Consentement, abus, emprise : comment sortir du labyrinthe

TW : violences sexuelles, viol. Je m'appelle L., j'ai 28 ans. Je suis une femme blanche, hétéro, cis. Entre mes 19 et 26 ans, j'ai vécu plusieurs abus dont j'ai choisi de témoigner ici. Le texte ci-dessous est long et cru. Au-delà de son effet cathartique, j'ai voulu y conduire une réflexion qui s'adresse à toustes, une tentative de fil d'Ariane pour nous guider dans les méandres du labyrinthe.

Un peu de contexte

Femme cis hétéro : mode d'emploi ?

J'ai longtemps cru que je faisais partie des femmes qui n'ont jamais été victimes de harcèlement ou de violences sexuelles. Pas de vieil oncle incestueux dans ma tendre enfance, une éducation heureuse m'ayant laissée libre d'aimer les robots plutôt que les poupées, de m'habiller en jogging-baskets plutôt qu'en robe-sandalettes (bien moins pratique pour grimper aux arbres), de m'identifier à des héros de romans de fantasy et de m'intégrer à des groupes de garçons. Dans mon entourage proche, on me décrivait comme un « garçon manqué », ce qui m'allait, puisque jusqu'à la fin de mes années collège, les goûts et les occupations des filles de mon âge me semblaient singulièrement dépourvus d'intérêt. 

Quand j'ai commencé à m'intéresser aux relations amoureuses et que la puberté s'en est mêlée, j'ai été confrontée à un grand désarroi. De manière diffuse, je sentais que le temps était venu de performer ma « féminité », mais ce concept ne faisait pas grand sens pour moi et je n'avais aucune idée de comment m'y prendre. Ma mère ne se maquillait pas, ne s'épilait pas, ne portait pas de soutien-gorge, ne suivait aucune mode vestimentaire. Je l'admirais pour son indépendance et pour sa façon de rejeter ces injonctions arbitraires, tout en aspirant à me sentir « normale », intégrée et acceptée socialement. J'ai tenté de prendre exemple sur des amies, une tante, une belle-mère, des actrices et égéries de la mode, et je me suis mise à tâtonner dans l'expression de cette « féminité » dont je cherchais désespérément à percer l'essence. Au lycée, mes copines (que je trouvais toutes bien plus jolies et stylées que moi) ne cessaient de raconter des anecdotes de drague lourde dont elles avaient été les cibles, dans le train, le tram, la rue, le supermarché, le camping, la plage ou le bahut. Elles décrivaient les scènes, les commentaires, leur façon de se tirer de ces situations, parfois avec panache, parfois la trouille au ventre. Tout en les plaignant, je ne pouvais m'empêcher de les envier un peu, car de mon côté ces choses-là ne m'arrivaient jamais et j'en déduisais que je devais être inintéressante aux yeux des hommes.

Please love me

Enfin, et pour terminer de brosser un rapide aperçu de ma trajectoire, je retiens aussi de cette enfance (globalement) heureuse l'exigence supérieure de ma mère quant à mes résultats (j'ai été une gamine précoce et brillante dans un certain nombre de disciplines scolaires et artistiques) et le manque de présence frustrant de mon père : une jolie paire de névroses qui me crée encore aujourd'hui un grand besoin de validation et de reconnaissance. 

La parole des concerné·e·s

Quand #MeToo et #BalanceTonPorc ont inondé les réseaux sociaux en 2017, j'ai eu du mal à me positionner franchement, sensible à la souffrance exprimée par les victimes, indignée par les discours visant à nier leur vécu, mais consciente aussi que la reconstitution d'événements passés depuis longtemps peut être influencée par certains biais cognitifs, et effrayée par les implications terribles de ces accusations sur la vie des unes et des autres. J'ai laissé le mouvement suivre sa course en évitant de trop m'en mêler, sauf à critiquer des propos éminemment dégradants ou crassement sexistes. Et puis, me disais-je, qui n'a jamais accepté un rapport sans en avoir une folle envie, juste pour faire plaisir à son partenaire ? Qui ne connaît pas cette zone grise de semi-consentement ? Et de toute façon, moi qui avais toujours été en couple depuis mes 16 ans et qui n'avais jamais connu de mec macho, de harcèlement, et encore moins d'agression sexuelle, qu'aurais-je eu à en dire ?

