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Billet de blog 2 août 2020

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L'homophobie sillonne mon corps

[Archive] Je propose une topographie des dommages des homophobies sous un angle psychique et personnel, en décrivant les empreintes, vallons et canyons qui sillonnent ma psyché en tant que personne gay et qui participe à déséquilibrer l'édifice de ma personnalité.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'homophobie est une matrice sociale d'une grande puissance qui a été, est et restera longtemps comme un cours d'eau saumâtre imprimant insidieusement sa trace dans la psyché des personnes gays.

De l'extérieur, je suis un jeune cadre en reconversion, récemment devenu propriétaire, entouré d'une famille aimante et d'un compagnon au soutien indéfectible. Je coche presque toutes les cases du questionnaire de la vie, parfois malgré moi.

A l'intérieur, je me sens pourtant déjà brisé.

Je souffre d'un trouble anxieux généralisé, un désordre provoquant une grande usure, me rendant parfois apathique, parfois irritable, toujours incapable d'envisager l'avenir - perçu comme chaotique - avec une quelconque sérénité.

Cet état n'est pas sans conséquence sur mes vies personnelle et professionnelle.

Je veux parler ici de journées entières absorbées par l'anxiété, obsédé par un battement cardiaque, une oppression, des tremblements. Des mâchoires si serrées qu'elles font céder mes dents, ont déclenché des acouphènes permanents et me contractent tout le haut du corps. D'un sentiment de dissociation. Des troubles obsessionnels : germophobie, hypocondrie et autres "ies" stridentes.

Une partie de mon être donnée en sacrifice à un monstre anxieux, toujours tapi dans un coin de mon crâne.

Il aura fallu deux événements assez traumatiques pour animer et libérer ce monstre, pour autant sa genèse et sa croissance les précèdent de beaucoup. Il prend racine dans le cours d'eau empoisonné des homophobies latente, ordinaire ou agressive.

C'est ce que je veux montrer.

Je commencerai par une évidence : l'homosexualité en tant que telle n'est pas une pathologie.

Il n'est donc ici aucunement question de discuter d'un malaise psychique qui serait inhérent à la "condition homosexuelle", soit consubstantiel à un trouble psychique originel déclenchant la "maladie homosexuelle", soit une forme de fléau divin déversé sur des individus décadents qui auraient choisi un mode de vie contraire aux bonnes pratiques morales.

L'homosexualité n'est pas un choix. Cette assertion simple, d'une plate évidence, parfois sottement remise en cause, n'est cependant pas sans intérêt car elle peut se déplier et révéler quelques uns des éléments qui participent à expliquer l'épidémie de troubles psychiques chez les hommes homosexuels (anxiété, dépression, comportements d'addiction, etc.). Ils ne sont bien entendu pas les seuls au sein de notre large communauté LGBTQI+ mais s'agissant d'un témoignage personnel, je me limiterai à mon expérience d'homme cis gay.

L'homosexualité n'étant pas un choix, donc, elle se heurte au réel avec une grande violence car dans une société où l'hétérosexualité est donnée comme mode par défaut, l'aspiration première est ainsi de se rapprocher de cette sexualité donnée comme spontanée, naturelle, alors même que cette caractéristique de nous même n'est pas changeable ou adaptable pour épouser ce carcan rigide.

Cette "hétéronormativité" de notre société ne s'opère pas de façon neutre, loin s'en faut, et beaucoup d'hétéros ignorent même la moitié de nos douleurs. Notre société est d'une grande violence structurelle, car construite sur des fondations dogmatiques et religieuses des plus rigides.

Quelques exemples de ces brimades quotidiennes:

- Absence de représentation des personnes homosexuelles en grandissant, dans la culture ou à l'école (invisibilisation)

- Insultes ou remarques homophobes omniprésentes

- Aucune ressource accessible, issue de l'éducation parentale ou scolaire (pas d'internet à grande échelle dans les années 90)

- Dramatisation de la question homosexuelle (rejets familiaux, thérapies de conversion, pornographie, SIDA, etc.)

- Promotion (prosélytisme) du couple hétérosexuel (les amoureuses pour les petits garçons, les amoureux pour les petites filles) et des stéréotypes de genre

- Diabolisation du discours sur l'homosexualité (dit, ironiquement, prosélytique)

En résulte un fantasme, une chimère inquiétante créée par les jeunes cerveaux, n'ayant eu à disposition aucune représentation neutre ou positive, aucune aide bienveillante qui puisse déconstruire ce mythe lugubre dont toute une société est coupable.

