ACTE X : UNE FORCE TRANQUILLE

Pour l'acte 10 parisien des gilets jaunes, rendez-vous était donné à 11 h aux Invalides où je suis arrivé vers midi par la station La Tour Maubourg, encore ouverte à proximité, avec encore quantité de personnes qui prennent désormais la précaution de n'enfiler le fameux gilet que une fois dehors.

C'est un défilé de plusieurs milliers de personnes qui s'est alors mis en route jusqu'à Montparnasse puis Saint Michel et la place d'Italie, où elle a enflé de manière conséquente, avant de repartir sur Montparnasse puis se terminer aux Invalides vers 17 h.

Nous avons suivi l'essentiel de la manifestation dans un cortège où se mêlaient des gilets jaunes, dont Eric Drouet, entouré de son propre SO, et des militant-es de gauche : syndicalistes cheminot-es, de SUD, de la CGT, voir de FO et de la FSU, portant la chasuble, le badge voir le drapeau de leur syndicat, le NPA, des membres d'ATTAC, du PCF, dont l'autocollant s'arrachait, ainsi que de LO et des élu-es de la FI. Peu de Marseillaise reprises mais des slogans anticapitalistes et contre les violences policières.

Récupération versus auto-organisation

Pour la seconde fois, les gilets jaunes s'étaient dotés d'un service d'ordre : la bonne surprise, c'est que beaucoup d'entre eux en faisaient partie en portant un brassard blanc ; la mauvaise, c'est que la tête de cortège était préemptée par les anciens militaires qui en sont à l'initiative. Le résultat, c'est que des tensions ont eu lieu quand quelques centaines de cégétistes venus d'Hôtel de Ville avec quelques sudistes ont voulu l'intégrer ce qu'ils ont néanmoins pu faire plus tard.

J'ai moi même été victime d'un provocateur d’extrême-droite alors que je m'étais éloigné de mon groupe rue de Tolbiac, toute de jaune revêtue, comme la fin de manifestation où nous étions situés s’était déplacée à sa moitié après avoir encore grossie place d'Italie : un gars, avec le parfait attirail du journaliste, me tend un micro pour me demander si je fais partie du syndicat SUD ce que je lui confirme puis me demande tout de go ce que je pense d'avoir organisé une réunion d'où les blancs étaient exclus, allusion à la réunion entre personnes racisées, parmi d’autres, organisée l’an dernier par SUD Education 93 qui a provoqué l’indignation de l’extrême-droite jusqu’au gouvernement. Je prends la défense des camarades en prenant appui sur l’exemple des réunions non-mixtes mais il insiste ce à quoi je lui réponds que j’attends plutôt de sa part de me demander pourquoi les syndicats devraient être avec les gilets jaunes. Là, il devient agressif, je l’achève en lui demandant si il est bien journaliste ou militant politique mais le meilleur, que ses images mises depuis en ligne ne montrent évidement pas, c’est qu’il se fait sortir de la manifestation avec son preneur de vues par des gilets jaunes qui ont compris que quelque chose ne tournait pas rond avec ce pseudo-journaliste, vrai suprématiste et gilet jaune de circonstance comme le montre son "reportage" que je reproduis à titre informatif (de 0:32 à 1:26). C’est raté, en tout cas pour cette fois-ci, pour ceux qui veulent substituer au clivage de classe, qui existe dans ce mouvement, celui de la Nation ou de la race, tout comme le montre aussi cette séquence prise à la fin de l’acte 9 parisien où des propos antisémites ont été proférées et condamnées par les gilets jaunes.

Pour garder la pleine maîtrise de leur mouvement et pour contrecarrer l’influence des opportunistes en leur sein, il est indispensable que les gilets jaunes continuent à s’auto-organiser à tous les niveaux : la réunion prévue à Commercy le week-end prochain où une cinquantaine de collectifs ont déjà fait part de leur participation.  

Paris versus Province

Autre singularité de cet acte, le parcours de la manifestation, en boucle sur près de 15 kilomètres, avait été à nouveau déposé en préfecture et dûment autorisé : on se retrouve donc à manifester, toujours dans une ambiance déterminée, avec des forces de l’ordre positionnées loin de nous donc sans heurts, en recevant tout au long du chemin des marques de sympathie d’habitants postés aux balcons dont certains brandissent le gilet, de la part de salarié-es sur le pas de la porte de leur boutique ou d’hospitaliers devant leur établissement. Il y aura bien des affrontements avec la police mais à la dispersion ainsi qu’une manifestation sauvage qui tourne court.

Rien à voir avec ce qui s’est passé en régions où l’esprit insurrectionnel, qui a marqué la mobilisation en décembre dernier, est non seulement toujours présent mais où les exactions policières, en particulier celles de la BAC, sont toujours aussi fortes. Mieux encore, c’est par centaines que des gilets jaunes manifestent dans des petites villes ou se regroupent régionalement jusqu’à toiser, comme à Toulouse, l’ampleur de la participation parisienne.

Guerre de mouvement versus guerre de position

A l’issue de ce nouvel acte doublé de nouvelles manifestations féminines ce dimanche, les gilets jaunes ont marqué des points : ils restent toujours largement populaires dans l’opinion, le grand débat conçu comme un éteignoir à la contestation les a même au contraire remobiliser et la répression policière, avec son flot de gueules cassées, est désormais décriée aux heures de grande écoute.

Macron lui, à travers son one-man show national, ne cherche plus non seulement à tenir jusqu’au terme de son mandat mais désormais à se relégitimer : après celle du PS, il lui faut siphonner les voix de la droite, en insistant sur le retour à l’ordre et l’immigration, pour arriver premier aux européennes ce qui, même affaibli et sur fond d’abstention monstre, lui permettrait de repartir à l’assaut sur ses réformes systémiques dont celle des retraites.  

La force propulsive des gilets jaunes va-t-elle perdurer, mieux s’étendre d’ici le terme du dit débat, voire le scrutin de mai prochain ? Ce qui est certain, c’est que la ZAD, Nuit Debout, la Commune libre de Tolbiac, la longue grève cheminote et aujourd'hui l'impétueux mouvement des gilets jaunes sont la confirmation, au travers de nouvelles formes d'organisation et d'une grammaire d’actions, que le mouvement social, et donc les conditions d'une opposition politique sérieuse au pouvoir dont l'offensive sur nos droits et nos libertés s'intensifie, s'incarne en rupture des organisations existantes : ou bien elles prennent le pli de ce qui se passe et font, non pas derrière ou à côté mais avec les gilets jaunes, et contribuent ainsi à polariser ce mouvement à gauche ou bien elles se condamnent à la marginalisation mais, de fait, elles préparent le pire.

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