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Billet de blog 11 août 2012

Chroniques new-yorkaises 3.3

Laurent Coq
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Bonjour à tous,

Le conflit israélo-palestinien a pris de nouvelles formes ici et se traduit désormais par des campagnes de publicité très agressives dans les transports en commun. Chaque camp multiplie les messages forts, chiffres et plan à l’appui. Du côté israélien, on insiste sur les attaques commises par le Hezbollah et par le refus de l’autorité palestinienne de tout accord de paix, et du côté palestinien, on aligne les cartes qui illustrent la progression des colonies israéliennes sur les territoires occupés (ici, on parle de West Bank). Ce n’est pas rare de voir cohabiter les messages politiques avec les produits de beauté, mais c’est la première fois que je vois ce conflit s’inviter ainsi sur les quais du métro. 

Le concert à Smalls avec Jérôme a été un vrai régal. Beaucoup d’idées et de prises de risque, mais toujours dans une énergie très décontractée, sans forcer. Au début du set, il y a très peu de monde dans la salle. Michelle, la compagne de Jérôme, mon amie Lisa qui est venu accompagnée, et un couple de sexagénaires assis derrière moi qui me procureront beaucoup d’inspiration pendant tout le concert tant ils seront connectés à la musique. À mesure que nous jouons, le club se remplit d’un public jeune et enthousiaste, sans doute venu pour entendre le quartet du batteur Ari Hoenig pour sa traditionnelle prestation hebdomadaire. À la fin du set, le club est quasiment plein et j’aperçois au fond des visages familiers. Le contrebassiste français installé ici depuis plus de dix ans, Clovis Nicolas, en costume sombre, cravate et pochette. Il sort d’un gig privé, un de ceux que lui offre régulièrement la Julliard dont il vient de sortir diplômé d’un master. L’excellent chanteur Sachal Vasandani. Il m’avait appelé il y a six mois pour faire trois concerts en Europe et je suis heureux qu’il ait fait le déplacement. Un ami de longue date de Jérôme avec un pote qui vient d’arriver à NYC pour quelques jours de vacances. Le publiciste Matt Merewitz, très sollicité par les musiciens de jazz ici, et qui nous a vus jouer à Newport. Enfin, le jeune batteur Guilhem Flouzat qui va assurer la troisième partie de soirée dans ce haut du lieu du jazz à New York depuis bientôt vingt ans. 

Le club qui a vu éclore au milieu des années 90 la génération des Mark Turner, Brad Meldhau, Kurt Rosenwinkel, etc. est tenu depuis ses débuts par Mitch qui, quand il ne joue pas du violon sur le trottoir, assure la billetterie et l’accueil. On a d’ailleurs eu droit a une présentation assez hilarante en début de soirée devant un public de cinq personnes qui nous connaissaient toutes. La programmation est dorénavant assurée par le pianiste be-boper Spike Wilner, et c’est un modèle du genre qui présente le jazz new-yorkais – plutôt mainstream – dans toute sa grande diversité de styles et de générations ; Du ténor Grand Stewart – très influencé par Dexter Gordon et Sonny Rollins et qui joue un jazz qu’on pourrait qualifier aujourd’hui de classique – à Mark Turner (sans aucun doute le musicien le plus influent depuis quinze ans), des batteurs vétérans Ben Riley et Victor Lewis aux jeunes pousses les plus aventureuses, c’est chaque soir l’assurance de percevoir la richesse et la vivacité de cette musique. 

Après notre concert, nous partons, Clovis, Guilhem et son adorable copine Kalinka qui vient d’être acceptée en PHD de littérature à Columbia, Jérôme et moi, manger un falafel dans l’excellent établissement qui se trouve derrière le Village Vanguard. La soirée est douce, et pourtant on entend partout ronronner les climatiseurs qui arrosent les passants et qui chauffent les rues en même temps qu’ils rafraîchissent les appartements. En redescendant sur la 7e Avenue, nous tentons d’écouter un set d’Ari, mais le club est plein et nous n’avons pas la patience d’attendre, surtout que nous tombons sur Dave Smith, le trompettiste canadien installé ici depuis toujours et qui fut mon roomate il y a onze ans, qui sort d’un gig pas loin. Ensemble, nous allons prendre un bon whisky offert par Jérôme dans un bar du coin plutôt très sympa avec son salon à gros divans à l’arrière. Après quoi, je file à Grand Central attraper le train de 11 h 45 pour Fleetwood en me disant que ce fut décidément une soirée parfaite. 

Lendemain mardi, nous avons une session et un dîner avec le batteur Damion Reid et le contrebassiste Joe Sanders, c’est-à-dire exactement le quartet de mon disque Eight Fragments Of Summer, enregistré ici il y a quatre ans (été 2008, voir première chronique new-yorkaise). Nous n’avions pas joué ensemble depuis ! Le matin, je prends du retard à répondre aux emails, et j’appelle Jérôme pour qu’il fasse les courses. Je vais faire des quiches et des salades. J’arrive chez lui à 14 heures, et je commence à faire cuire les légumes. Je veux faire cuire les quiches avant de commencer à jouer pour les manger froides le soir. Je m’occuperai des salades après notre session. 

