cet article du journal du Kurdistan irakien, traduit par Courrier international. Selahattin Demirtaş, président du BDP (Parti de la paix et de la démocratie), la branche politique de l'opposition kurde en Turquie, a tenté de se rendre à Rojava pour témoigner de ce qu'il se passe mais il a été refoulé à Ceylanpinar, ville frontalière avec la Syrie. 

... Tayfun Karaman, urbaniste à la Chambre d'urbanisme et d'architecture d'Istanbul. Il milite sans beaucoup d'espoir pour un développement de la ville plus humain et plus réfléchi. 

"Il faut que le gouvernement respecte la décision de la Cour de laisser le parc accessible aux habitants. Le président de la chambre d’urbanisme fait d’ailleurs partie de la plateforme Taksim Solidarité. Nous exigeons que la place Taksim soit rénovée sur un modèle de concertation, qu'on prenne en compte notre avis et celui des citoyens. Ils ont affirmé qu’ils voulaient en faire une place pédestre, mais ont nié vouloir en faire un centre commercial. C'est faux. Quoi qu’il en soit, le gouvernement suit les prérogatives de ses propres architectes et urbanistes, qui ont les mêmes perspectives que lui."

Débarquement du ferry aux îles des princes. © Laure Siegel Débarquement du ferry aux îles des princes. © Laure Siegel

Fin juillet un autre grand projet a relancé la mobilisation des urbanistes mais aussi tous les Stambouliotes habitués à leurs dimanches à la plage : "l'île de la démocratie", soit la rénovation et la "bétonnage"des îles des Princes, havres de paix et de nature accessibles d'Istanbul en une heure de ferry (voir les explications de l'AFP).

Un dimanche aux îles des princes. © Laure Siegel Un dimanche aux îles des princes. © Laure Siegel

Balade à cheval sur les îles. © Laure Siegel Balade à cheval sur les îles. © Laure Siegel

Maison traditionnelle des îles de princes. © Laure Siegel Maison traditionnelle des îles de princes. © Laure Siegel

... Derya Ergir Alkilinç, dynamique photographe et agent d'artistes. Elle vient d'une famille religieuse conservatrice, qui a toujours voté pour l'AKP, le parti d'Erdogan au pouvoir. Depuis les événements de Gezi, elle est très opposée au premier ministre, mais ses parents n'ont toujours pas changé de position.

"Ma mère se plaint toujours de mon look de sataniste mais on a appris à se respecter avec mes parents. Même s'ils ne sont pas convaincus quand je leur raconte que des milliers de citoyens pacifiques se font attaquer à Gezi, ils se sont quand même rendus compte que quelque chose n'allait pas. Je m'estime chanceuse d'avoir grandi dans ce milieu très religieux puis d'avoir travaillé avec des artistes, dans la musique, la littérature, etc. Je connais les deux et je pense que ça m'a apporté une tolérance et une capacité à faire évoluer ma mentalité"

... Danny Garcia, le gourou du tatouage à Istanbul. Formé en Allemagne, il a tatoué gratuitement des centaines de motifs en rapport avec les manifestations de la place Taksim. Entouré des onze chats qu'il a recueillis, il raconte le quotidien du milieu underground, loin d'être accepté dans la société.

"Depuis cinq ans, les jeunes ont plus le courage de vivre leur personnalité, de s'exprimer, de se faire tatouer les bras, les mains et même le visage. Le tatouage fait partie de la culture turque : il est apparu dès l'Empire ottoman et encore aujourd'hui il y a une tradition de motifs symboliques en Anatolie. Mais beaucoup l'ont oublié et pour certains, être tatoué nous fait aller en enfer directement, comme manger du porc ou ne pas faire sa prière, alors qu'au départ ces préceptes sont juste des recommandations de santé et d'hygiène. Ce ne sont pas des principes inscrits au fer rouge dans le Coran. Ils nous prennent pour des ennemis de l'islam alors que ça ne devrait pas être la question dans une République laïque".

Toutes les photos de P-Mod sont toujours disponibles ici.
Merci à Camille, Maneki, Kemal, Aslan, Ezgi et Mehtap pour leur aide précieuse avant, pendant et après le voyage.

Tag à Istanbul. © Laure Siegel Tag à Istanbul. © Laure Siegel

N'hésitez pas à enchaîner avec le documentaire d'un journaliste américain indépendant, Brandon Jourdan, qui suit tous les soulèvements populaires depuis quelques années. "Taksim Commune : Gezi Park and the Uprising in Turkey" est en anglais mais beaucoup d'images parlent d'elles-mêmes et l'ambiance est palpable.

Un film est en préparation sur le pacte des trois clubs de supporteurs de foot de la ville, des équipes Besiktaş, Fenerbahçe et Galatasaray, autrefois ennemis jurés, aujourd'hui unis dans la lutte contre la violence policière. L'équipe vient de réunir les fonds nécessaire à sa production, vous pouvez voir le teaser de "Istanbul united" 

La Turquie est en mouvement et si l'affrontement ne laisse pas la place au dialogue, ses contradictions entre laïcité et conservatisme vont éclater au grand jour lors de la grande année électorale en 2014 : en effet, les Turcs voteront en mars pour les élections locales (régionales, provinciales et communales) et en août pour la présidentielle. Un référendum sur l'élaboration d'une nouvelle Constitution pourrait même s'ajouter à ce calendrier chargé a annoncé Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre. En attendant, l'automne ottoman s'annonce chaud.

Laure Siegel

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