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Billet de blog 16 août 2012

Chroniques new-yorkaises 3.4

Laurent Coq
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Bonjour à tous,

Déjà la mi-août… L’été est cette pente qu’on dévale à toute vitesse avec une excitation mêlée d’appréhension de ce qui nous attend en bas. Les derniers jours sont passés devant moi comme le peloton du Tour de France dans la descente du Tourmalet. En fin de semaine, j’ai enfin pris contact avec Anna Webber, jeune saxophoniste canadienne que Guilhem m’a recommandée et qui a obtenu un visa d’artiste récemment (O-1), visa qu’elle a bouclé en deux semaines ! Un exploit qui lui vaut toute ma confiance et mon argent (600 $). Elle va m’aider à faire un dossier solide et se chargera de l’adresser aux services d’immigration américains quand je serai déjà rentré à Paris. Pour cela, je dois traduire tous les articles récents, obtenir une petite dizaine de lettres de recommandation de personnalités du monde du jazz ici, rédiger un « itinéraire », c’est-à-dire l’agenda de tous les engagements que j’aurai pendant la période que durera mon visa – trois ans –, avec tous les contrats, le formulaire I.129 dûment rempli, et faire en sorte que le tout soit distrayant, « entertaining »… J’en ai déjà obtenu deux par le passé et mon avocat d’alors avait coutume de dire qu’il fallait présenter un dossier qui soit un page turner tellement beau que les pages se tournent d’elles-mêmes. J’ai donc entrepris la traduction, tâche bien fastidieuse qui n’est qu’une première étape. Je soumettrai bientôt l’ensemble de ces textes à une personne dont l’anglais est la langue maternelle – probablement Lisa qui s’est généreusement proposée – pour qu’elle corrige toutes mes fautes, puis tout devra passer chez l’huissier qui posera un cachet indispensable pour être validé par l’administration américaine. On se donne un mois pour boucler le dossier. Il faudra aussi obtenir une lettre du syndicat des musiciens d’ici (300 $), rédiger une lettre de présentation (cover letter), et le contrat entre mon « sponsor » – en l’occurrence Mariah Wilkins, la manager de Miguel qui a gentiment accepté de m’accompagner dans ce périple – et moi. 

Je passe jeudi et vendredi entre l’ordinateur, la 9e  rue où je fais mes courses, et Prospect Park où je fais mes pauses. Le parc date de la même période que Central Park et fut conçu par les mêmes ingénieurs pour les mêmes raisons : assurer un peu d’air et de verdure à une cité qui, il y a cent cinquante ans, menaçait déjà de s’étendre de manière tentaculaire et anarchique. À la différence de son grand frère de Manhattan, le parc de Brooklyn présente des contours bien plus imprévisibles. Pas de grand rectangle ici, mais une forme indéfinissable, et beaucoup plus d’espaces laissés à l’état sauvage. Samedi matin, je fais trois courses et je cuisine une quiche, avec la pâte qui me restait, pour Lisa qui vient déjeuner. Elle est ici depuis quelque mois car elle vient de décrocher un job en or massif pour elle. Elle s’occupe de gérer la bibliothèque d’une institution scientifique basée ici depuis deux cents ans et qui est spécialisée dans les questions médicales. Exactement le champ de ses études universitaires et de ses compétences. Elle supervise une équipe de quinze personnes et sa tâche consiste à récolter des fonds (fund rising) et à dépoussiérer l’image de cette vieille maison. Le bâtiment est superbe, très bien situé sur la 5e Avenue en face de Central Park, à deux pas du Metropolitan et du Guggenheim, dans ce quartier qu’on appelle ici l’Upper East Side, le plus cher de toute la ville. Lisa parle de programmer des concerts de jazz dans le grand auditorium qui le plus souvent reste plongé dans l’obscurité, quand il n’est pas loué pour des événements extérieurs à l’établissement. Comment faire cohabiter sciences humaines et jazz ? Je lui parle des concerts qu’organisent régulièrement des toubibs – et musiciens amateurs – à Versailles, près de Paris. Je ne serais pas surpris qu’une telle association trouve sa place ici aussi.