Quelle session ! Quel plaisir de rejouer avec ces musiciens d’exception ! Cet après-midi, je comprends qu’il me faudra refaire un disque avec eux. La connexion entre nous est trop forte, trop naturelle pour ne pas être exploitée à nouveau. Surtout, je retrouve cette énergie incomparable, cet engagement total et ce jeu explosif qui me font jouer des choses dans l’instant que je ne produirais pas ailleurs. C’est un peu comme si, avec eux, j’avais accès à une part secrète, un réservoir d’idées et une manière de jouer sans jamais réfléchir qui n’attend que ce contexte pour s’offrir à moi. Damion est un batteur qui ne ressemble à aucun autre et qui a déjà marqué sa génération de son empreinte si forte et singulière. Il est apparu au début des années 2000 au sein du trio du pianiste Robert Glasper, avant de devenir la star Blue Note à fort potentiel commercial que l’on connaît aujourd’hui. Je me souviens très bien de la première fois que je les ai entendus dans ce club sur Flatbush Avenue qui a fermé depuis, le Up & Over. Ce jour-là j’ai immédiatement su que j’avais trouvé un musicien qui allait me faire beaucoup progresser, avec lequel j’allais développer des choses très intimes. Je ne me suis pas trompé, et comme je le constate pendant toute la session, ce processus est loin d’être achevé. 

Nous jouons bien trois heures, entrecoupées d’une visite sur le toit : des nouveaux morceaux que j’ai écrits récemment, mais aussi Introspection de Monk, que nous avons jouée avec Jérôme la veille à Smalls, et qui fait partie de ces premières compositions, les plus modernes et les plus exigeantes, et le magnifique Gesture, de Kurt Rosenwinkel. À 18 heures, Michelle rentre du boulot et je me remets en cuisine pour faire les salades. Nous passons à table avec appétit à 19 h 30. Joe a apporté une excellente bouteille de whisky entamée en début d’après-midi, et les belles bouteilles de vin que Jérôme a débouchées finiront d’achever Damion que nous mettons dans un taxi à 23 h 30. Comme il nous l’enverra par texto plus tard, that was an epic hang !

Je passe la nuit chez Jérôme car le lendemain mercredi, nous avons rendez-vous chez Sophia Rosoff, qui enseigne l’art de la connexion à la musique à des générations de musiciens new-yorkais, dont nombreux sont issus du jazz. La liste de ses élèves est bien trop longue, mais on pourra en citer deux ici : Barry Harris et Fred Hersch (qui a étudié avec elle pendant trente ans, et qui reprend l’essentiel de ses théories dans son enseignement). Née en 1921 à Amsterdam dans l’Etat de NY, elle fut élève de la Julliard et finit ses études au Hunter College. Depuis des décennies, en véritable témoin du XXe siècle, elle a côtoyé tout le gratin de la musique classique à New-York. À 91 ans, elle reçoit dans son appartement de l’Upper East Side, un des quartier les plus chics de la ville, où nous avons rendez-vous avec Jérôme à midi trente. C’est son aide-ménagère qui nous ouvre la porte. Nous la trouvons assise près du piano, ses mains noueuses posées sur une petite table et son visage bienveillant tourné vers nous, avec un sourire. Elle semble en permanence sourire un peu d’ailleurs, sans doute cette impression étant renforcée par le fait qu’elle a un œil en permanence à moitié fermé. C’est comme si elle était toujours sur le point de vous faire un clin d’œil. Elle a le regard pétillant malgré son grand âge, et tout en elle respire l’intelligence. 

Je m’assieds à son vieux Steinway, et nous convenons ensemble du programme ; je vais jouer un morceau en solo, puis Jérôme fera de même, puis nous jouerons quelque chose ensemble. Sur la totalité de l’heure que nous passerons avec elle, nous jouerons probablement les trois quarts du temps. Elle ne cesse de nous demander de jouer, jouer et jouer, encore et encore. Le même morceau, mais en ne jouant que les premiers temps, puis les premier et troisième. Cette fois-ci, la même chose mais en inversant les rôles ; Jérôme joue ma partie, et moi la sienne. Puis de nouveau en solo. Puis elle me fait lever et me fait chanter. C’est son grand truc ça. Faire chanter et faire danser, et vivre la musique avec tout le corps, mais je dois dire qu’avec ça elle prêche un convaincu. Au final, nous passerons une heure en suspens, loin de la furie de la ville, dans une bulle de douceur et de musique, de bienveillance et de passion. Car si nous prenons un vrai plaisir à jouer pour elle, elle ne dissimule pas nous plus le sien à nous écouter. En vérité, vieillir comme ça, c’est rajeunir. 

Pour ceux qui parlent anglais, je recommande l’excellent texte que l’excellent pianiste Ethan Iverson lui consacre sur son excellent blog. À propos d’excellence, cette citation du journaliste sportif Thomas Boswell sur laquelle je suis tombé récemment : « Il n’y a pas de substitut à l’excellence. Pas même le succès. »

Le soir, je cuisine un plat de lasagnes pour Ricardo qui m’a si gentiment supporté pendant une semaine. Je m’y prends trop tard, et nous passons à table à 22 heures passées. Pour digérer, nous allons faire un tour à pied, le long des grandes avenues bordées de platanes inclinés et de maisons au style victorien et aux jardins taillés aux ciseaux. Personne d’autre que nous sur ces trottoirs la nuit, à part un jeune jogger que Ricardo prend un malin plaisir à effrayer d’un bonsoir tonitruant. 

Je suis désormais chez Jérôme qui a quitté New York pour l’Europe où il va prendre dix jours de vacances avec Michelle. Je m’occupe de notre chatte, et je jouis de son vieux piano qui, à force de révisions successives, a fini par avoir un toucher très agréable. Je dois aussi m’occuper de mon visa, ce qui est beaucoup moins drôle mais nécessaire si je veux faire les concerts de décembre en toute sécurité. Aujourd’hui, je devais assister à une session entre Dan Weiss et un joueur de Sarod, un instrument traditionnel indien, mais c’est reporté à la semaine prochaine. Premier jour de grisaille depuis mon arrivée, parfait pour bosser. 

Laurent.

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