Flash-back

Ce n'est qu'en 2020, pendant le premier confinement, que la question a resurgi. À 27 ans, alors que je file le parfait amour depuis plus d'un an et que je n'ai jamais été dans une forme de relation qui me convienne si bien. Alors que je n'ai jamais été avec une personne aussi réceptive, attentionnée, décomplexée et déconstruite au sujet du sexe, qui sollicite systématiquement mon approbation claire avant un rapport, se soucie tout aussi systématiquement de la façon dont les choses se passent pour moi, et m'offre ainsi à tout moment la possibilité d'exprimer un refus. Alors que j'adore quand on fait l'amour. Ce n'est qu'à ce moment que la question resurgit, quand je prends conscience que son désir à lui, au lieu de m'apparaître comme une proposition excitante, me rend automatiquement nerveuse et me met sur la défensive.

Et de réaliser que cette sensation de menace n'est pas vraiment nouvelle. Qu'elle est là, latente, depuis un bon bout de temps. Combien de temps exactement ? Pas idée. Des années, ça oui, au moins quatre ou cinq. Probablement plus – mais honnêtement, je ne saurais pas en être sûre.
Lorsque j'exprime ce curieux sentiment à mon compagnon, en essayant de mettre de côté l'angoisse que me procure l'idée d'être « anormale » ou « dysfonctionnelle », nous entamons une longue discussion pour tenter d'en identifier l'origine. Je lui affirme que cela me semble d'autant plus étrange que je n'ai jamais été victime de viol ou de violences sexuelles qui pourraient laisser des traces...

Et c'est alors que les souvenirs remontent. Par vagues. Les uns après les autres. 
Non que je les avais oubliés, pas littéralement, plutôt rangés consciencieusement derrière une porte de mon esprit qu'il est plus commode de ne pas ouvrir.


Les faits 

Relation sous emprise

D'avril à août 2012, à 19 ans, j'entretiens une relation avec X., écrivain reconnu, quadragénaire. J'étudie alors dans le domaine de l'édition, je fréquente beaucoup de festivals et de salons littéraires, X. est assez naturellement entré dans mes contacts sur Facebook. Un soir, alors que nous ne nous sommes jamais parlé, il vient entamer une conversation en messages privés, dans un léger état d'ivresse, résultante de l'inauguration de la foire du livre de Londres. Ce soir-là, il me complimente sur mes photos de profil, semblant me trouver fort jolie, et regrette au terme de notre échange que nous ne nous soyons jamais parlé auparavant. Derrière mon écran, je rougis de plaisir : un homme mature me complimente et semble apprécier mon apparence autant que mon esprit. Le lendemain, c'est moi qui relance la conversation, mais la situation m'échappe rapidement. Essentiellement épistolaires, nos échanges prennent très vite, sur sa proposition, un caractère pornographique. X. appelle cela « jouer ». Il est adepte de la domination et me propose d'être sa soumise. Bien entendu, ces « jeux » doivent rester secrets. X. est excité par les scenarii dans lesquels j'agis comme une « petite garce » (c'est mon nouveau surnom) : me mettre en scène dans des tenues suggestives, décrire une attitude provocatrice... Le sexe avec lui comprend toujours une forme de brutalité : il aime « m'attraper par les cheveux », me « pénétrer d'un coup », me « pilonner »... Ces séances prennent systématiquement fin après qu'il ait éjaculé – centré sur sa propre recherche de la jouissance, X. profite de ma bonne volonté et de ma participation active pour atteindre ses orgasmes masturbatoires.

Nous « jouons » aussi la phase après l'amour, où nous sommes alanguis et prompts à la confidence. Bien que toujours assez brefs (X. est finalement quelqu'un de peu communicatif), ce sont mes moments préférés, car ce sont les seuls où il consent à me dire des mots doux, à me prodiguer de la tendresse et à me montrer du respect. Ils me donnent l'impression de partager une réelle intimité avec lui, d'avoir accès à ses émotions, à son jardin secret. En dépit de tout, et puisque X. ne vient jamais me voir pour discuter tout simplement, sans en venir au sexe, ce sont ces moments-là qui me gardent liée à lui et m'incitent à continuer.