Après notre déjeuner, nous montons la colline qui mène à Prospect Park où nous nous posons à l’abri d’un grand chêne. Le samedi, les parcs new-yorkais sont le théâtre de jeux sportifs de toutes sortes. Du yoga au volley, du traditionnel jogging au frizbee, du football américain aux courses de chiens… Nous observons cette agitation un moment, puis nous rejoignons l’extrémité nord, Grand Army Plaza, où Lisa prend son métro pour retrouver Manhattan. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain à midi, cette fois-ci dans son quartier, Soho. Je rentre à la maison et me remets à mes traductions sous le souffle du ventilateur. Dimanche, je passe par chez Lisa, donc, qui habite un studio magnifique que lui louent des amis éditeurs qu’elle connaît bien, à un prix défiant toute concurrence. Elle finit de déballer les cartons qui sont arrivés d’Australie, et je me réjouis de la voir si bien installée. Nous partons déjeuner dans un bon petit restaurant, une rareté dans ce quartier hors de prix et très bling-bling. 

À 15 heures, direction le Bronx, au nord de Manhattan. Dernière station sur la ligne D, à la 205e rue. Je vais retrouver un ami/amant perdu de vue depuis sept ans et qui m’a retrouvé sur Internet il y a quelques mois. Rodney est agent de sécurité dans un des hôtels les plus chers de la ville, sur la 5e Avenue, tenu par des Italiens. C’est là que descend le Milan AC quand l’équipe est de passage à New York. Ils louent tout un étage et font la fête pendant quatre jours, une véritable orgie tolérée par la direction qui encaisse à leur départ un chèque équivalent à un mois de chiffre d’affaires. Il habite un beau deux-pièces sur Est Mosholu Parkway North, avec vue imprenable sur le parc, dans un immeuble de la fin du XIXe  – pré-war building, comme ils disent – avec parquets et moulures. Nous passons cinq heures délicieuses autour de son piano, perturbées par une grosse agitation au pied de l’immeuble,  des flics partout et quelques arrestations violentes dans une ambiance électrique. Puis séance d’écoute à l’aveugle de six pianistes en trio. Je n’en connais aucun. Rodney aime dénicher des musiciens obscurs qu’il découvre en écoutant les radios universitaires qui constituent un vrai bol d’air ici par rapport aux grandes stations plus formatées. Retour à Brooklyn fastidieux (presque deux heures) et à contre-cœur, mais je veux être frais pour le mix de mon disque qui commence le lendemain, le huitième sous mon nom !

À 11 heures, retrouvailles tant attendues avec mon vieil ami ingénieur du son Katsuhiko Naito qui a travaillé sur tous mes disques (à part le premier). Il fut l’assistant du grand David Baker qui lui a enseigné l’art du placement des micros. Avec lui, aucune EQ sur la table de mixage. Tout est à zéro. Seul le micro, et son emplacement, joue sur la prise de son qui doit être la plus fidèle possible. C’est un art dont la maîtrise prend de longues années et, comme toute discipline qui se respecte, ne finit jamais de se perfectionner. Il occupe depuis maintenant dix ans une petite pièce à Avatar – anciennement Power Station –, le plus beau studio de la ville pour notre musique. Pendant que nous mixons, Bobby McFerrin enregistre son prochain disque à l’étage en dessous et, en allant chercher des sandwichs pour notre repas de midi, je le trouve en train de déjeuner lui aussi avec toute son équipe, dont la jeune contrebassiste et chanteuse en vogue, Esperanza Spaulding. Quel bonheur de retrouver cette excellence, et cette capacité de concentration. Les prises que nous avons enregistrées à la Buissonne il y a trois semaines ne tardent pas à prendre une nouvelle dimension et, très vite, tout devient bien plus vivant et dynamique, comme en 3D. Gros travail tout l’après-midi, et à 20 heures, je propose à Katsu d’en rester là, même si je me doute qu’après mon départ il s’y remettra pour encore une paire d’heures. Moi, je suis rincé. Le studio se trouve sur la 53e rue, entre la 9e et la 10e  Avenue. Je descends chercher le métro, ligne C, sur la 50e rue, et m’arrête dans la toute petite échoppe de sushis coincée juste avant la bouche de métro, et où j’ai mes habitudes. La patronne, japonaise à forte corpulence, me reconnaît tout de suite et m’assoit au comptoir qui fait face aux cuisiniers. Je les observe préparer ma commande avec soin et je voyage un peu. 