L'homosexualité est aussi un état invisible. Compte-tenu de ce monde hétéro-normé, cette caractéristique invisible encourage donc à la dissimulation de l'homosexualité, souvent perçue comme unique ressort d'acceptation par les pairs. Malheureusement, l'homosexualité n'est pas d'un simple trait de caractère, que l'on pourrait simplement extraire et moduler à l'envi. C'est une toile émotionnelle dont le tissage touche à toutes les sphères de la personnalité (en particulier: l'amour pour soi, et l'amour pour les autres) mais également du comportement (manière de parler, de marcher, de se tenir, de se mouvoir; toute chose pouvant trahir notre état invisible).

Une force immense est donc nécessaire. Un acte totalitaire de négation de soi, de contrôle à chaque instant de chaque centimètre de sa chair, de son cœur, de son crâne.

L'analyse des dégâts engendrées par tant de violence internalisée, chez de jeunes gens en construction, ne nécessite qu'une expertise psychologique limitée.

Comment porter un regard positif ou même neutre sur soi-même quand une part de nous est enfermée, confinée toujours plus solidement ? Comment même réussir à savoir qui nous sommes entre l'être profond qui nous donne la nausée (parce que cette société nous a appris à le haïr), et l'être de surface, dont l'architecture plus lisse et plus acceptable ne correspond qu'à un masque mal moulé ?

Ainsi naquirent ma dissociation d'une part, deux personnalités coexistant, et mon désir irrépressible de contrôle, essentiel au maintien de ce mensonge et de mon statut social dans une société me traitant comme une grosseur suspecte à exciser.

Les mots concis, les tournures précises et le semblant de clarté que j'ai acquis après des années d'introspection et de psychothérapie ne doivent tromper personne et ne pas cacher l'horreur brouillonne, chaotique, confuse que j'ai ressentie durant des années.

Je vous parle de nuits entières à pleurer, à prier, incanter et espérer ne jamais me réveiller, ou de me réveiller fraîchement mis au (à) jour, sans aspérité mentale douloureuse.

De journées à contrôler ses gestes, ses paroles, ses intonations ou ses fréquentations.
D'une année entière passée à détourner volontairement le regard à chaque publicité ou film comportant un homme torse nu, tentant de résister à l'appel sourd et irrésistible montant de mes tripes.

Des mois à planifier mon suicide.
Cette société, qui insidieusement contrôle nos mœurs, par l'arsenal moral, par l'arsenal juridique, je l'ai avalée, perpétuellement, ad nauseam.

Ma psychothérapie a permis de mettre en lumière  mon incapacité à faire confiance à mes émotions. C'est maintenant une évidence. Comment leur laisser la place qu'elles méritent quand je les ai traitées toute ma vie comme un reliquat d'une conscience mal maîtrisée ? Des grésillements résistants à une volonté rationalisant à l'extrême, des bruits de fond qu'il fallait méticuleusement éradiquer pour atteindre finalement la paix intérieure. L'anxiété, mon monstre personnel et permanent, n'est que la résurgence d'un corps-esprit brimé constamment, et maintenant brisé.
À toutes ces épreuves affrontées dans l'enfance, dans une solitude mortifère et avec les conséquences que j'ai détaillées, s'ajoutent les épreuves que les institutions morale et religieuse nous forcent à surmonter quotidiennement en tant qu'adulte. Tout dans nos vies est sujet à leur inspection et leur jugement. Et tous nos actes de vivant, d'existant, qui se débattent pour survivre en trouvant une place, si exiguë soit elle, deviennent à leurs yeux des revendications politiques. Ils sont pourtant ceux qui déchaînent leurs forces et leurs normes d'oppression sur nous, que notre surmoi bien docile internalise, nous forçant à une déconstruction à l'infini de nos comportements :
Pourquoi être en couple et non pas seul ou en relation libre ? Comment, dans ce cas ? Faut-il se marier/PACSer ?
Quelle sexualité, et pourquoi ?
Quelle identité de genre ?
Pourquoi ce désir de parentalité ? Est-il valable, est-il légitime, est-il souhaitable ? Pour moi ? Pour l'enfant ? La mère porteuse ? Quelle Éthique ?
Pourquoi ma spiritualité ?
Pourquoi... ma vie ?

Il n'y a pas de fin positive à cette histoire, ces cassures, nous les emmenons tous, hommes cis gays, avec nous, pour toujours. Qu'elles se somatisent chez certains (beaucoup) comme chez moi, ou restent sourdes chez d'autres, elles ne sont pas sans conséquence. Ces lignes de fractures bougent, jouent et se jouent de nous constamment, et elles menacent de faire s'effondrer notre édifice psychologique au moindre choc.

À vous maintenant d'abandonner vos postures de soutien passives, imprégnées de toute cette homophobie crasseuse, et de participer à tarir sa source.

Ou acceptez une nouvelle génération balafrée par des dogmes iniques.

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