Les soirs où j'écourte nos séances, où je lui fais comprendre que je n'ai pas beaucoup de temps à lui consacrer, il quitte assez sèchement notre discussion et me reproche le lendemain de l'avoir « peiné » en ne répondant pas à ses attentes et en « l'abandonnant à sa solitude ». Il exige que je sois disponible pour lui sur sa demande. Il sait pourtant que je suis étudiante et que j'ai une vie bien remplie, de laquelle il n'est pas censé faire partie, et je ne peux m'empêcher de trouver ses réactions puériles, de m'y sentir un peu piégée. Mais j'ai un tel besoin de considération que je consens à vendre mon âme au diable. Nous nous verrons trois fois IRL : la première fois dans un parc, où nous finirons allongés dans l'herbe à nous embrasser dans une parodie de romantisme, la deuxième fois dans une chambre d'hôtel lors d'un passage de X. à Paris, où il me caressera et me demandera trois fellations en moins de deux heures (je les lui donnerai). La troisième et dernière fois dans une autre chambre d'hôtel, en parallèle d'un festival littéraire, pour une nouvelle fellation.

Pendant tout ce temps, notre correspondance est très régulière : plusieurs fois par semaine, parfois plusieurs soirs de suite, X. me sollicite et réagit toujours avec affliction lorsque je me risque à décliner. Il ne me dira jamais qu'il comprend et qu'il n'y a pas de problème. Il dira plutôt qu'il « me pardonne », comme si j'avais fauté, ce qui me culpabilise. Je fais des concessions, sacrifie du temps de sommeil. Parfois, je ne dors que trois ou quatre heures dans la nuit. Un jour de juin, alors que je suis dans le métro à la sortie du travail, X. vient déclencher un scénario : il m'ordonne de lui décrire l'inconnu le plus proche de moi, puis de m'imaginer donner une fellation à cet homme, là, tout de suite, en plein milieu de la rame de métro, sous les yeux des autres passagers. Et de lui raconter la scène par le détail. Je m'exécute en ayant la sensation gluante de faire quelque chose de sale et de dégradant.

Je ne sais quel déclic me poussera à me détacher de X., peut-être le sentiment d'être menée en bateau, utilisée. Le refus de continuer à me prêter à des jeux qui m'objectifient et me soumettent, même pour recevoir en échange un peu d'attention et de reconnaissance. Mais je me rappelle très bien du jour où j'ai pris la résolution de mettre fin à cette relation : à la fois fière et soulagée, j'ai inscrit cette décision dans mon journal intime. Et cela m'a semblé être un véritable acte de courage, quelque chose que je me devais à moi-même, pour faire face à la honte que m'inspiraient mes propres actes, pour préserver le noyau incompressible de mon intégrité et de ma dignité. 

Partenaires en quête de transcendance

En juin 2015, je participe à ma première Rainbow (une sorte de rassemblement autogéré particulièrement prisé par la communauté hippie) où je rencontre R. J'ai 22 ans, il en a le double. Nous sympathisons rapidement car il est mon voisin de tente, arrivé une semaine avant moi, et il m'explique un peu le fonctionnement de cette communauté où je ne connais encore personne. R. est gentil, doux, attentionné, mystique comme la plupart des gens en Rainbow. Je remarque après un ou deux jours que son regard sur moi n'est pas neutre – il me regarde danser près du feu pendant toute une soirée – et nous avons un rapprochement physique (câlins, petits baisers). Mais il est explicite que j'ai un petit ami, que ma relation n'est pas ouverte – d'autant que mon copain de l'époque est assez jaloux – et que même si je m'autorise un écart de l'ordre de la tendresse, qui m'offre une bouffée d'air et de liberté, je n'ai strictement aucune intention de lui être infidèle ni de le tromper charnellement. L'avant-dernier soir, R. me propose de venir dormir avec lui. Comme je me méfie et que je lui exprime à nouveau que je n'ai pas envie de passer à l'acte, il négocie de venir dormir dans ma tente, sans me toucher. Il a l'air sincère, je finis par accepter, tout se passe bien. Le dernier soir, il me propose à nouveau de venir dormir avec lui. Cette fois-ci j'accepte, en reposant les mêmes conditions que la veille. Sauf que cette fois-ci, R. se mettra nu, me déshabillera, commencera à me caresser, me demandera des caresses, puis me pénétrera sans protection et ira jusqu'à l'orgasme, en se retirant au dernier moment. Les caresses de R. sont redoutables et me conduiront moi aussi à la jouissance. Mais elles garderont l'arrière-goût amer et persistant du consentement outrepassé ; et m'imposeront, une fois de retour auprès de mon petit ami, le poids de la culpabilité et de la trahison.