Lendemain matin, je réécoute les prises, prends quelque notes, et rejoins Katsu pour notre seconde et dernière journée. Nous nous connaissons bien maintenant après tant de disques faits ensemble : en plus des sept disques sous mon nom, il y a celui de Laurence Allison (Bud & Monk, Together Again), de Guilhem Flouzat (One Way… or Another), de Sandro Zerafa (Urban Poetics), les deux que nous avons faits avec Sam Sadigursky et qui vont sortir cette année, dont celui que nous avons cosigné et qui paraît à la rentrée sur Sunnyside (Crosswords-Mots croisés et Words4), et enfin Rayuela, la collaboration avec Miguel Zenon qui vient de sortir sur Sunnyside/Naïve. Du coup, après toutes ces années, le travail est facile et beaucoup de choses n’ont plus besoin d’être explicitées. Katsu sait exactement le son que j’aime entendre et quand il fait des propositions, je les accepte quasiment toutes. À 18 heures, nous avons terminé, et comme chaque fois, je ressens ce sentiment contrasté. Une grande satisfaction et un grand vide, une grande fatigue. Pourquoi continuons-nous à faire des disques comme ça alors que plus personne ne les achète, ni même ne les écoute en entier ? On travaille à régler les espaces entre les morceaux alors que ce sont des détails qui échapperont à la plupart des auditeurs qui tomberont sur les morceaux par hasard – par chance ! – en mode random. Et pourtant, on reste à jamais attaché à ce format ; une petite heure de musique, une suite de morceaux écrits dans un temps restreint, avec des musiciens spécifiques à l’esprit, comme une photo entre amis, ou en famille, une image qu’on glisse ensuite dans une bouteille avant de la jeter à la mer. Cette photo-là est spéciale à plus d’un titre, et n’aurait jamais vu le jour sans la grande générosité de Sabine, ma chère cousine, et Alain son compagnon. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés.

Avant de partir du studio, j’adresse les fichiers aux musiciens magnifiques qui ont fait ce disque avec moi, Ralph Lavital et Nicolas Pelage, à François Zalacain (Sunnyside) qui se trouve en vacances en Espagne et qui j’espère sera assez séduit pour vouloir le sortir, et à quelques amis précieux. Je l’adresse aussi à Miguel Zenon à qui j’ai beaucoup pensé pendant l’élaboration de ce projet. Puis je reprends la route pour Brooklyn, épuisé et vidé. Je me couche à 22 h 30. Réveil ce matin à 5 h 45. Je dois déjeuner avec Clovis Nicolas qui habite à Harlem, mais j’attends que le batteur Otis Brown III m’adresse son répertoire. Il m’a contacté pour remplacer le pianiste Robert Glasper dans son groupe vendredi et samedi à Smalls, aux côtés de Linda Oh (basse), Grégoire Maret (harmonica) et John Ellis (saxophone ténor). Je ne sais pas quand j’aurai le temps de me remettre à mon visa, mais je sais déjà que ce séjour restera longtemps dans ma mémoire. Et si je l’oublie un peu, je pourrai toujours relire ces chroniques.

Laurent.

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