Un mois plus tard, en juillet 2015, je rencontre J. lors d'un festival de danse. Le courant passe bien entre nous et même si nous ne partageons rien de plus que de la danse, nous avons envie de creuser cette relation et nous décidons de nous revoir. Nous planifions de partir faire de la rando dans les Vosges le week-end du 15 août. Arrivée à Metz la veille du départ en randonnée, J. vient me chercher et me fait découvrir chez lui. Nous faisons un peu plus connaissance et je réalise que ce que j'avais pris chez lui pour une forme légère de spiritualité est de fait un endoctrinement sectaire profond (il ne jure que par Rudolf Steiner). J'essaie donc de marquer une distance et de nourrir la contradiction lors de nos échanges, pour signaler que nous n'avons finalement pas autant en commun que ce que nous pensions. Mais je me retrouve « prise au piège » de mon propre enthousiasme à venir le rejoindre : comment lui faire part de mon soudain revirement, sans le blesser ni le braquer, alors que lui semble voir en moi la compagne longtemps attendue ?

Lors de la première nuit de randonnée, nous nous retrouvons sous la tente. Je sais ce qu'il va arriver et je le redoute. Mais cela arrive quand même : J. tente une approche, commence à m'embrasser, puis passe une main dans mon duvet et mes sous-vêtements pour me caresser. Une partie de mon cerveau hurle son désaccord mais mon corps ne répond pas. Il interprète ma non-réaction comme un encouragement et le voilà sur moi, à me pénétrer dans un va-et-vient frénétique. Je me rappelle encore mon absence totale de plaisir, ses os qui appuient douloureusement sur mon bassin, j'ai encore l'impression de sentir mon visage figé dans une grimace de souffrance qui aurait pu être interprétée comme un marqueur d'extase. Je me rappelle avoir fait comme tellement de ces femmes qui témoignent d'un viol, sans avoir jamais pour autant rapproché leur vécu du mien : « j'ai attendu que ça passe ». Quand j'ai senti J. jouir en moi, j'ai juste été soulagée que ça s'arrête. Le lendemain, coïncidence ou somatisation, mes règles arrivaient avec quatre jours d'avance. Je n'ai jamais été aussi heureuse de ma vie de les accueillir et je me rappelle avec une acuité déconcertante du terrible soulagement qui m'a envahie lorsque j'ai découvert ma culotte tâchée de sang menstruel en allant uriner derrière un buisson de myrtilles. J'utilisai ce prétexte pour justifier auprès de J. l'impossibilité de me retoucher jusqu'à mon départ. 

Virilité et essentialisme

Pendant les trois années suivantes, jusqu'à mes 26 ans, je partage ma vie avec un compagnon que j'appellerai K. et que j'ai aimé d'un amour vrai et sincère. Par bien des aspects, cette relation sera émancipatrice et elle reste, aujourd'hui encore, l'une des plus importantes de mon existence. Mais : K. a une vision conservatrice des concepts de masculinité et de féminité. « Être un homme » est pour lui fondamentalement différent d' « être une femme », il les perçoit comme deux essences complémentaires mais étrangères l'une à l'autre. Il m'avouera « accepter les femmes telles qu'elles sont mais avoir cessé de chercher à les comprendre ». K. estime que certains comportements sont biologiquement sexués. Ainsi, les hommes sont « naturellement » plus agressifs que les femmes, tandis que ces dernières sont « naturellement » plus douées pour l'écoute et l'empathie. Quand il évoque notre sexualité, le vocabulaire de K. me laisse toujours songeuse : « ne t'inquiète pas », plaisante-t-il fréquemment lorsqu'il sent que la fatigue aura rapidement raison de lui, « ce soir tu n'as rien à craindre », « je te laisserai tranquille », « je ne t'embêterai pas ». Comme si, dans tous les autres moments, je devais avoir « quelque chose à craindre »... comme s'il devait y avoir une gêne induite par son désir, comme s'il était forcément intrusif et menaçant, problématique. Le fait est : lorsque nous échangeons des massages du dos, le sexe de K. termine immanquablement entre mes cuisses. Et quand je lui fais remarquer, sur le ton de l'humour, que je lui ai juste demandé un massage du dos, il me réplique que je suis beaucoup trop excitante pour qu'il puisse résister à l'envie de me masser ailleurs. Tant et si bien qu'après plusieurs années de relation, j'hésite à lui demander un massage du dos lorsque je ne suis pas prête à accepter ce qui est devenu sa suite logique : le rapport sexuel avec pénétration. 

L'inconfort des capotes, la bénédiction du Seigneur

Enfin, fin 2018, je rencontre I. Il s'agit d'un coup de foudre réciproque sur un camping au mois d'août, mais la relation prend trop vite un tournant trop sérieux : un mois après notre rencontre, alors que nous nous connaissons somme toute à peine, I. parle déjà mariage et enfants. Je suis amoureuse mais je m'efforce malgré tout de tempérer ses ardeurs car des questions sérieuses se soulèvent : je suis athée et I. est très croyant, cette différence de culture ayant des répercussions sur toutes nos projections et dessinant des limites à notre relation. I. ne semble pas l'entendre de cette oreille, car il ne se protège pas pendant nos rapports – m'assurant que je peux avoir confiance – et n'attend pas plus de deux semaines avant d'éjaculer en moi, alors qu'il est conscient que je n'ai aucune contraception. À l'issue de ce rapport, nous avons une conversation lors de laquelle j'exprime clairement à I. mon refus de précipiter les choses et de tomber enceinte, et lui demande de faire attention à ne pas recommencer. Cependant, moins d'un mois plus tard, I. se laisse de nouveau aller. Cette fois-ci, mon consentement ayant été clairement bafoué, je lui fais la remarque sur le ton du reproche. Ce à quoi I. me rétorque que c'est beaucoup plus agréable pour lui et qu'il n'a pas pu s'en empêcher. Et puis de toute façon, on va se marier et avoir des enfants, n'est-ce pas ?


Et maintenant, je fais quoi de tout ça ?

La part des choses

L'objectif de ce témoignage n'est pas de me faire passer pour une victime blanche comme neige. 
Ce n'est pas de cracher au visage de ces hommes en les dépeignant en coupables absolus. 
J'ai conscience que dans plusieurs situations, j'ai été victime de ma propre incapacité à dire « non ». J'ai conscience aussi que dans plusieurs autres, j'avais posé ma limite et qu'elle n'a pas été entendue, prise au sérieux et respectée.

Je suis encore tiraillée par un certain nombre de questions : est-ce que X. avait conscience des dégâts que nos « jeux » pouvaient me causer ? Est-ce qu'il avait conscience de l'influence et de l'ascendant qu'il pouvait avoir sur moi, de par son âge et son statut ? Est-ce qu'il avait conscience de son chantage affectif ? Est-ce qu'un homme adulte de 45 ans ne devrait pas éviter de proposer une relation de domination à une jeune femme de 19 ans, surtout quand il ne la connaît pas ? 
Est-ce que je suis coupable d'avoir eu du plaisir cette nuit-là avec R. ? Est-ce que j'ai été naïve de penser qu'il ne se passerait rien de charnel, comme nous nous l'étions promis ?
Et pourquoi n'ai-je pas été capable de stopper franchement l'approche de J. sous la tente ? Pourquoi avais-je la sensation de lui « devoir » ce rapport ? 
Et est-ce que R., J. et I. auraient eu une écoute différente de mes signaux s'ils n'avaient pas été persuadés a priori que notre rencontre était « sacrée » ?

Comprendre, c'est guérir un peu

J'ai mis longtemps, très longtemps, à réaliser que ces expériences n'étaient pas de simples mésaventures anodines et décousues. À admettre que je les avais vécues comme des abus. À relier ce vécu à celui d'autres femmes, d'abord parmi mes amies, ensuite parmi les militantes qui dénoncent ce que l'on nomme « culture du viol ». À saisir qu'un abus sexuel ne s'accompagne pas nécessairement de violence physique. Qu'il s'agit parfois d'un simple franchissement de ligne, innocent pour celui (ou plus rarement celle) qui l'exécute, mais lourd d'implications pour celle (ou plus rarement celui) qui le subit. Que la contrainte est parfois très douce, très évanescente. Qu'elle est parfois tellement intégrée dans nos architectures individuelles qu'on pourrait croire qu'elle n'existe pas.

Les hommes dont j'ai parlé dans ce témoignage ne sont pas des monstres. Ils ont chacun de nombreuses qualités, auxquelles j'ai été sensible jusqu'à en tomber parfois amoureuse. J'ai vécu avec certains d'entre eux des moments de plénitude qui resteront ancrés dans ma mémoire. Aujourd'hui, ils poursuivent leur existence en faisant de leur mieux pour lui donner du sens. R. est devenu papa il y a quelques années, reprenant spécialement contact avec moi pour me faire partager son bonheur. J. et I. rêvaient de rencontrer la femme de leur vie et de construire une relation de couple romantique et durable. K. me traitait à bien des égards avec un profond respect et j'imagine aisément la peine qu'il pourrait ressentir en apprenant que je le cite ici.

Aucun d'entre eux n'a délibérément abusé de moi en son âme et conscience.

Sortir du labyrinthe

Le problème, c'est que l'héritage de notre société patriarcale, qui nourrit nos représentations de la « masculinité » et de la « féminité » et infuse notre construction personnelle, ne nous apprend pas à utiliser correctement cet outil indispensable : le consentement.

Combien de fois ai-je entendu des hommes (parfois mes propres partenaires) avancer que « devoir demander une permission orale explicite » avant d'entamer un rapport avec une femme était un tue-l'amour, contraire à la « loi du désir » qui réclame « de l'implicite et de l’ambiguïté » ? Combien de fois les ai-je entendus grossir le trait en extrapolant une société liberticide dans laquelle chaque acte sexuel devrait faire l'objet d'un contrat signé afin de se protéger des plaintes de ces féministes hystériques ?
Ces hommes, qu'ont-ils donc à craindre ? Leur érection dépend-elle de cette zone grise qui bannit le consentement clairement requis et accordé ? Si oui, n'est-ce pas le témoin d'un sérieux problème dans nos rapports ? Et si non, pourquoi faire l'économie de cette question simple, si simple, mais qui permet aux partenaires de voguer en sécurité dans la même barque, le temps d'un partage intime : « est-ce que tu as envie que... ? » ?

J'ai le sentiment qu'il est urgent que nous apprenions, tous et toutes, à nous servir du consentement.

Il est urgent de comprendre qu'une situation de domination hiérarchique, d'emprise psychologique ou de dépendance affective ne peut jamais générer de consentement éclairé.
Il est urgent que la personne à l'initiative du rapport prenne le temps de s'assurer par un accord sans équivoque que son ou sa partenaire se sente à l'aise et souhaite poursuivre. 
Il est urgent que les amant·e·s renouent le dialogue autour de leur sexualité, de ce qui leur procure du plaisir, ce qu'ils n'apprécient pas, ce qui les intrigue, ce qui leur fait peur, et qu'ils explorent ces horizons ensemble dans la complicité et la confiance.

Il est peut-être encore plus urgent de déconstruire les légendes qui nimbent la sexualité d'un halo vénéneux : il n'est pas obligatoire d'avoir constamment du désir, il n'est pas obligatoire de suivre telle ou telle pratique, il n'est pas obligatoire de jouir ou faire jouir par pénétration, ni de jouir ou faire jouir tout court.
Il est urgent de faire descendre le sexe du piédestal de la performance.
Il est urgent d'apprendre à dire non lorsque le moment n'est pas le bon.
Il est urgent d'apprendre à écouter ce refus, à ne pas le vivre comme une attaque personnelle, et à le respecter sans transiger.

J'espère que mes mots auront su contourner les clivages et que chacun·e sera disposé·e à considérer leur poids. J'espère qu'ils pourront, à leur modeste échelle, contribuer à assainir nos relations et à réduire des schémas de domination séculaires. 

En chacun·e de nous, il reste beaucoup à faire.

Merci de m'avoir lue.

 

PS : ce texte est libre de droits et a été écrit dans le but d'être lu ; n'hésitez pas à le partager et à en discuter ; n'oubliez pas que vous vous adressez à des êtres humains cependant :)

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